DE LA CHASTETÉ
dirige bien son intention, comme à passer pour galant : et vous serez surpris d'y trouver, p. 148, un principe de morale touchant le pouvoir qu'il dit que les filles ont de disposer de leur virginité sans leurs parents. Voici ses termes : « Quand « cela se fait du consentement de la fille, quoi- « que le père ait sujet de s'en plaindre, ce n'est « pas néanmoins que ladite fille, ou celui à qui « elle s'est prostituée, lui aient fait aucun tort, « ou violé pour son égard la justice; car la fille «est en possession de sa virginité aussi -bien « que de son corps ; elle en peut faire ce que bon « lui semble, à l'exclusion de la mort, ou du « retranchement de ses membres. » Jugez par là du reste. Je me souvins, sur cela, d'un passage d'un poète païen, qui a été meilleur casuiste que ces pères, puisqu'il a dit : « Que la virginité « d'une fille ne lui appartient pas tout entière; « qu'une partie appartient au père, et l'autre à « la mère, sans lesquels elle n'en peut disposer « même pour le mariage. » Et je doute qu'il y ait aucun juge qui ne prenne pour une loi le contraire de cette maxime du père Bauny.
Voilà tout ce que je puis dire de tout ce que j'entendis, et qui dura si long-temps, que je fus obligé de prier enfin le père de changer de matière. Il le fit, et m'entretint de leurs règlements pour les habits des femmes en cette sorte. Nous ne parlerons point, dit-il, de celles qui auroient l'intention impure; mais pour les autres, Escobar dit au tr. 1 , ex. 8 , n. 5 : « Si on se pare
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« sans mauvaise intention, mais seulement pour « satisfaire l'inclination naturelle qu'on a à la a vanité, ob naturalem fastûs inclinationem , ou « ce n'est qu'un péché véniel, ou ce n'est point « péché du tout. » Et le père Bauny , en sa Somme des péchés, c. 46? Page io94? dit : a Que bien « que la femme eût connoissance du mauvais « effet que sa diligence à se parer opéreroit et « au corps et en lame de ceux qui la contem- « pleroient ornée de riches et précieux habits, « qu'elle ne pécheroit néanmoins en s'en ser- « vant. » Et il cite entre autres notre père Sanchez pour être du même avis.
Mais, mon père, que répondent donc vos auteurs aux passages de l'Ecriture, qui parlent avec tant de véhémence contre les moindres choses de cette sorte? Lessius, dit le père, y a doctement satisfait, De Just, Livre iv, c. 4? d. i4, n. 114? en disant : «Que ces passages de l'Ecri- « ture n'étoient des préceptes qu'à l'égard des « femmes de ce temps-là, pour donner par leur « modestie un exemple d'édification aux païens. » Et d'où a-t-il pris cela, mon père? Il n'importe pas d'où il l'ait pris; il suffit que les sentiments de ces grands hommes -là sont toujours probables d'eux-mêmes. Mais le père Le Moine a apporté une modération à cette permission générale ; car il ne le veut point du tout souffrir aux vieilles : c'est dans sa Dévotion aisée, et entre autres pages 127, \5j, i63. «La jeunesse, dit-il, « peut être parée de droit naturel II peut être
