HOMICIDE PERMIS DANS LA SPECULATION
site avoit traitée de ridicule, et dont l'invention est un secret de votre politique qu'il est bon de faire entendre. Car, outre que l'intelligence en est nécessaire pour les quinze, seize, dix-sept et dix-huitième impostures, il est toujours à propos de découvrir peu à peu les principes de cette politique mystérieuse.
Quand vous avez entrepris de décider les cas de conscience dune manière favorable et accommodante, vous en avez trouvé où la religion seule étoit intéressée, comme les questions de la contrition, de la pénitence, de l'amour de Dieu , et de toutes celles qui ne touchent que l'intérieur des consciences. Mais vous en avez trouvé d'autres où l'état a intérêt aussi-bien que la religion, comme sont celles de l'usure, des banqueroutes, de l'homicide, et autres semblables; et c'est une chose bien sensible à ceux qui ont un véritable amojur pour l'Eglise, de voir qu'en une infinité d'occasions où vous n'avez eu que la religion à combattre, vous en avez renversé les lois sans réserve, sans distinction et sans crainte, comme il se voit dans vos opinions si hardies contre la pénitence et l'amour de Dieu ; parce que vous saviez que ce n'est pas ici le lieu où Dieu exerce visiblement sa justice. Mais dans celles où l'état est intéressé aussi-bien que la religion, l'appréhension que vous avez eue de la justice des hommes vous a fait partager vos décisions, et former deux questions sur ces matières : l'une que vous appelez de spéculation ,
Provinciales. t§
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dans laquelle, en considérant ces crimes en euxmêmes, sans regarder à l'intérêt de l'état, mais seulement à la loi de Dieu qui les défend, vous les avez permis, sans hésite», en renversant ainsi la loi de Dieu qui les condamne; l'autre, que vous appelez de pratique , dans laquelle , en considérant le dommage que l'état en recevroit, et la présence des magistrats qui maintiennent la sûreté publique, vous n'approuvez pas toujours dans la pratique ces meurtres et ces crimes que vous trouvez permis dans la spéculation, afin de vous mettre par là à couvert du côté des juges. C'est ainsi, par exemple, que, sur cette question , « s'il est permis de tuer pour « des médisances , » vos auteurs , Filiutius, tr. 29, cap. 3 , n. 52 ; Reginaldus , L. xxi, cap. 5, n. 63 , et les autres répondent : «Cela est permis dans la «spéculation, ex probabili opinione licet ; mais «je n'en approuve pas la pratiquée, à cause du « grand nombre de meurtres qui en arriveroient « et feroient tort à létat, si on tuoit tous les mé- « disants; et qu'ainsi on seroit puni en justice « en tuant pour ce sujet. » Voilà de quelle sorte vos opinions commencent à paroître sous cette distinction, par le moyen de laquelle vous ne ruinez que la religion, sans blesser encore sensiblement l'état. Par là vous croyez être en assurance. Ç$.? vous vous imaginez que le crédit que vous avez dans l'Église empêchera qu'on ne punisse vos attentats contre la vérité; et que les précautions que vous apportez pour ne mettre
pas facilement ces permissions en pratique , vous mettront à couvert de la part des magistrats, qui, n'étant pas juges des cas de conscience, n'ont proprement intérêt qu'à la pratique extérieure. Ainsi une opinion qui seroit condamnée sous le nom de pratique se produit en sûreté sous le nom de spéculation. Mais cette base étant affermie, il n'est pas difficile d'y élever le reste de vos maximes. Il y a voit une distance infinie entre la défense que Dieu a faite de tuer, et la permission spéculative que vos auteurs en ont donnée. Mais la distance est bien petite de cette permission à la pratique. Il ne reste seulement qu'à montrer que ce qui est permis dans la spéculative l'est bien aussi dans la pratique. On ne manquera pas de raisons pour cela. Vous en avez bien trouvé en des cas plus difficiles. Voulez-vous voir, mes pères, par où l'on y arrive? suivez ce raisonnement d'Escobar, qui l'a décidé nettement dans le premier des six tomes de sa grande théologie morale, dont je vous ai parlé, où il est tout, autrement éclairé que dans ce Recueil qu'il avoit fait de vos vingt-quatre vieillards; car, au lieu qu'il avoit pensé en ce tempslà qu'il pouvoit y avoir des opinions probables dans la spéculation qui ne fussent pas sures dans la pratique, il a conriu le contraire depuis, et l'a fort bien établi dans ce dernier ouvrage : tant la doctrine de la probabilité en général reçoit d'accroissement parle temps, aussi-bien que chaque opinion probable en particulier. Écoutez-
l'JO TREIZIEME LETTRE.
