‹ Lettres provinciales et Pensées (volume 2)Chapitre 6 sur 159 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

Cependant l'espèce d'impatience avec laquelle Pascal se hâtoit de fixer ses réflexions sur le papier , lui a inspiré souvent des tours elliptiques, heureux et irréprochables, de l'aveu du même Condillac. On remarque, en effet, la précision et l'avantage de l'ellipse, dans plusieurs de ces Pensées, comme dans celle-ci :

« Le fini s'anéantit en présence de l'infini; ainsi, notre « esprit devant Dieu; ainsi, notre justice devant la justice « divine. »

Cette matière de l'ellipse n'a pas été assez étudiée par nos grammairiens. Plusieurs même, dominés par l'esprit de Vaugelas, qui ne croyoit pas que l'on pût supprimer des mots dans la langue françoise , n'ont point parlé de cette figure de construction, si fréquemment et si heureusement employée par nos grands écrivains , à l'exemple de Pascal , le premier d'entre eux.

Il y auroit bien d'autres remarques de goût à faire sur le style des Pensées , et sur les locutions et les tournures qui appartiennent particulièrement à l'auteur. 11 excite tantôt l'admiration, tantôt la surprise. Par exemple , on ne peut trop se récrier sur la manière singulièrement éner- , gique , heureuse et précise , dont il définit les rivières et les canaux navigables , d:ïs chemins qui marchent. C'est avoir mis en quatre mots la substance d'un grand traité d'économie publique. Que la France seroit puissante, si cette belle expression y étoit mieux comprise !

Ailleurs, on est un peu étonné de .rouver cette phrase , entre autres :

» Le plus grand des maux est les guerres civiles. » Ce n'est pas le fond de l'idée qui arrête , car elle est toute simple. Voisin des temps de la Ligue , contemporain de Cromwell , témoin de la Fronde , Pascal n'avoit entendu parler que de séditions et de troubles. François, philosophe et chrétien, ces discordes intestines lui faisoienl horreur, et avec raison ; mais pourquoi a-t-il fait accorder le verbe de sa phrase avec son sujet , le plus grand des maux , plutôt

«lie de le faire rapporter à son terme , les guerres civiles ? On ne pent clouter qu'il ne l'ait fait à dessein , puisqu'il lui e'toit facile de mettre : « Le plus grand des maux est la « guerre civile. >» C'est encore le résultat d'une figure de construction , aussi peu connue de nos grammairiens vulgaires que l'ellipse. Mais ce n'est pas ici le lieu de scruter ces mystères de l'art d'écrire , et c'est bien moins le mérite ou la singularité de la diction qu'il faut examiner dans les Pensées, que l'importance de leur objet principal. Tournons donc de ce côté toute notre attention , et ne nous exposons pas au reproche que nous feroit justement l'ombre sévère de ce pieux philosophe , si nous pouvions ici oublier le penseur, pour ne songer qu'à l'écrivain.

§. III. Comparaison des Pensées de Pascal avec les autres apologies du christianisme.

Véritable époque et causes de V incrédulité moderne.

La matière que Pascal avoit entrepris de traiter a été souvent discutée avant lui.

Le christianisme a été combattu dès son origine , et dans tous les siècles écoulés depuis son établissement : il a Irouvé des adversaires furieux parmi les païens , les juifs , les mahométans, et surtout parmi les chrétiens eux-mêmes, dont ceux qui se vantent d'être les plus purs et les plus parfaits, sont si forcenés les uns contre les autres, que Julien disoit : « Ces Galiléens sont entre eux plus tigres que les « tigres ! » Je ne sais quel poète anglois s'écrie à ce sujet :

On ne voit que docteurs l'un sur l'autre arharnés , Aujourd'hui condamnants et demain condamne's.

Un prêtre grec des premiers siècles s'en afïïigeoit déjà, etdisoit dans le même sens: « Toutes les hérésies me tiennent « le même langage; car chacune d'elle me crie : hors de «< mon sein , point de salut ! Entre tant de partis qui s'ana-

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« thématisent tous mutuellement, malheureux que je suis! « lequel croire , et auquel entendre? » (*)

Cependant, il est vrai de dire que ces scandales de tous les temps , et ces contradictions perpétuelles n'ont pas empêché la religion chrétienne de s'affermir et de s'étendre.