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« permis de se parer en un âge qui est la fleur « et la verdure des ans. Mais il en finit demeurer « là : le contre-temps seroit étrange de chercher « des roses sur la neige. Ce n'est qu'aux étoiles « qu'il appartient d'être toujours au bal, parce « quelles ont le don de jeunesse perpétuelle. « Le meilleur donc en ce point seroit de prendre « conseil de la raison et d'un bon miroir; de se « rendre à la bienséance et à la nécessité, et de « se retirer quand la nuit anproehe. » Cela est tout-à-fait judicieux, lui dis-je. Mais, contînuat-U, afin que vous voyiez combien nos pères ont eu soin de tout, je vous dirai que, donnant permission aux femmes de jouer, et voyant que cette permission leur seroit souvent inutile, si on ne leur donnoit aussi le moyen d'avoir de quoi jouer, ils ont établi une autre maxime en leur faveur, qui se voit dans Escobar, au chap. du Larcin, tr. i, ex. 91, n. i3. «Une femme, dit-il, 9? peut jouer, et prendre pour cela de l'argent à « son mari. »
En vérité, mon père, cela est bien achevé. 11 y a bien d'autres choses néanmoins, dit le père; mais il faut les laisser pour parler des maximes plus importantes, qui facilitent l'usage des choses saintes, comme, par exemple, la manière d'assister à la messe. Nos grands théologiens, Gaspard Hurtado, De Sacr. tome II, d. 5, dist. 2, et Coninck, q. 83, a. 6, n. 197, ont enseigné sur ce sujet, a qu'il suffit d'être présent à la messe « de corps, quoiqu'on soit absent d'esprit, pour^
« vu qu'on demeure dans une contenance reste pectueuse extérieurement. » Et Vasquez passe plus avant, car il dit «qu'on satisfait au pré- « cepte d'ouïr la messe, encore même qu'on ait «l'intention de n'en rien faire.» Tout cela est aussi dans Escobar, tr. 1 , ex. 1 1 , n. 74 et io7; et encore au tr. 1 , ex. 1 , n. 1 1 6, où il l'explique par l'exemple de ceux qu'on mène à la messe par force, et qui ont l'intention expresse de ne la point entendre. Vraiment, lui dis- je, je ne le croirois jamais, si un autre me le disoit. En effet, dit-il, cela a quelque besoin de l'autorité de ces grands hommes; aussi -bien que ce que dit Escobar, au tr. r, ex. 1 1, n. 3 1 : « Qu'une méchante « intention, comme de regarder des femmes avec « un désir impur, jointe à celle d'ouïr la messe « comme il faut, nem pêche pas qu'on n'y satis- « fasse : Nec obest alla prava intentio t ut aspi- « ciendi libidlnose feeminas. »
Mais on trouve encore une chose commode dans notre savant Turrianus, Select, p. 2, d. 16, club. 7 : «Qu'on peut ouïr la moitié d'une messe « d'un prêtre, et ensuite une autre moitié d'un « autre, et même qu'on peut ouïr d'abord la fin « de l'une, et ensuite le commencement d'une « autre. » Et je vous dirai de plus qu'on a permis encore « d'ouïr deux moitiés de messe en même « temps de deux différents prêtres, lorsque lun « commence la messe, quand l'autre en est à « l'élévation; parce qu'on peut avoir l'attention « à ces deux côtés à la fois, et que deux moitiés
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« (le messe font une messe entière : duœ medie- « tates unam missam constituant. » C'est ce qu'ont décidé nos pères Bauny, tr. 6, q. 9, p. 3r2; Hurtado, De Sacr. t. II, De Missâ, d. 5, difï. 4 '■> Azorius, p. 1, L. vrr, cap. 3, q. 3; Escobar, tr. r , ex. 11, n. 73, dans le chapitre « De la Pratique « pour ouïr la messe selon notre Société. » Et vous verrez les conséquences qu il en tire dans ce même livre, des éditions de Lyon, des années 1644 et 1646, en ces termes : « De là je conclus « que vous pouvez ouïr la messe en très-peu de « temps: si, par exemple, vous rencontrez quatre « messes à la fois qui soient tellement assorties, «que, quand l'une commence, l'autre soit à « l'évangile, une autre à la consécration, et la « dernière à la communion. » Certainement, mon père, on entendra la messe dans Notre-Dame en un instant par ce moyen. Vous voyez donc, ditil , qu'on ne pouvoit pas mieux faire pour faciliter la manière d'ouïr la messe.
