‹ Lettres provinciales et Pensées (volume 2)Chapitre 8 sur 159 · SUR LES SOURDS VOLONTAIRES · texte numérisé non relu

SUR LES SOURDS VOLONTAIRES

Tu veux que j'e'crive contre eux, Contre ces enfants de la terre ; Mais serois-je entendu de ceux Qui n'entendent pas le tonnerre ?

(*> T e père Mersenne avance un peu au hasard que c'est Calvin qui a inventé les mots de bigot et, de bigotisme , sur l'e'tymologie desquels les savants ne sont pas d'accord. On peut voir ce qu'en dit Roubaud, Synonymes francois , tome II , page 3a3. Je pense que le mot de bigot a la même origine que relui de cagot. On lit dans Joinville que saint Louis préféroit un prudhomme (un homme sage) à un béguin (à un cagot).

Notre intention n'est pas de tirer les quatrains du Déiste de l'oubli dans lequel ils sont tombe's , et dont ils ne méritent pas de sortir. Nous voulons seulement constater , par leur date, l'époque précise à laquelle remonte cet affaiblissement des principes religieux , que l'on veut mal à propos imputer à la philosophie du dix-huitième siècle , tandis que l'incrédulité n'a été , dans le fait , qu'un héritage des siècles précédents, surtout du dix-septième. Ce qui est certain , c'est que le jésuite Garasse sonnoit l'alarme , dès i6a3 , contre les libertins et les athées, dans un volume in-/y° qui a pour titre : La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps , ou prétendus tels. On observe que cet ouvrage , violent et grossier , étoit plus propre à endurcir les athées qu'à les ramener. Dans le même temps , le père Mersenne , savant minime , jugea le péril imminent. Il avoit pris la peine de faire l'énumération effrayante des athées quiexistoient alors. Dans ses Questions célèbres sur la Genèse (publiées en latin , in-folio, 1623 ), il ne comptoit pas moins de cinquante mille sectateurs de Diagoras à Paris seulement, et à proportion dans le reste de la France et les autres contrées de l'Europe (*). A l'entendre , il y avoit dans Paris telle maison où l'on pouvoit rencontrer j usqu'à douze athées. Il connoissoit tous leurs secrets , et savoit principalement qu'ils avoient pris pour leur devise cette maxime que Montaigne nomme « une opinion si rare et si insociale (**) » : L'âme périt avec le corps î mens périt et corpus. Sans s'effrayer du nombre de ceux qu'il auroit à combattre , Mersenne crut devoir se mettre sur la brèche. En 1624 , il publia deux gros volumes ( imprimés chez Billaine , î/i-8° ) , sous ce titre : L'Impiété des Déistes , athées et Libertins de ce temps , renversée , avec la Réfutation des opinions

(*) Voyez un passage extrait des Quœstiones célèbres in Genesim , à l'article de Marin Mersenne , dans le Supplément au Dictionnaire de Bayle , par ChaufTcpic.

(f *) Essais , Livre Ier , Chapitre 22.

Xxij INTRODUCTION

de Charron, de Cardan, de Jordan-Brun, et des Quatrains du Déiste. (*)

Ce titre seul devoit faire faire bien des réflexions. Il allie entre elles des choses qui s'étonnent de se voir accouplées.

Les déistes pouvoient d'abord trouver fort étrange d'être mis sur la même ligne que les athées , dont ils avoient cru se séparer à jamais par la dénomination qu'ils avoient prise. L'histoire des mots introduits dans la langue tient à l'histoire des mœurs et des opinions. L'origine du mot déiste est connue ; elle se trouve consignée dans un livre de Pierre Viret , imprimé en i563. Cet auteur dit qu'il y a des gens « qui s'appellent déistes , d'un mot tout nouveau, qu'ils « veulent opposer à athéistes. » Mais malgré leur précaution , l'on afFectoit déjà de les confondre, et le nom de déiste devint enfin si odieux , que l'exact Boileau-Despréaux , prenant ce mot dans l'acception commune , n'a pas cru pouvoir lui accoler une épilhète trop diffamante :

Ce ne fut plus partout que fous anabaptistes , Qu'orgueilleux puritains , qu'exécrables déistes. (**)

(*) En lisant cet ouvrage et d'autres de la même époque , et en ne les considérant que sous le rapport de la langue , on peut y recueillir beaucoup de termes expressifs , qui paroissent avoir été reçus alors , et qui n'ont pourtant pas éié admis jusqu'à présent, dans le Dictionnaire de la langue française. Bornons-nous à faire observer que le père Mersenne emploie ici les mots suivants :

Bénéûcence , qui depuis a été remplace' heureusement par bienfaisance ;

Inépuisé , qui semble appelé par inépuisable. Un poète Minime , collaborateur de Mersenne , appelle le soleil ,

Astre , de la clarté la source inépuisée !

Pantalonisme , tiré de pantalon. Ces mots furent fort à la mode. Le jésuite Le Moyne , dont la prose étoit ampoulée , fut surnommé, par les railleurs , Balzac en pantalon ; c'est-à-dire , Balzac en habits de théâtre ;

Punisseur , employé plusieurs fois par le grand Corneille , et ressuscité par Voltaire, etc.

(**) Satire XII, v. a35,236.

AUX PENSÉES DE PA5CA.L. Xxilj

Suivant Racine le fils , « le déiste qui ne recounoît ni dis— « grâce, ni rappel , qui croit seul suivre la raison, et honorer « Dieu par elle, est encore plus éloigné de Dieu et de la « raison , que le juif et même que le mahométan. » (*)

Suivant le cardinal de Bernis , « le déisme n'est qu'un « athéisme déguisé » (**) ; aussi Voltaire a-t-il voulu secouer l'opprobre de cette dénomination flétrie, et lui substituer le titre de Théiste , le seul , dit-il , qu'on doive prendre.

Ensuite le théologal de Condom , qui a fait le Livre de la Sagesse , et celui des Trois Vérités ; le bon prêtre Charron , enfin, défenseur si zélé delà religion chrétienne (***), n'auroit-il pas été bien surpris de voir les lecteurs du Livre de la Sagesse traités de Charronnistes , comme si l'auteur étoit un hérétique et un chef de secte? A quel titre cet excellent homme pouvoit-il donc être placé à côté de ce Jérôme Cardan , astrologue et fou , qui tira l'horoscope de Jésus-Christ , fit le panégyrique de Méron (****) , et , dans un de ses livres , affecta de mettre aux prises les quatre religions principales , sans se déclarer pour aucune , lais-

(*) La Religion y chant V , note sur le vers 4^4-

(**) La Religion vengée , argument du chant VI.

(***) Les reproches faits à Charron ne roulent que sur un seul mot. Dans sa Comparaison de cinq religions, il dit que la chrétienne est la meilleure Le je'suite Garasse s'emporte sur ce mot de meilleure , qui supposeroit , dit-il , qu'il y auroit quelque chose de bon dans les autres religions , et affoibliroit la force de l'axiome : Hors de l'Eglise , point de salut.

(****) Encomium JVeronis. On pourroit croire que ce n'est qu'un jeu d'esprit ; mais Cardan y fait une dépense d'érudition et de raisonnement qu'il est impossible de prendre pour une plaisanterie. Cet ouvrage , écrit en latin , pouvoit fournir des armes et aux amis du paradoxe , et aux fauteurs du despotisme; car il y a des esprits faux, qui ne voient rien qu'à l'envers , et qui n'aiment à soutenir que les causes desespe're'es , par une espèce de manie , ou de maladie morale , dont nous avons eu trop d'exemples.

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