« La marque peculiere de nostre vérité debvroit estre « nostre vertu. Pourtant eut raison nostre bon sainct Louys , « quand ce roy tartare quis'estoit faict chrestien, desseignoit « de venir à Lyon baiser les pieds au Pape , et y recognoistre « la sanctimonie qu'il espéroit trouver en nos mœurs, de l'en « destourner instamment , de peur qu'au contraire, nostre « desbordee façon de vivre ne le desgoustast d'une si saincte « créance. » (Montaigne, Essais, L. n, c. XII.)

II en fut autrement d'un certain Juif, dont parle Boccace (**). Ce Juif s'étoit rendu à Rome pour se faire baptiser. Il fut d'abord frappé du contraste énorme qu'il trouvoit entre la sévérité de l'Évangile , et le faste et les mœurs corrompues du clergé romain de ce temps-là. Ce spectacle sembloit devoir le détourner de son projet; mais ce fut au contraire ce qui l'y fit persévérer, parce qu'il jugea qu'une religion qui , malgré ces obstacles nés dans son sein même , n'avoitpas laissé de subsister, ne pouvoit , en effet, jamais être détruite. (***)

(*) Unu'ersœhœreses eo modo loquuntur : JVisi nobiscum communices , salvus non eris ! Quidergofacïam ! miser nescio. Coteltrii raonumenta Ecclesiae Grœcae , T. 1 1 , p. 35g.

(**) Décameron , nouv. 2. La narration en est très-piquante.

(***) Ce conte de Roccace u'étoitque le cadred'une satire; mais notre Louis Racine en a fait un argument en forme. « Puisque c'est la foi qui « nous sauve , dit-il , nous devons marcher dans l'obscuri té. Si les dons « du Saint-Esprit eussent toujours été visibles dans l'Eglise comme a dans sa naissance , si les miracles y eussent été aussi fréquents, si et chaque pape eût été un saint Pierre , et chaque évoque un saint ce Paul, la présence de Jésus-Christ dans son Eglise eût été si sensible 7 ce que notre foi n'auroit eu aucun mérite. » ( La Religion , chant V ;

Machiavel , comme l'on sait, a été plus loin que Boccace. Florence , sa patrie , avoit à se plaindre de Rome. Dans son ressentiment, il charge l'Église et les papes du reproche formel d'avoir détruit en Italie la religion et les mœurs (*)j et il s'emporte jusqu'au point de regretter le paganisme.

Ces satires de l'Italie n'ont que trop convenu depuis à beaucoup d'autres contrées. L'Histoire , ce témoin inflexible et irrécusable , dépose qu'en France , nommément, la religion a souffert, dès que son intérêt a été confondu avec celui de ses ministres. Ici , les faits s'offrent en foule , et remontent à des époques déjà bien reculées. En 8G7 , les chefs de l'Église gallicane tombent dans le piège tendu à leur ambition par l'obscur et hardi fabricateur des fausses Décrétales. Cette aberration des maximes de l'Évangile , reçue d'abord aveuglément, a, pendant plusieurs siècles, les suites les plus déplorables j elle entraîne des innovations contre lesquelles on réclame , même dans les temps d'ignorance. Dès le douzième siècle, nous trouvons Y Hérésie des Pré Ire s , ouvrage d'Anselme Faydit , première pièce de théâtre écrite en notre langue. Baluze observe aussi que la papauté d'Avignon est une autre époque funeste où viennent, d'Italie en France, des abus et des vices jusque alors inconnus. Les querelles desdeux puissances mettent partout le trouble etla confusion. Les usurpations des cours spirituelles (cours de chrétienté, cours d'Eglise) doivent finir par absorber l'autorité judiciaire, sans la digue tardive que leur oppose

note sur le vers 35g. ) Cette preuve est si forte , qu'ollc paroît l'être à l'excès. Elle mettroit un peu trop à l'aise la conscience des princes de TÉglise , en leur persuadant que le scandale de leurs désordres seroit un moyen d'augmenter le mérite de la créance des fidèles.

Ce qui est singulier, c'est que madame1 de Sévîgné se sert absolument de la même raison pour raffermir la foi de M. de Coulanges , qui e'toit à Rome , et « se trouvoit embarrassé dans sa religion » , d'après ce qui se passoit dans cette ville et au Conclave, en 1691. On peut Yoir la lettre du 26 juillet de cette anne'e.

(¥) Discours sur Tite-Live ; I, 12.

