‹ Lettres provinciales et Pensées (volume 2)Chapitre 5 sur 159 · X1J INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X1J INTRODUCTION

en employant indistinctement , sous le nom de Pascal , beaucoup de passages copiés presque mot à mot des Essais de Montaigne, de sorte que l'auteur des Pensées, censeur sévère de l'auteur des Essais , auroit pourtant l'air d'être son plagiaire; enfin, en exposant à des critiques fondées ce même style qu'on avoit tant admiré , et qu'on avoit trouvé si châtié dans les Provinciales.

À ce dernier égard , on peut se rappeler ce que nous avons dit (*) , d'après Nicole , de la manière dont Pascal travailloit, des principes de goût qu'il s'étoit faits , et de sa coutume de polir et de repolir ses écrits, jusqu'à ce qu'il en fût content. Ce qui satisfaisoit les autres, ne lui suflisoit pas. On peut donc demander si l'ordre qu'on a voul u mettre , après coup , dans ces fragments , trouvés épars et décousus , est bien celui qui eût résulté de l'idée de l'auteur? Il n'avoit laissé que des pierres d'attente; ne les auroit-il pas taillées, placées, cimentées d'une autre manière? Se seroit-il dispensé de la servitude des transitions, regardées par Boileau comme la pierre d'achoppement de tous les écrivains? D'ailleurs, ce n'est pas tout que l'ordre et l'enchaînement des pensées j car ce qui les rend lumineuses, c'est la manière de les rendre. Leur éclat naît surtout du style, qui suppose des préparations et commande des sacrifices, double secret de l'art d'écrire , exclusivement dépendantdugoûtde l'écrivain. En voulant arranger les Pensées de Pascal , a-t-on pu suppléer, et au défaut d'ensemble de sa conception première , et aux lacunes des détails? Voilà des questions auxquelles il nous semble que les illustres éditeurs auroient été embarrassés de répondre.

L'abbé de Condillac, voulant donner un exemple d'un défaut d'ordre et d'arrangement dans le tissu du style, choisit précisément une des Pensées , d'ailleurs les plus remarquables de notre auteur.

(*) Au commencement du volume des Provinciales.

AUX PENSÉES DE PASCAL. Xlîj

« Ce ne seroit pas faire une période , dit-il , ce seroit écrire « une suite de phrases mal liées, que de dire avec Pascal :

« i. Qu'est-ce que nous crie celte auidité{ d'acquérir des « connoissances ) , sinon qu'il y a eu autrefois en l'homme h un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que « la marque et la trace toute vicie; 2. qu'il essaie de rem- « plir de tout ce qui l'environne ; 3. en cherchant dans les « choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des pré- « sentes, et que les unes et les autres sont incapables de

,c lui donner; 4- Parce fie ce S0ltffre infini ne Peut être a rempli que par un objet infini et immuable ? »

Condillac a distingué les phrases par des chiffres , afin de montrer aux yeux que la seconde modifie le dernier nom de la première , que la troisième modifie la seconde, et que la quatrième modifie la dernière partie de la seconde. Il décide avec raison que ce n'est certainement pas là une période arrondie. (*)

On peut y relever encore une autre négligence , dont Condillac ne parle pas : c'est que , lorsqu'on arrive à la fin de la période, si l'on ne trouvoit pas le point d'interrogation , l'on ne se ressouviendroit plus que l'auteur avoit commencé par une question, qu'il a ensuite abandonnée pour rentrer dans une formule expositive et ordinaire. Mais ces légères taches , suite d'un premier jet , sont trop excusables sans doute! Pascal sentoit sa fin prochaine; il traçoit à la hâte des lignes qu'il avoit raison de craindre que sa maladie ne lui laissât pas le loisir de revoir et de mettre en ordre : le spectre de la mort étoit toujours sur son pupitre. On dit même qu'il croyoit voir un abîme ouvert devant lui : situation douloureuse , qu'il ne pouvoit perdre de vue lorsqu'il prenoitla plume , et qu'il ne faut pas oublier lorsqu'on ht son ouvrage! Elle inspire autant d'intérêt, qu'elle commande d'indulgence.

(*) De l'Art d'écrire , Ch. IX.

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