le donc inprœloq. c. 3 , n. 1 5. « Je ne vois pas , dit-il , « comment il se pourroit faire que ce qui paroi t « permis dans la spéculation ne le fût pas dans « la pratique; puisque ce qu'on peut faire dans « la pratique dépend de ce qu'on trouve permis « dans la spéculation, et que ces choses ne diffè- « rent l'une de l'autre que comme l'effet de la « cause. Car la spéculation est ce qui détermine « à l'action. D'où il s'ensuit qu'on peut en sûreté
« DE CONSCIENCE SUIVRE DANS LA PRATIQUE LES OPI- « NIONS PROB ARLES DANS LA SPÉCULATION, et même
« avec plus de sûreté que celles qu'on n'a pas si « bien examinées spéculativement. »
En vérité , mes pères , votre Escobar raisonne assez bien quelquefois. Et en effet, il y a tant de liaison entre la spéculation et la pratique , que , quand l'une a pris racine, vous ne faites plus difficulté de permettre l'autre sans déguisement. C'est ce qu'on a vu dans la permission de tuer pour un soufflet, qui, de la simple spéculation, a été portée hardiment par Lessius à une pratique qu'on ne doit pas facilement accorder , et de là par Escobar à une pratique facile ; d'où vos pères de Caen l'ont conduite à une permission pleine , sans distinction de théorie et de pratique, comme vous 1 avez déjà vu.
C'est ainsi quei vous faites croître peu à peu vos opinions. Si elles paroissoient tout à coup dans leur dernier excès , elles canseroient de l'horreur; mais ce progrès lent et insensible y accoutume doucement les hommes, et en ôte le
PROGRÈS DES OPINIONS PROBABLES. c2r]r]
scandale. Et par ce moyen la permission de tuer, si odieuse à l'état et à l'Eglise, s'introduit pre • mièrement dans l'Eglise, et ensuite de l'Église dans l'état.
On a vu un semblable succès de l'opinion de tuer pour des médisances. Car elle est aujourd'hui arrivée à une permission pareille sans aucune distinction. Je ne m'arrèterois pas à vous en rapporter les passages de vos pères, si cela n'étoit nécessaire pour confondre l'assurance que vous avez eue de dire deux fois dans votre quinzième imposture, p. 26 et 3o, «qu'il n'y a « pas un jésuite qui permette de tuer pour des « médisances. » Quand vous dites cela, mes pères , vous devriez empêcher que je ne le visse, puisqu'il m'est si facile d'y répondre. Car, outre que vos pères Reginaldus, Filiutius, etc., l'ont permis dans la spéculation, comme je l'ai déjà dit, et que de là le principe d'Escobar nous mène sûrement à la pratique, j'ai à vous dire de plus que vous avez plusieurs auteurs qui l'ont permis en mots propres, et entre autres le père Héreau dans ses leçons publiques, ensuite desquelles le roi le fit mettre en arrêt en votre maison, pour avoir enseigné, outre plusieurs erreurs, «que « quand celui qui nous décrie devant des gens « d'honneur, continue après l'avoir averti de ces- « ser, il nous est permis de le tuer; non pas « véritablement en public, de peur de scandale, « mais en cachette, sed clam. »
Je vous ai déjà parlé du père Lamy, et vous
n'ignorez pas que sa doctrine sur ce sujet a été censurée en i()Z«o, par l'université de Louvain. Et néanmoins il n'y a pas encore deux mois que votre père Des Bois a soutenu à Rouen cette doctrine censurée du père Lamy , et a enseigné « qu'il est permis à un religieux de défendre « l'honneur qu'il a acquis par sa vertu, même en a tuant celui qui attaque sa réputation, etiam « cdm morte iNVASORis. » Ce qui a causé un tel scandale en cette ville-là, que tous les curés se sont unis pour lui faire imposer silence, et l'obliger à rétracter sa doctrine par les voies canoniques. L'affaire en est à Fofficialité,
Que voulez-vous donc dire, n*es pères? Comment entreprenez-vous de soutenir après cela « qu'aucun jésuite n'est d'avis qu'on puisse tuer « pour des médisances? » Et falloit-il autre chose pour vous en convaincre que les opinions mêmes de vos pères que vous rapportez , puisqu'ils ne défendent pas spéculativement de tuer, mais seulement dans la pratique , « à cause du mal «qui en arriveroit à l'état?» Car je vous demande sur cela, mes pères, s'il s'agit dans nos disputes d'autre chose, sinon d'examiner si vous avez renversé la loi de Dieu qui défend l'homicide. Il n'est pas question de savoir si vous avez blessé l'état, mais la religion. A quoi sert-il donc, dans ce genre de dispute, de montrer que vous avez épargné l'état, quand vous faites voir en même temps que vous avez détruit la religion , en disant, comme vous faites , p. 28 , L. 111,
PROGRES DES OPINIONS PROBABLES. Ct^C)
« que le sens de Reginaldus sur la question de « tuer pour des médisances, est qu'un particu- « lier a droit d'user de cette sorte de défense, la «considérant simplement en elle-même?» Je n'en veux pas davantage que cet aveu pour vous confondre. «Un particulier, dites-vous, a droit «d'user de cette défense, » c'est-à-dire, de tuer pour des médisances, «en considérant la chose « en elle-même; » et par conséquent, mes pères, la loi de Dieu qui défend de tuer est ruinée par cette décision.
