VJ INTRODUCTION
Je no vois point mon nom place.
A moi, n'est-il pas vrai, vous'n\tvez point pense'? Mais aussi d;ins le même rôle Vous avez oublié Pascal Qui pourtant ne pensoit pas mal :
Un tel compagnon me console.
Déjà un écrivain , ami des jésuites et champion du père Bouhours, l'abbé de Villars , avait critiqué amèrement le chapitre où Pascal soutient , à l'exemple d'Arnobe , qu'il est plus avantageux de croire que de ne pas croire ce qu'enseigne la religion chrétienne L'abbé de Villars appelle Pascal Pascase , et commence magistralement sa réfutation par ces mots : « Taisez-vous , Pascase ! » ce qui ne laisse pas d'étonner de la part d'un auteur qui se pique surtout d'être poli , et dans un ouvrage qui a pour titre : Traité de la délicatesse ï
On attribua, dans le temps, à Fontenelle un petit écrit anonyme sur la même matière , et qui est dirigé à la fois contre Pascal et contre Locke. Ce sont des Réflexions sur V argument concernant la possibilité d'une vie à venir. Feu M. Naigeon les a insérées dans le Supplément au Dictionnaire de la Philosophie ancienne et moderne , qui fait partie del' Encyclopédie méthodique. Les nouveaux éditeurs des OEuvres de Fontenelle ont cru devoir aussi reproduire cet opuscule, quoiqu'il ne soit pas du sage et discret Fontenelle , mais du savant et hardi Fréret.
Fréret disserte froidement et sérieusement ; mais, dans sa Lettre sur V enthousiasme , le comte Shaftesbury a pris un autre ton; il s'est beaucoup moqué de cet argument du plus sûr, qui est pourtant le même raisonnement dont Socrate se sert dans le Phédon , au sujet de l'immortalité de ame.
On sait comment Voltaire a qualifié Pascal ,
Ce fameux e'erivain , misanthrope sublime !
Tout en convenant que ce même Pascal est un écrivain du premier ordre dans ses Pensées comme dans les Provin-
AUX PENSÉES DE PASCAL. VÎj
ciales , Voltaire ne veut voir dans les Pensées qu'un plaidoyer contre l'espèce humaine, et un livre écrit uniquement pour montrer l'homme sous un jour odieux. Cependant Voltaire n'était enthousiasmé ni du Tout est bien , de Pope, ni du Meilleur des mondes possibles , de Leibnitz et de Wolf.
Saint-Lambert , disciple de Pope et de Voltaire , s'est exprimé sur Pascal avecpl us d'irrévérence, dans cette épître, si connue , au prince de Beauvau :
A vivre au sein du janse'nicme ,
Cher prince, je suis condamne'!
Dans le vieux château de Ternai,
Je re'| ète mon cate'chisme :
Du Vatican , du Port-Royal ,
J'entemls conter les vieilles guerres ;
J'entends mettre au rang des Saints-Pères
3Nic<>le, Quesnel et Pascal.
J'en lis un peu par complaisance \
Ces fous , remplis d'extravagance ,
Souvent ne rai^onnnientpas mal.
Ils ont eu l'art de bien connoître
L'h< mme qu'ils ont imagine' ;
Mais ils n'onl jamais deviné
Ce qu'il est, ni ce qu'il doit être, etc.
Traiter Pascal de fou , c'est, à ce qu'il semble, passer la mesure des licences poétiques ; mais on est allé beaucoup plus loin. Le père Hardouin , jésuite , abusant de quelques passages où la piété de Pascal lui fait dire qu'il ne se sent pas assez fort par les seules armes de la raison pour convaincre des athées endurcis , n'a pas hésité d'accuser ce grand homme d'athéisme. A la vérité , le jésuite met Pascal en bonne compagnie. Les athées , par lui démasqués , sont d'abord tous les pères de l'Église ; ensuite , tous les philosophes modernes , non pas ceux du dix-huitième siècle , mais bien ceux du dix septième. Cette dénonciation générale avoit paru en françois , dès 17 15 : elle reparut ensuite en latin ( Aihei detecti , ï y33 ). Les imaginations du père Hardouin
•Vllj INTRODUCTION
n'ont pas beaucou]3 de poids; en général , ce sont des folies: cependant , on ne sait comment il s'est fait que d'Alembert se soit attaché à recueillir dans les Pensées de Pascal celles qui avoientpu servir de prétexte à l'assertion du jésuite (*). Il y insère à dessein les Pensées suivantes , qui ne se trouvent que dans les Mémoires de littérature du père Desmolets.
