LXXX11L
J'ai remarqué une chose, que, quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant.
J'aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l'a aimée. J'aime les biens, parce qu'ils donnent moyen d'en assister les misérables. Je garde la fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux qui m'en font; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l'on ne reçoit pas le mal, ni le bien de la plupart des hommes. J'essaie d'être toujours véritable, sincère et fidèle à tous les hommes. J'ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu m'a unis plus étroitement. Soit que je sois seul, ou à la vue des hommes, j'ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui doit les juger, et à qui je les ai toutes consa-crées^ Voilà quels sont mes sentiments; et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur, qui les a mis en moi, et qui, d'un homme plein de foiblesse , de misère , de concupiscence , d'orgueil et d'ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux parla force de la grâce à laquelle tout en est dû, n'ayant de moi que la misère et l'horreur.
La maladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on est par là, comme on devroit tou-
4o4 PENSÉES DE PASCAL,
jours être, dans la souffrance des maux, dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie , sans ambition, sans avarice, dans l'attente continuelle de la mort. N'est-ce pas ainsi que les chrétiens devroient passer la vie ? Et n'est-ce pas un grand bonheur quand on se trouve par nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être , et qu'on n'a autre chose à faire qu'à se soumettre humblement et paisiblement ? C'est pourquoi je ne demande autre chose que de prier Dieu qu'il me fasse cette grâce.
C'est une chose étrange que les hommes aient voulu comprendre les principes des choses, et arriver jusqu'à connoître tout! Car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie comme la nature.
La nature a des perfections , pour montrer qu'elle est l'image de Dieu; et des défauts, pour montrer qu'elle n'en est que l'image.
LXXXYIII.
Les hommes sont si nécessairement fous, que ce seroit être fou par un autre tour de folie que de ne pas être fou.
SECONDE PARTIE, ART. XVIJ. /jC)5
Lj A A A I A.
Otez la probabilité, on ne peut plus plaire au monde : mettez la probabilité, on ne peut plus lui déplaire.
L'ardeur des saints à rechercher et pratiquer le bien étoit inutile , si la probabilité est sûre.
Pour faire d'un homme un saint, il faut que ce soit la grâce; et qui en doute ne sait ce que c'est qu'un saint et qu'un homme.
On aime la sûreté. On aime que le pape soit infaillible en la foi, et que les docteurs graves le soient dans leurs mœurs , afin d'avoir son assurance.
Il ne faut pas juger de ce qu'est le pape par quelques paroles des pères, comme disoient les Grecs dans un concile (règle importante!), mais par les actions de l'Eglise et des pères, et par les canons.
Le pape est le premier. Quel autre est connu de tous? Quel autre est reconnu de tous ayant pouvoir d'influer par tout le corps, parce qu'il tient la maîtresse branche qui influe partout ?
/j06 PENSÉES DE PASCAL,
Il y a hérésie à expliquer toujours omnes de tous, et hérésie à ne pas l'expliquer quelquefois de tous. Bibite ex hoc omnes : les huguenots , hérétiques, en l'expliquant de tous. In quo omnes peccaverunt : les huguenots, hérétiques, en exceptant les enfants des fidèles. Il faut donc suivre les pères et la tradition pour savoir quand , puisqu'il y a hérésie à craindre de part et d'autre.
XCVT.
Le moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer entière change pour une pierre. Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe pour ses suites à tout. Donc tout est important.
Tous les hommes se haïssent naturellement. On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n'est que feinte, et une fausse image de la charité; réellement ce n'est que haine. Ce vilain fonds de l'homm e , figmentum malum, n'est que couvert; il n'est pas ôté.
Si Ton veut dire que l'homme est trop peu pour mériter la communication avec Dieu, il faut être bien grand pour en juger.
Il est indigne de Dieu de se joindre à l'homme
misérable; mais il n'est pas indigne de Dieu de le tirer de sa misère.
Qui l'a jamais compris ! Que d'absurdités !..... Des pécheurs purifiés sans pénitence, des justes sanctifiés sans la grâce de Jésus-Christ, Dieu sans pouvoir sur la volonté des hommes, une prédestination sans mystère, un Rédempteur sans certitude.
Unité, multitude. En considérant l'Église comme unité, le pape en est le chef, comme tout. En considérant comme multitude, le pape n'en est qu'une partie. La multitude qui ne se réduit pas à l'unité est confusion; l'unité qui n'est pas multitude est tyrannie.
Dieu ne fait point de miracles dans la conduite ordinaire de son Église. C'en seroit un étrange , si l'infaillibilité étoit dans un; mais d'être dans la multitude, cela paroît si naturel, que la conduite de Dieu est cachée sous la nature, comme en tous ses ouvrages.
De ce que la religion chrétienne n'est pas unique , ce n'est pas une raison de croire qu'elle n'est pas la véritable. Au contraire, c'est ce qui fait voir qu'elle l'est.
4o8 PENSEES DE PASCAL,
Dans un état établi en république, comme Venise, ce seroit un très-grand mal de contribuer à y mettre un roi, et à opprimer la liberté des peuples à qui Dieu l'a donnée. Mais dans un état où la puissance royale est établie, on ne pourroit violer le respect qu'on lui doit sans une espèce de sacrilège; parce que la puissance que Dieu y a attachée étant non -seulement une image , mais une participation de la puissance de Dieu , on ne pourroit s'y opposer sans résister manifestement à Tordre de Dieu. De plus, la guerre civile, qui en est une suite, étant un des plus grands maux qu'on puisse commettre contre la charité du prochain , on ne peut assez exagérer la grandeur de cette faute. Les premiers Chrétiens ne nous ont pas appris la révolte , mais la patience, quand les princes ne s'acquittent pas bien de leur devoir.