Et il ne sert de rien de dire ensuite , comme vous faites, « que cela est illégitime et criminel, « même selon la loi de Dieu , à raison des meur- « très et des désordres qui en arriveroient dans «l'état, parce qu'on est obligé, selon Dieu, « d'avoir égard au bien de l'état. » C'est sortir de la question. Car, mes pères, il y a deux lois à observer : l'une qui défend de tuer, l'autre qui défend de nuire à l'état. Reginaldus n'a pas peutêtre violé la loi qui défend de nuire à l'état, mais il a violé certainement celle qui défend de tuer. Or, il ne s'agit ici que de celle-là seule. Outre que vos. autres pères, qui ont permis ces meurtres dans la pratique, ont ruiné l'une aussi-bien que l'autre. Mais allons plus avant, mes pères. Nous voyons bien que vous défendez quelquefois de nuire à l'état, et vous dites que votre dessein, en cela est d'observer la loi de Dieu qui oblige à le maintenir. Cela peut être véritable, quoiqu'il ne soit pas certain; puisque vous pourriez faire
Cè8o TREIZIÈME LETTRE.
la même chose par la seule crainte des juges- Examinons donc, je vous prie, de quel principe part ce mouvement.
N'est-il pas vrai, mes pères, que si vous regardiez véritablement Dieu, et que l'observation de sa loi fût le premier et principal objet de votre pensée, ce respect régneroit uniformément dans toutes vos décisions importantes, et vous engageroit à prendre dans toutes ces occasions l'intérèt de la religion ? Mais si Ton voit au contraire que vous violez en tant de rencontres les ordres les plus saints que Dieu ait imposés aux hommes , quand il n'y a que sa loi à combattre; et que, dans les occasions mêmes dont il s'agit , vous anéantissez la loi de Dieu, qui défend ces actions comme criminelles en elles-mêmes, et ne témoignez craindre de les approuver dans la pratique que par la crainte des juges, ne nous donnezvous pas sujet de juger que ce n'est point Dieu que vous considérez dans cette crainte; et que, si en apparence vous maintenez sa loi en ce qui regarde l'obligation de ne pas nuire à l'état, ce n'est pas pour sa loi même, mais pour arriver à vos fins, comme ont toujours fait les moins religieux politiques?
Quoi , mes pères ! vous nous direz qu'en ne regardant que la loi de Dieu qui défend l'homicide, on a droit de tuer pour des médisances? Et après avoir ainsi violé la loi éternelle de Dieu, vous croirez lever le scandale que vous avez causé, et nous persuader de votre respect envers lui en
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ajoutant que vous en défendez la pratique pour des considérations d'état, et par la crainte des juges? N'est-ce pas au contraire exciter un scandale nouveau ? non pas par le respect que vous témoignez en cela pour les juges; car ce n'est pas cela que je vous reproche , et vous vous jouez ridiculement là-dessus, page 29. Je ne vous reproche pas de craindre les juges, mais de ne craindre que les juges. C'est cela que je blâme; parce que c'est faire Dieu moins ennemi des crimes que les hommes. Si vous disiez qu'on peut tuer un médisant selon les hommes, mais non pas selon Dieu, cela seroit moins insupportable; mais quand vous prétendez que ce qui est trop criminel pour être souffert par les hommes soit innocent et juste aux yeux de Dieu qui est la justice même, que faites -vous autre chose, sinon montrer à tout le monde que , par cet horrible renversement si contraire à l'esprit des saints, vous êtes hardis contre Dieu, et timides envers les hommes? Si vous aviez voulu condamner sincèrement ces homicides, vous auriez laissé subsister Tordre de Dieu qui les défend ; et si vous aviez osé permettre d'abord ces homicides, vous les auriez permis ouvertement, malgré les lois de Dieu et des hommes. Mais, comme vous avez voulu les permettre insensiblement, et surprendre les magistrats qui veillent à la sûreté publique, vous avez agi finement en séparant vos maximes, et proposant d'un côté «qu il « est permis, dans la spéculative, de tuer pour des
« médisances » ( car on vous laisse examiner les choses dans la spéculation), et produisant d'un autre côté cette maxime détachée, «que ce qui <c est permis dans la spéculation l'est bien aussi « dans la pratique. » Car quel intérêt l'état semble-t-il avoir dans cette proposition générale et métaphysique? Et ainsi, ces deux principes peu suspects étant reçus séparément, la vigilance des magistrats est trompée; puisqu'il ne faut plus que rassembler ces maximes pour en tirer cette conclusion où vous tendez , qu'on peut donc tuer dans la pratique pour de simples médisances.
