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Je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon père m'en fit la dernière fois que je le vis. Aussitôt qu'il m'aperçut, il vint à moi, et me dit, en regardant dans un livre qu'il tenoit à la main : « Qui vous ouvriroit le paradis, ne « vous obligeroit-il pas parfaitement? Ne don- « neriez-vous pas des millions d'or pour en avoir « une clef, et entrer dedans quand bon vous « sembleroit? Il ne faut point entrer en de si « grands frais ; en voici une , voire cent à meil- « leur compte. » Je ne savois si le bon père lisoit, ou s il parloit de lui-même. Mais il m'ôta de peine en disant : Ce sont les premières paroles d'un beau livre du père Barry de notre
(*) Le plan de cette lettre fut fourni à M. Pascal par M. Nicole.
l52 NEUVIÈME LETTRE.
Société, car je ne dis jamais rien de moi-même. Quel livre, lui dis-je, mon père? En voici le titre, dit-il : « Le paradis ouvert à Philagie, par « cent dévotions à la mère de Dieu, aisées à pra- « tiquer. » Eh quoi ! mon père, chacune de ces dévotions aisées suffit pour ouvrir le ciel? Oui, dit-il ; voyez-le encore dans la suite des paroles que vous avez ouïes : « Tout autant de dévotions « à la mère de Dieu que vous trouverez en ce « livre, sont autant de clefs du ciel qui vous ou- « vriront le paradis tout entier, pourvu que vous « les pratiquiez » : et c'est pourquoi il dit dans la conclusion , « qu'il est content si on en pra- « tique une seule. »
Apprenez-m'en donc quelqu'une des plus faciles, mon père. Elles le sont toutes, répondit-il: par exemple, « saluer la sainte Vierge au rente contre de ses images; dire le petit chapelet des « dix plaisirs de la Vierge; prononcer souvent le « nom de Marie ; donner commission aux anges « de lui faire la révérence de notre part; sou- « haiter de lui bâtir plus d'églises que n'ont fait « tous les monarques ensemble; lui donner tous « les matins le bonjour, et sur le tard le bonsoir; « dire tous les jours XAve Maria, en l'honneur a du cœur de Marie. » Et il dit que cette dévotion-là assure, de plus, d'obtenir le cœur de la Vierge. Mais, mon père, lui dis-je, c'est pourvu qu'on lui donne aussi le sien? Cela n'est pas nécessaire, dit-il, quand on est trop attaché au monde. Ecoutez-le : « Cœur pour cœur, ce seroit
DE LA l'AUSSE DEVOTION. I 53
« bien ce qu'il faut; mais le vôtre est un peu « trop attaché, et tient un peu trop aux créa- « tures : ce qui fait que je n'ose vous inviter à « offrir aujourd'hui ce petit esclave que vous « appelez votre cœur. » Et ainsi il se contente de XAve Maria, qu'il avoit demandé. Ce sont les dévotions des pages 33, 5cj, i45, i56;, 172, '258 et 4.0 de la première édition. Cela est toutà-fait commode, lui dis-je, et je crois qu'il n'y aura personne de damné après cela. Hélas! dit le père, je vois bien que vous ne savez pas jusqu'où va la dureté du cœur de certaines gens! Il y en a qui ne s'attacheroient jamais à dire tous les jours ces deux paroles, bonjour, bonsoir, parce que cela ne se peut faire sans quelque application de mémoire. Et ainsi il a fallu que le père Barry leur ait fourni des pratiques encore plus faciles, a comme d'avoir jour et nuit un « chapelet au bras en forme de bracelet, ou de « porter sur soi un rosaire, ou bien une image « de la Vierge. » Ce sont là les dévotions des pages i4, 3â6 et 44?- «Et puis dites que je ne « vous fournis pas des dévotions faciles pour « acquérir les bonnes grâces de Marie,» comme dit le père Barry, p. 106. Voilà, mon père, lui dis-je, l'extrême facilité. Aussi, dit-il, c'est tout ce qu'on a pu faire, et je crois que cela suffira ; car il faudroit être bien misérable pour ne vouloir pas prendre un moment en toute sa vie pour mettre un chapelet à son bras, ou un rosaire dans sa poche, et assurer par là son salut avec
tant de certitude , que ceux qui en font l'épreuve n'y ont jamais été trompés, de quelque manière qu'ils aient vécu, quoique nous conseillions de ne laisser pas de bien vivre. Je ne vous en rapporterai que l'exemple de la page 34, d'une femme qui, pratiquant tous les jours la dévotion de saluer les images de la Vierge , vécut toute sa vie en péché mortel , et mourut enfin en cet état, et qui ne laissa pas d'être sauvée par le mérite de cette dévotion. Et comment cela? m'écriai -je. C'est, dit -il, que notre Seigneur la fit ressusciter exprès. Tant il est sûr qu'on ne peut périr quand on pratique quelqu'une de ces dévotions.
En vérité, mon père, je sais que les dévotions à la Vierge sont un puissant moyen pour le salut, et que les moindres sont d'un grand mérite, quand elles partent d'un mouvement de foi et de charité, comme dans les saints. qui les ont pratiquées. Mais de faire croire à ceux qui en usent sans changer leur mauvaise vie , qu'ils se convertiront à la mort, ou que Dieu les ressuscitera, c'est ce que je trouve bien plus propre à entretenir les pécheurs dans leurs désordres, par la fausse paix que cette confiance téméraire apporte, qu'à les en retirer par une véritable conversion que la grâce seule peut produire. « Qu'importe, dit le père, par où nous entrions « dans le paradis, moyennant que nous y en- « trions?» comme dit sur un semblable sujet notre célèbre père Binet, qui a été notre pro-