PREMIÈRE PARTIE, ART. VI. Q
grand que la guerre ; le reste des hommes sont des coquins. A force d'ouïr louer en l'enfance ces métiers, et mépriser tous les autres, on choisit; car naturellement on aime la vertu , et Ion hait l'imprudence. Ces mots nous émeuvent : on ne pèche que dans l'application ; et la force de la coutume est si grande, que des pays entiers sont tous de maçons, d'autres tous de soldats. Sans doute que la nature n'est pas si uniforme. C'est donc la coutume qui fait cela, et qui entraîne la nature; mais quelquefois aussi la nature la surmonte, et retient l'homme dans son instinct, 'malgré toute la coutume, bonne ou mauvaise
Nous ne nous tenons jamais au présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent, et comme pour le hâter; ou nous rappelons.le passé , pour l'arrêter comme trop prompt : si imprudents , que nous errons dans les temps qui ne sont pas à nous, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains , que nous songeons à ceux qui ne sont point, et laissons échapper sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent d'ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue , parce qu'il nous afflige ; et s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l'avenir, et nous pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.
Peksiêes. 7
Que chacun examine sa pensée, il la trouvera toujours occupée au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent; et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre des lumières pour disposer l'avenir. Le présent n'est jamais notre but: le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre objet (2 5). Ainsi nous ne vivons jamais; mais nous espérons de vivre ; et nous disposant toujours à être heureux , il est indubitable que nous ne le serons jamais; si nous n'aspirons à une autre béatitude qu'à celle dont on peut jouir en cette vie.
Notre imagination nous grossit si fort le temps présent, à force d'y faire des réflexions continuelles, et amoindrit tellement l'éternité, manque d y faire réflexion , que nous faisons de l'éternité un néant, et du néant une éternité; et tout cela a ses racines si vives en nous, que toute notre raison ne peut nous en défendre.
Cromwell alloit ravager toute la chrétienté: la famille royale étoit perdue, et la sienne à jamais puissante , sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère (*). Rome même alloit trembler
(*) Quelques nouvelles éditions mettent ici urètre; mais on lit uretère dans les anciennes , et j'ai cru devoir les suivre. Les uretères sont deux canaux qui communiquent