M. Pascal, ajoutoit : J'ai un aussi grand éloigneraient de ce péché que pour assassiner le monde et voler sur les grands chemins : il n'y a rien qui soit plus contraire à mon naturel, et sur quoi je sois moins tenté.
L'éloquence est un art de dire les choses de telle façon, i°. que ceux à qui l'on parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir; i°. qu'ils s'y sentent intéressés, en sorte que l'amour-
propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu'on tâche d'établir entre l'esprit et le cœur de ceux à qui l'on parle d'un côté , et de l'autre les pensées et les expressions dont on se sert; ce qui suppose qu'on aura bien étudié le cœur de l'homme pour en savoir tous les ressorts, et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu'on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu'on donne à son discours, pour voir si Fun est fait pour l'autre, et si l'on peut s'assurer que l'auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer le plus qu'il est possible, dans le simple naturel; ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n'est pas assez qu'une chose soit belle , il faut qu'elle soit propre au sujet, qu'il n'y ait rien de trop, ni rien de manque.
L'éloquence est une peinture de la pensée; et ainsi ceux qui , après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau au lieu d'un portrait.
GVT.
L'Ecriture sainte n'est pas une science de l'esprit, mais du cœur. Elle n'est intelligible que pour ceux qui ont le cœur droit. Le voile qui est sur l'Ecriture pour les Juifs y est aussi pour les Chrétiens. La charité est non-seulement l'objet de l'Ecriture sainte, mais elle en est aussi la porte.
4lO PENSÉES DE PASCAL,
S'il ne falloit rien faire -que pour le certain (i 77) , on ne devroit rien faire pour la religion; car elle n'est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour lincertain , les voyages sur mer, les batailles! Je dis donc qu'il ne faudroit rien faire du tout, car rien n'est certain; et il y a plus de certitude à la religion qu'à l'espérance que nous voyions le jour de demain : car il n'est pas certain que nous voyions demain ; mais il est certainement possible que nous ne le voyions pas. On n'en peut pas dire autant de la religion. Il n'est pas certain qu'elle soit; mais qui osera dire qu'il est certainement possible qu'elle ne soit pas? Or, quand on travaille pour demain et pour l'incertain , on agit avec raison.
Les inventions des hommes vont en avançant de siècle en siècle (178). La bonté et la malice du monde en général reste la même. *
Il faut avoir une pensée de derrière (179), et juger du tout par là : en parlant cependant comme le peuple.
GX.
La force est la reine du monde, et non pas
SECONDE PARTIE, ART. XVII. l\\ I
l'opinion; mais l'opinion est celle qui use de la force. (*) (180)
Le hasard donne les pensées ; le hasard les ôte ; point d'art pour conserver ni pour acquérir.
Vous voulez que l'Eglise ne juge ni de l'intérieur, parce que cela n'appartient qu'à Dieu, ni de l'extérieur, parce que Dieu ne s'arrête qu'à l'intérieur; et ainsi, lui ôtant tout choix des hommes, vous retenez dans l'Église les plus débordés, et ceux qui la déshonorent si fort, que les synagogues des Juifs et les sectes des philosophes les auroient exilés comme indignes, et les auroient abhorrés.
Est fait prêtre maintenant qui veut l'être, comme dans Jéroboam.
CXTV.
La multitude qui ne se réduit pas à l'unité est confusion; l'unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. (**)
(*) Je n'ai pu trouver dans les deux manuscrits cette pensée que je copie de l'édition de Condorcet, et qui présente un sens tout différent de ce qu'on lit première partie : art. 8, §. 6 , où elle est conforme au texte de l'édition de 1779 et aux manuscrits. R.
(**) Cette même pensée, qui se trouve ci- dessus, §. 10 r
On ne consulte que l'oreille , parce qu'on manque de cœur.
Il faut , en tout dialogue et discours , qu'on puisse dire à ceux qui s'en offensent : De quoi vous plaignez-vous?
CXYII.
Les enfants qui s'effraient du visage qu'ils ont barbouillé sont des enfants; mais le moyen que ce qui est si foible , étant enfant , soit bien fort étant plus âgé ? on ne fait que changer de foiblesse.
Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu'il ne soit pas ; que l'âme soit avec le corps, que nous n'ayons pas d'âme ; que le monde soit créé, qu'il ne le soit pas, etc.; que le péché originel soit , ou qu'il ne soit pas. O
de cet article, telle qu'elle est dans l'édition de 1779, n'y forme qu'un sens assez obscur. Qu'entendre bien par ces mots : « L'unité qui n'est point multitude est tyrannie ? » Elle est ici reproduite telle qu'elle se lit dans les deux manuscrits. R.
(*) Dans le manuscrit original , on trouve à la suite de cette pensée les vestiges d'une continuation qui a été déchirée, et qui sans doute en complétoit le sens. R.
Les athées doivent dire des choses parfaitement claires; or, il n'est point parfaitement clair que l'âme soit matérielle. (*)
Incrédules, les plus crédules. Ils croient les miracles de Vespasien pour ne pas croire ceux de Moïse.
Sur la philosophie de Descaries,
Il faut dire en gros : Cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quelle figure et mouvement, et composer la machine, cela est ridicule ; car cela est inutile , et incertain et pénible. Et quand cela seroit vrai , nous n'esta mons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine.
(*) Les premiers éditeurs , trouvant apparemment cette pensée d'un sens trop indéterminé , l'ont refaite , ainsi qu'on la lit art. 17, §. 19, de cette seconde partie, et page 34 t de l'édition de 1779. Mais je me crois obligé de la réimprimer ici telle que Pascal l'a écrite, page 63 du manuscrit original.
4l4 PENSEES DE PASCAL,
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