« Selon les lumières naturelles , s'il y a un Dieu , il est « infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties, « ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc « incapables de connoîlre ni ce qu'il est , ni s'il est. Cela « étant ainsi , qui osera entreprendre de résoudre cette «< question? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport « avec lui. (**)
« Qui blâmera les chrétiens de ne pouvoir rendre raison «t de leur créance , eux qui professent une religion dont ils a ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent au contraire , en « l'exposant aux gentils, que c'est une folie. Stultitiam, etc. « Et puis , vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent « pas ! s'ils la prouvoient, ils ne tiendroientpas parole. C'est « en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. « Oui , mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle « qu'elle est, et que cela les affranchisse du blâme de la « produire sans raison , cela n'excuse pas ceux qui , sur l'ex- « position qu'ils en font, refusent de la croire, h (***)
Le savant auteur de l'article Foi , dans l'Encyclopédie (M. Morellet), disoit, en l'jS'j, qu'il ne sauroit approuver ïa Pensée de Pascal , qui prétend « que Dieu a laissé à des- « sein de l'obscurité dans l'économie générale et dans les « preuves de la religion ; qu'on se lasse de chercher Dieu
(*) D'Alembert, Histoire des Membres de l'académie , note 9, sur l'éloge de Houtteville.
(**) Mém. de liltér. , tome V , page 3 10.
(***) Mém. de Uttér. , tome V , page 3 10. Nous abrégeons beaucoup les citations malicieuses de d'Alembert.
« par le raisonnement ; qu'on voit trop pour nier, et trop « peu pour assurer ; que la nature ne marque pas Dieu sans « équivoque; que Dieu seroit trop manifeste , s'il n'y avoit « de martyrs qu'en notre religion. » (*)
Ces phrases singulières et quelques autres, dans lesquelles l'auteur n'avoit pas suffisamment développé ses idées, ne peuvent sans doute être prises à la lettre , ni jugées à la rigueur, puisqu'on n'en voit pas la suite, et qu'on ignore l'emploi que Pascal en auroit fait'dans son ouvrage. Il ne faut donc pas être surpris du soin et du temps que l'on mit à choisir et à arranger les fragments restés dans ses papiers, incorriges et informes , comme dit Montaigne.
Il paroît que ce triage embarrassa beaucoup ses amis. On trouve dans les OEuvres du docteur Amenda plusieurs renseignements à ce sujet , et entre autres une lettre adressée par ce docteur à M. Perrier , le père , conseiller à la cour des aides de Clermont, le 20 novembre 1668, relativement aux changements à faire dans le livre des Pensées de M. Pascal.
« Souffrez , monsieur , que je vous dise qu'il ne faut pas « être si difficile, ni si religieux à laisser un ouvrage comme « il est sorti des mains de l'auteur, quand on le veut exposer « à la censure publique. On ne sauroit être trop exact , « quand on a affaire à des ennemis d'aussi méchante humeur « que les nôtres (**). Il est bien plus à propos de prévenir « les chicaneries par quelque petit changement qui ne fait « qu'adoucir une expression , que de se réduire à la nécessité « de faire des apologies
» Les amis sont moins propres à faire ces sortes d'examens « que les personnes indifféren tes , parce que l'affection qu'ils
(*) Encyclopédie, in-folio , tome VII , page 16.
(**) Les jésuites, dont la guerre avec Port-Royal étoit alors trêsenvenirae'e , et qui n'ont jamais pardonne à Pascal le succès, désolant pour eux , des Lettres Provinciales.