Pensées. h

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enfin l'appel comme d'abus. Nos meilleurs rois, nos plus grands hommes, ne sont occupés fort long-temps qu'à chercher les moyens d'arrêter ce torrent , qui envahit tous les pouvoirs. Enfin , dans le seizième siècle , les controverses acharnées et les guerres religieuses déchirent le royaume. Le clergé n'eut jamais besoin d'être plus prudent et plus sage , et il ne manque pas d'avertissements sérieux qui doivent l'engager à rentrer en lui-même. En i56i , le chancelier de l'Ho<ipital , la noblesse et le tiers-état, disent, d'une commune voix, aux ecclésiastiques , que leurs désordres sont la cause de tous les troubles de la France. Ces troubles vont toujours croissant. Loin de chercher à les calmer , on s'en fait des triomphes. En 1672, on frappe à Rome une médaille pour consacrer le souvenir de la nuit du 24 août de cette malheureuse année. La médaille représente un ange exterminateur, portant une croix de la main gauche et une épée de la droite, foulant aux pieds un grand nombre de personnes égorgées, et autour, ces mots pour légende : Hugonotorum strages(*) .L'histoire numismatique des papes regarde le massacre éternisé par cette médaille comme un des événements les plus glorieux du pontificat de Grégoire XIII (**)• En i5^c), l'assemblée du clergé de France se refuse à payer des rentes dues à la ville de Paris, au risque d'exciter une sédition. En 1 58o , plusieurs évêques se permettent de publier la bulle In cœnâ Domini. Des conciles

(*) Numismata Pontificum. Romnnorum , à P. Bonnanni , societatis Jesu , in-fol. , 1699- Le clergé de France ce'lébra de même la revocation de l'Edit de Nantes , en i685. II fit peindre au revers d^une médaille une hydre accablée sous des ruines , et une main qui fait tomber ces ruines , avec ces mots du chapitre 3 d'Isaïe : Ruina hac sub manu tua! Menestrier, Art des Devises, page 16.

(**) On voit aussi dans les Voyages de Montaigne , qu'il ne fut pas fort édifié de trouver , en deux endroits de l'église de Saint-Pierre de Rome, la mort de l'amiral de Coligny, représentée comme une victoire de la religion; et il faut observer que Montaigne se montre partout catholique sincère , et argumente même contre les protestants.

provinciauxs'assemblent sans aveu, et admettent furtivement le concile de Trente. En i585, le clergé fait à Henri III une députa tion et une harangue qui révoltent ce prince , et soulèvent le peuple. Alors, tout Paris est en feu; le célèbre Jean de Mont-Luc s'étonne avec raison que « pour éteindre « un incendie allumé aux bords de la Seine , on attende les « eaux du Tibre! » Ce mot, si plein de sens, paroit l'avis d'un hérétique. Égarés par de faux principes , et conséquents dans leurs erreurs, les confesseurs abusent de leur ministère secret pour attiser la Ligue, malgré les plaintes de la cour aux évêques et au légat. Les maximes ultramontaines aiguisent le poignard dont s'arment tour à tour Jacques Clément , en 1689; Pierre Barrière , en i5g3 ; Jean Chatel , en i5g4; François Ravaillac, en 1610. Cette suite d'horreurs épouvantent l'Europe et bouleversent le royaume; elles ne changent point alors l'esprit des ecclésiastiques. On les voit , plus ardents encore, aux états généraux de 1614, séduisant la noblesse, résistant avec elle au vœu national, et rejetant l'article par lequel on vouloit lui faire reconnoître l'indépendance de nos rois. Faut-il donc s'étonner que cette conduite insensée ait aliéné les esprits , et qu'elle ait induit tant de gens à penser qu'un arbre chargé de fruits amers et vénéneux, n'étoit pas un arbre de vie? Ces gens raisonnoient mal ; mais ils jugeoient sur l'apparence. Etoit-ce donc leur faute? et ce qui se passoit alors ne sembloit-il pas de nature non-seulement à excuser, mais à faire des incrédules? 11 auroit sufh, pour cela, de ces argumentations sur les bancs de l'école, où l'on meltoit tout en problème. En 1 573 , Jodelle finissoit un sonnet par ce vers, devenu proverbe.

Plus de Dieu l'on dispute , et moins on en fait croire.

Montaigne avoit été frappé de tous ces inconvénients qu'il excusoit très-bien lorsqu'il disoit à sa manière : « 11 fault « considérer leprescheà part , et leprescheur à part. Ceulx- « là se sont donné beau jeu en noslre temps , qui ont essayé

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