Car c'est encore ici, mes pères, une des plus subtiles adresses de votre politique, de séparer dans vos écrits les maximes que vous assemblez dans vos avis. C'est ainsi que vous avez établi à part votre doctrine de la probabilité, que j'ai souvent expliquée. Et ce principe général étant affermi , vous avancez séparément des choses qui, pouvant être innocentes d'elles-mêmes, deviennent horribles étant jointes à ce pernicieux principe. J'en donnerai pour exemple ce que vous avez dit page 11, dans vos impostures, et à quoi il faut que je réponde : « Que plusieurs « théologiens célèbres sont d'avis qu'on peut «tuer pour un soufflet reçu. » Il est certain, mes pères, que, si une personne qui ne tient point la probabilité avoit dit cela, il n'y auroit rien à reprendre, puisqu'on ne feroit alors qu'un simple récit qui n'auroit aucune conséquence.
Mais vous, mes pères, et tous ceux qui tiennent cette dangereuse doctrine : «Que tout ce qu'ap- « prouvent des auteurs célèbres , est probable et « sûr en conscience , » quand vous ajoutez à cela , « que plusieurs auteurs célèbres sont d'avis qu'on «peut tuer pour un soufflet,» qu'est-ce faire autre chose, sinon de mettre à tous les chrétiens le poignard à la main pour tuer ceux qui les auront offensés , en leur déclarant qu'ils le peuvent faire en sûreté de conscience, parce qu'ils suivront en cela l'avis de tant d'auteurs graves?
Quel horrible langage qui , en disant que des auteurs tiennent une opinion damnablc, est en même temps une décision en faveur de cette opinion damnable, et qui autorise en conscience tout ce qu'il ne fait que rapporter! On l'entend, mes pères, ce langage de votre école. Et c'est une chose étonnante que vous ayez le front de le parler si haut, puisqu'il marque votre sentiment si à découvert, et vous convainc de tenir pour sûre en conscience cette opinion , « qu'on « peut tuer pour un soufflet, » aussitôt que vous nous avez dit que plusieurs auteurs célèbres la soutiennent.