Mais je veux vous faire voir maintenant comment on a adouci l'usage des sacrements , et surtout de celui de la pénitence; car c'est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos pères; et vous admirerez que la dévotion qui étonnoit tout le monde, ait pu être traitée par nos pères avec une telle prudence, « qu'ayant « abattu cet épouvantai! que les démons avoient « mis à sa porte , ils V aient rendue plus facile que « le vice, et plus aisée que la volupté; en sorte « que le simple vivre est incomparablement plus
« malaisé que le bien vivre, » pour user des termes du père Le Moine, pages ^44 et 291 de sa Dévotion aisée. N'est-ce pas là un merveilleux changement? En vérité, lui dis-je, mon père, je ne puis m'empêcher de vous dire ma pensée. Je crains que vous ne preniez mal vos mesures, et que cette indulgence ne soit capable de choquer plus de monde que d'en attirer. Car la messe, par exemple, est une chose si grande et si sainte, qu'il suffiroit, pour faire perdre à vos auteurs toute créance dans l'esprit de plusieurs personnes, de leur montrer de quelle manière ils en parlent. Cela est bien vrai, dit le père, à l'égard de certaines gens : mais ne savez-vous pas que nous nous accommodons à toute sorte de personnes ? Il semble que vous ayez perdu la mémoire de ce que je vous ai dit si souvent sur ce sujet. Je veux donc vous en entretenir la première fois à loisir, en différant pour cela notre entretien des adoucissements de la confession. Je vous le ferai si bien entendre, que vous ne l'oublierez jamais. Nous nous séparâmes là-dessus; et ainsi je m'imagine que notre première conversation sera de leur politique. Je suis, etc.
Depuis que j'ai écrit cette lettre , j'ai vu le livre du Paradis ouvert par cent dévotions aisées à pratiquer, par le père Barry; et celui de la Marque de prédestination , par le père Binet : ce sont des pièces dignes d'être vues.
Adoucissements que les jésuites ont apportés au sacrement de pénitence, par leurs maximes touchant la confession , la salis-* faction, l'absolution, les occasions prochaines de pécher, la contrition et l'amour de Dieu.
De Paris, ce 2 août i656".
Monsieur,
Ce n'est pas encore ici la politique de la Société, mais c'en est un des plus grands principes. Vous y verrez les adoucissements de la confession, qui sont assurément le meilleur moyen que ces pères aient trouvé pour attirer tout le monde et ne rebuter personne. 11 falloit savoir cela avant que de passer outre ; et c'est pourquoi le père trouva à propos de m'en instruire en cette sorte.
Vous avez vu, me dit-il, par tout ce que je vous ai dit jusques ici , avec quel succès nos pères ont travaillé à découvrir, par leurs lumières , qu'il y a un grand nombre de choses permises qui passoient autrefois pour défendues; mais, parce qu'il reste encore des péchés qu'on n'a pu excuser , et que l'unique remède en est la confession, il a été bien nécessaire d'en
(*) Cette lettre fut faite de concert avec M. Arnauld.
adoucir les difficultés par les voies que j'ai maintenant à vous dire. Et ainsi , après vous avoir montré , dans toutes nos conversations précédentes, comment on a soulagé les scrupules qui troubloient les consciences, en faisant voir que ce qu'on croyoit mauvais ne Test pas, il reste à vous montrer en celle-ci la manière d'expier facilement ce qui est véritablement péché , en rendant la confession aussi aisée qu'elle étoit difficile autrefois. Et par quel moyen, mon père? C'est, dit-il, par ces subtilités admirables qui sont propres à notre Compagnie , et que nos pères de Flandre appellent, dans l'Image de notre premier siècle, Liv. ni, or. 1, p. 4°ï ? et Liv. i, c. 1 , « de pieuses et saintes finesses, et un saint « artifice de dévotion : piam et religiosam callidia tatem , et pietatis solertiam , » au Liv. 11 1, ch. 8. C'est par le moyen de ces inventions « que les « crimes s'expient aujourd'hui alacriàs, avec plus « d'allégresse et d'ardeur qu'ils ne se commette toient autrefois ; en sorte que plusieurs perce sonnes effacent leurs taches aussi prompternent « qu'ils les contractent : plurimi vix citiits ma- « calas contrahunt, quàtn eluunt, » comme il est dit au même lieu. Apprenez-moi donc, je vous prie, mon père, ces finesses si salutaires. 11 y en a plusieurs, me dit-il; car, comme il se trouve beaucoup de choses pénibles dans la confession, on a apporté des adoucissements à chacune; et parce que les principales peines qui s'y rencontrent sont la honte de confesser de certains