Vous ne pouvez vous en défendre, mes pères, non plus que vous prévaloir des passages de Vasquez et de Suarez que vous m'opposez, où ils condamnent ces meurtres que leurs confrères approuvent. Ces témoignages, séparés du reste de votre doctrine, pourroient éblouir ceux qui ne l'entendent pas assez. Mais il faut joindre
ensemble vos principes et vos maximes. Vous dites donc ici que Vasquez ne souffre point les meurtres. Mais que dites -vous d'un autre côté, mes pères? «Que la probabilité d'un sentiment « n'empêche pas la probabilité du sentiment «contraire.» Et en un autre lieu, «qu'il est « permis de suivre l'opinion la moins probable « et la moins sûre, en quittant l'opinion la plus « probable et la plus sûre. » Que s'ensuit-il de tout cela ensemble, sinon que nous avons une entière liberté de conscience pour suivre celui qui nous plaira de tous ces avis opposés? Que devient donc, mes pères, le fruit que vous espériez de toutes ces citations? Il disparoît, puisqu'il ne faut, pour votre condamnation, que rassembler ces maximes que vous séparez pour votre justification. Pourquoi produisez-vous donc ces passages de vos auteurs que je n'ai point cités, pour excuser ceux que j'ai cités, puisqu'ils n'ont rien de commun? Quel droit cela vous donne-t-il de m'appeler imposteur? Ai-je dit que tous vos pères sont dans un même dérèglement? Et n'ai-je pas fait voir au contraire que votre principal intérêt est d'en avoir de tous avis pour servir à tous vos besoins? A ceux qui voudront tuer on présentera Lessius; à ceux qui ne voudront pas tuer on produira Vasquez, afin que personne ne sorte malcontent, et sans avoir pour soi un auteur grave. Lessius parlera en païen de l'homicide, et peut-être en chrétien de l'aumône : Vasquez parlera en païen de l'aumône, et en chrétien de
l'homicide. Mais par le moyen de la probabilité que Vasquez et Lessius tiennent , et qui rend toutes vos opinions communes, ils se prêteront leurs sentiments les uns aux autres , et seront obligés d'absoudre ceux qui auront agi selon les opinions que chacun deux condamne. C'est donc cette variété qui vous confond davantage. L'uniformité seroit plus supportable : et il n'y a rien de plus contraire aux ordres exprès de saint Ignace et de vos premiers généraux que ce mélange confus de toutes sortes d'opinions. Je vous en parlerai peut-être quelque jour, mes pères: et on sera surpris de voir combien vous êtes déchus du premier esprit de votre institut, et que vos propres généraux ont prévu que le dérèglement de votre doctrine dans la morale pourroit être funeste non-seulement à votre Société, mais encore à l'Eglise universelle.
Je vous dirai cependant que vous ne pouvez tirer aucun avantage de l'opinion de Vasquez. Ce seroit une chose étrange, si, entre tant de jésuites qui ont écrit, il n'y en avoit pas un ou deux qui eussent dit ce que tous les chrétiens confessent. Il n'y a point de gloire à soutenir qu'on ne peut pas tuer pour un soufflet, selon l'Évangile; mais il y a une horrible honte à le nier.. De sorte que cela vous justifie si peu, qu'il n'y a rien qui vous accable davantage ; puisque ayant eu parmi vous des docteurs qui vous ont dit la vérité, vous n'êtes pas demeurés dans la vérité , et que vous avez mieux aimé les ténèbres
que la lumière. Car vous avez appris de Vasquez « que c'est une opinion païenne , et non pas «chrétienne, de dire qu'on puisse donner un « coup de bâton à celui qui a donné un soufflet: « que c'est ruiner le Décalogue et l'Évangile, de «dire qu'on puisse tuer pour ce sujet, et que « les plus scélérats d'entre les hommes le re- « connoissent. » Et cependant vous avez souffert que, contre ces vérités connues, Lessius , Escobar et les autres aient décidé que toutes les défenses que Dieu a faites de l'homicide n'empêchent point qu'on ne puisse tuer pour un soufflet A quoi sert-il donc maintenant de produire ce passage de Vasquez contre le sentiment de Lessius, sinon pour montrer que Lessius est un païen et un scélérat , selon Vasquez? et c'est ce que je n'osois dire. Qu'en peut-on conclure, si ce n'est que Lessius ruine le Décalogue et ï Évangile : qu'au dernier jour Vasquez condamnera Lessius sur ce point, comme Lessius condamnera Vasquez sur un autre, et que tous vos auteurs s'élèveront en jugement les uns contre les autres pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la loi de Jésus- Christ ?
Concluons donc , mes pères , que puisque votre probabilité rend les bons sentiments de quelques-uns de vos auteurs inutiles à l'Eglise, et utiles seulement à votre politique, ils ne servent qu'à nous montrer, par leur contrariété, la duplicité de votre cœur, que vous nous avez par-
faitement découverte, en nous déclarant d'une part que Vasquez et Suarez sont contraires à l'homicide; et de l'autre que plusieurs auteurs célèbres sont pour l'homicide : afin d'offrir deux chemins aux hommes, en détruisant la simplicité de l'esprit de Dieu, qui maudit ceux qui sont doubles de cœur, et qui se préparent deux voies , vœ duplici corde , et ingredienti duabus viis ! (Eccl. 2, 14.)
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On réfute par les saints pères les maximes des jésuites sur l'homicide. On répond en passant à quelques-unes de leurs calomnies , et on compare leur doctrine avec la forme qui s'observe dans les jugements criminels.
Du 2 3 octobre i656.
ES REVERENDS PERES
Si je n'avois qu'à répondre aux trois impostures qui restent sur l'homicide, je n'aurois pas besoin d'un long discours ; et vous les verrez ici réfutées en peu de mots : mais comme je trouve bien plus important de donner au monde de l'horreur de vos opinions sur ce sujet que de justifier la fidélité de mes citations, je serai obligé d'employer la plus grande partie de cette lettre à la réfutation de vos maximes, pour vous représenter combien vous êtes éloignés des sentiments de l'Église, et même de la nature. Les permissions de tuer que vous accordez en tant de rencontres font paroître qu'en cette matière vous avez tellement oublié la loi de Dieu, et tellement éteint les lumières naturelles , que vous avez besoin qu'on vous remette dans les principes les plus simples de la religion et du sens commun ; car qu'y a-t-il de plus naturel que ce sentiment? « Qu'un particulier n'a pas
SENTIMENTS DES JESUITES SUR L'flOMICIDE. 289
« droit sur la vie d'un autre. Nous en sommes « tellement instruits de nous-mêmes, dit saint « Chrysostôme, que, quand Dieu a établi le préce cepte de ne point tuer, il n'a pas ajouté que « c'est à cause que l'homicide est un mal ; parce, «dit ce père, que la loi suppose qu'on a déjà « appris cette vérité de la nature. »
Aussi ce commandement a été imposé aux hommes dans tous les temps. L'Evangile a confirmé celui de la loi, et le Décalogue n'a fait que renouveler celui que les hommes a voient reçu de Dieu avant la loi , en la personne de Noé, dont tous les hommes dévoient naître; car dans ce renouvellement du monde, Dieu dit à ce patriarche : « Je demanderai compte aux hommes « de la vie des hommes, et au frère de la vie de « son frère. Quiconque versera le sang humain, « son sang sera répandu; parce que l'homme est « créé à l'image de Dieu. »
Cette défense générale ôte. aux hommes tout pouvoir sur la vie des hommes ; et Dieu se lest tellement réservé à lui seul, que, selon la vérité chrétienne , opposée en cela aux fausses maximes du paganisme, lhomme n'a pas même pouvoir sur sa propre vie. Mais parce qu il a plu à sa providence de conserver les sociétés des hommes, et de punir les méchants qui les troublent, il a établi lui-même des lois pour ôter la vie aux criminels; et ainsi ces meurtres, qui seroient des attentats punissables sans son ordre , deviennent des punitions louables par
Provinciales. 19
son ordre , hors duquel il n'y a rien que d'injuste. C'est ce que saint Augustin a représenté admirablement au Livre 1 de la Cité de Dieu, ch. i\ : « Dieu, dit-il, a fait lui-même quelques « exceptions à cette défense générale de tuer, soit « par les lois qu'il a établies pour faire mourir « les criminels, soit par les ordres particuliers « qu'il a donnés quelquefois pour faire mourir « quelques personnes. Et quand on tne en ces « cas-là, ce n'est pas l'homme qui tue, mais Dieu, « dont l'homme n'est que l'instrument, comme « une épée entre les mains de celui qui s'en sert « Mais si on excepte ces cas, quiconque tue- se « rend coupable d homicide. »
Il est donc certain, mes pères, que Dieu seul a le droit d ôter la vie, et que néanmoins, ayant établi des lois pour faire mourir les criminels , il a rendu les rois ou les républiques dépositaires de ce pouvoir; et c'est ce que saint Paul nous apprend, lorsque, parlant du droit que les souverains ont de faire mourir les hommes , il le fait descendre du ciel en disant « que ce n'est « pas en vain qu'ils portent lépée, parce qu'ils « sont ministres de Dieu pour exécuter ses venc< geances contre les coupables. » Rom. j3, i4-
Mais comme c'est Dieu qui leur a donné ce droit, il les oblige à l'exercer ainsi qu'il le feroit lui-même, c'est-à-dire avec justice, selon cette parole de saint Paul au même lieu : « Les princes « ne sont pas établis pour se rendre terribles « aux bons , mais aux méchants. Qui veut n'avoir
SENTIMENTS DES JÉSUITES STJU L HOMICIDE. 2f)t
« point sujet de redouter leur puissance n'a qu'à « bien faire; car ils sont ministres de Dieu pour « le bien. » Ibid. 3. Et cette restriction rabaisse si peu leur puissance, qu'elle la relève au contraire beaucoup davantage; parce que c'est la rendre semblable à celle de Dieu, qui est impuissant pour faire le mal , et tout-puissant pour faire le bien; et que c'est la distinguer de celle des démons, qui sont impuissants pour le bien, et n'ont de puissance que pour le mal. Il y a seulement cette différence entre Dieu et les souverains, que Dieu étant la justice et la sagesse même, il peut faire mourir sur-le-champ qui il lui plaît, quand il lui plaît, et en la manière qu'il lui plaît; car, outre qu'il est le maître souverain de la vie des hommes, il est sans doute qu'il ne la leur ôte jamais ni sans cause , ni sans connoissance, puisqu'il est aussi incapable d'injustice que d'erreur. Mais les princes ne peuvent pas agir de la sorte, parce qu'ils sont tellement ministres de Dieu, qu'ils sont hommes néanmoins, et non pas dieux. Les mauvaises impressions les pourroient surprendre, les faux soupçons les pourroient aigrir, la passion les pourroit emporter; et c'est ce qui les a engagés eux-mêmes à descendre dans les moyens humains, et à établir dans leurs états des juges auxquels ils ont communiqué ce pouvoir, afin que cette autorité que Dieu leur a donnée ne soit employée que pour la fin pour laquelle ils l'ont reçue.
Concevez donc, mes pères, que, pour être exempt d'homicide , il faut agir tout ensemble et par l'autorité de Dieu, et selon la justice de Dieu ; et que , si ces deux conditions ne sont jointes, on pèche, soit en tuant avec son autorité , mais sans justice ; soit en tuant avec justice mais sans son autorité. De la nécessité de cette union il arrive, selon saint Augustin, «que « celui qui sans autorité tue un criminel , se « rend criminel lui-même, par cette raison prin- « cipale qu'il usurpe une autorité que Dieu ne « lui a pas donnée;» et les juges au contraire, qui ont cette autorité , sont néanmoins homicides, s'ils font mourir un innocent contre les lois qu'ils doivent suivre.
Voilà, mes pères, les principes du repos et de la sûreté publique, qui ont été reçus dans tous les temps et dans tous les lieux , et sur lesquels tous les législateurs du monde, sacrés et profanes, ont établi leurs lois, sans que jamais les païens mêmes aient apporté d'exception à cette règle, sinon lorsqu'on ne peut autrement éviter la perte de la pudicité ou de la vie ; parce qu'ils ont pensé «qu'alors, comme dit Cicéron, les « lois mêmes semblent offrir leurs armes à ceux « qui sont dans une telle nécessité. »
Mais que , hors cette occasion , dont je ne parle point ici , il y ait jamais eu de loi qui ait permis aux particuliers de tuer, et qui l'ait souffert, comme vous faites, pour se garantir d'un affront, et pour éviter la perte de l'honneur, ou du bien ,
SENÏIMEJSTS DES JESUITES SUR l'hOMICIDE. 293
quand on n'est point en même temps en péril de la vie; c'est, mes pères, ce que je soutiens que jamais les infidèles mêmes n'ont fait. Ils l'ont, au contraire, défendu expressément; car la loi des douze Tables de Rome portoit « qu'il n'est «pas permis de tuer un voleur de jour, qui ne « se défend point avec des armes. » Ce qui avoit déjà été défendu dans l'Exode, c. 22. Et la loi Furem , ad Legem Corneliam , qui est prise d'Ulpien, « défend de tuer même les voleurs de nuit « qui ne nous mettent pas en péril de mort. » Voyez-le dans Cujas, in tit. dig. de JustiL et Jiwe , ad Leg. 3.
Dites-nous donc, mes pères, par quelle autorité vous permettez ce que les lois divines et humai nés défendent? et par quel droit Lessius a pu dire, Liv. n , c. 9, 11. 66 et 72 : « L'Exode dé- « fend de tuer les voleurs de jour , qui ne se « défendent pas avec des armes, et on punit en «justice ceux qui tueroient de cette sorte. Mais « néanmoins on n'en seroit pas coupable en « conscience , lorsqu'on n'est pas certain de « pouvoir recouvrer ce qu'on nous dérobe, et «qu'on est en doute, comme dit Sotus; parce « qu'on n'est pas obligé de s'exposer au péril de « perdre quelque chose pour sauver un voleur. « Et tout cela est encore permis aux ecclésias- « tiques mêmes. » Quelle étrange hardiesse ! La loi de Moïse punit ceux qui tuent les voleurs , lorsqu'ils n'attaquent pas notre vie, et la loi de l'Evangile, selon vous, les absoudra ! Quoi! mes
pères, Jésus-Christ est-il venu pour détruire la loi, et non pas pour l'accomplir? «Les juges «puniroient, dit Lessius , ceux qui tueroieut « en cette occasion ; mais on n'en seroit pas « coupable en conscience. » Est-ce donc que la morale de Jésus-Christ est plus cruelle et moins ennemie du meurtre que celle des païens, dont les juges ont pris ces lois civiles qui le condamnent? Les chrétiens font-ils plus d'état des biens de la terre, ou font-ils moins d'état de la vie des hommes que n'en ont fait les idolâtres et les infidèles ? Sur quoi vous fondez-vous , mes pères ? Ce n'est sur aucune loi expresse ni de Dieu , ni des hommes, mais seulement sur ce raisonnement étrange : « LèS lois, dites-vous, permet- « tent de se défendre contre les voleurs et de « repousser la force par la force. Or, la défense «étant permise, le meurtre est aussi réputé «permis, sans quoi la défense seroit souvent « impossible. »
Cela est faux, mes pè*res, que la défense étant permise, le meurtre soit aussi permis. C'est cette cruelle manière de se défendre qui est la source de toutes vos erreurs, et qui est appelée, par la Faculté de Louvain, ujve «efinse meurtrier k, defensio occisiva , dans leur censure de la doctrine de votre père Lamy sur l'homicide. Je vous soutiens donc qu'il y a tant de différence, selon les lois, entre tuer et se défendre, que, dans les mêmes occasions où la défense est permise, le meurtre est défendu quand on n'est point
SENTIMENT* DES JÉSUITES SUR l'hOMïCIDE. '2C)5
en péril de mort. Écoutez-le, mes pères, dans Cujas, au même lieu : «Il est permis de re- « pousser celui qui vient pour s'emparer de « notre possession , mais il n'est pas permis de « le tuer. » Et encore : « Si quelqu'un vient « pour nous frapper, et non pas pour nous tuer, «il est bien permis de le repousser, mais il « n'est pas permis de le tuer. »
Qui vous a donc donné le pouvoir de dire, comme font Moliua , Reginaldus , Filiutius , Escobar, Lessius et les autres : « Il est permis «de tuer celui qui vient pour nous frapper?» Et ailleurs : « Il est permis de tuer celui qui « veut nous faire un affront, selon l'avis de tous «les casuistes, ex sententiâ omnium, » comme dit Lessius, n. ^4- Par quelle autorité, vous qui n'êtes que des particuliers , donnez-vous ce pouvoir de tuer aux particuliers et aux religieux mêmes? Et comment osez-vous usurper ce droit de vie et de mort qui n'appartient essentiellement quà Dieu, et qui est la plus glorieuse marque de la puissance souveraine? C'est sur cela qu'il falloit répondre; et vous pensez y avoir satisfait en disant simplement dans votre treizième imposture, «que la valeur pour la- « quelle Molina permet de tuer un voleur qui « s'enfuit sans nous faire aucune violence n'est « pas aussi petite que j'ai dit , et qu'il faut qu'elle « soit plus grande que six ducats. » Que cela est foible, mes pères! Où voulez-vous la déterminer? A quinze ou seize ducats? Je ne vous en
ferai pas moins de reproches. Au moins vous ne sauriez dire qu'elle passe la valeur d'un cheval; car Lessius, Liv. ir, c. 9, n. 74? décide nettement « qu'il est permis de tuer un voleur qui s'enfuit «avec notre cheval.» Mais je vous dis de plus que, selon Molina, cette valeur est déterminée à six ducats, comme je l'ai rapporté: et si vous n'en voulez pas demeurer d'accord, prenons un arbitre que vous ne puissiez refuser. Je choisis donc pour cela votre père Reginaldus, qui, expliquant ce même lieu de Molina, L. xxr, n. 68, déclare « que Molina y détermine la valeur pour « laquelle il n'est pas permis de tuer, à trois, ou « quatre, ou cinq ducats. » Et ainsi, mes pères, je n'aurai pas seulement Molina, mais encore Reginaldus.
Il ne me sera pas moins facile de réfuter votre quatorzième imposture touchant la permission d.e « tuer un voleur qui nous veut ôter «un écu , » selon Molina. Cela est si constant, qu'Escobar vous le témoignera , tr. 1 , ex. 7 , n. /j4, où il dit que «Molina détermine régu- « lièrement la valeur pour laquelle on peut tuer, « à un écu. » Aussi vous me reprochez seulement, dans la quatorzième imposture, que j'ai supprimé les dernières paroles de ce passage : « Que l'on doit garder en cela la modération « d'une juste défense. » Que ne vous plaignezvous donc aussi de ce qu'Escobar ne les a point exprimées? Mais que vous êtes peu fins! Vous croyez qu'on n'entend pas ce que c'est, selon