SENTIMENTS DES JÉSUITES SUR L HOMICIDE
tous, que se défendre. Ne savons-nous pas que c'est user d'une défense meurtrière? Vous voudriez faire entendre que Molina a voulu dire par là que quand on se trouve en péril de la vie en gardant son écu , alors on peut tuer , puisque c'est pour défendre sa vie. Si cela étoit vrai, mes pères, pourquoi Molina diroit-il , au même lieu, qu'il est contraire en cela à Carrerus et Bald, qui permettent de tuer pour sauver sa vie ? Je vous déclare donc qu'il entend simplement que, si l'on peut sauver son écu sans tuer le voleur, on ne doit pas le tuer; mais que, si l'on ne peut le sauver qu'en tuant, encore même qu'on ne coure nul risque de la vie, comme si le voleur n'a point d'armes, qu'il est permis d'en prendre et de le tuer pour sauver son écu; et qu'en cela on ne sort point, selon lui, de la modération d'une juste défense. Et pour vous le montrer, laissez-le s'expliquer lui-même, t. IV, tr. 3, d. 1 1 , n. 5 : « On ne laisse pas de demeurer a dans la modération d'une juste défense, quoi- « qu'on prenne des armes contre ceux qui n'en « ont point, ou qu'on en prenne de plus avance tageuses qu'eux. Je sais qu'il y en a qui sont « d'un sentiment contraire : mais je n'approuve «point leur opinion, même dans le tribunal « extérieur. »
Aussi, mes pères, il est constant que vos auteurs permettent de tuer pour la défense de son 3)ien et de son honneur , sans qu'on soit en aucun péril de sa vie. Et c'est par ce même principe
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qu'ils autorisent les duels, comme je l'ai fait voir par tant de passages sur lesquels vous n'avez rien répondu. Vous n'attaquez dans vos écrits qu'un seul passage de votre père Layman, qui le permet, « lorsque autrement on seroit en péril de « perdre sa fortune ou son honneur : » et vous dites que j'ai supprimé ce qu'il ajoute, que ce caslà. est fort rare. Je vous admire, mes pères; voilà de plaisantes impostures que vous me reprochez. Il est bien question de savoir si ce cas-là est rare ! il s'agit de savoir si le duel y est permis. Ce sont deux questions séparées. Layman, en qualité de casuiste, doit juger si le duel y est permis, et il déclare que oui. Nous jugerons bien sans lui si ce cas-là est rare, et nous lui déclarerons qu'il est fort ordinaire. Et si vous aimez mieux en croire votre bon ami Diana, il vous dira qu'il est fort commun , part. 5, tract. i4, mise. 2, resol. 99. Mais qu'il soit rare ou non, et que Layman suive en cela Navarre, comme vous le faites tant valoir, n'est-ce pas une chose abominable qu'il consente à cette opinion : Que, pour conserver un faux honneur, il soit permis en conscience d'accepter un duel, contre les édits de tous les états chrétiens, et contre tous les canons de l'Église, sans que vous ayez encore ici pour autoriser toutes ces maximes diaboliques, ni lois, ni canons, ni autorités de l'Ecriture ou des pères, ni exemple d'aucun saint, mais seulement ce raisonnement impie : «L'honneur est « plus cher que la vie. Or, il est permis de tuer
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« pour défendre sa vie. Donc il est permis de « tuer pour défendre son honneur. » Quoi ! mes pères, parce que le dérèglement des hommes leur a fait aimer ce faux honneur plus que la vie que Dieu leur a donnée pour le servir, il leur sera permis de tuer pour le conserver! C'est cela même qui est un mal horrible, d'aimer cet honneur- là plus que la vie. Et cependant cette attache vicieuse, qui seroit capable de souiller les actions les plus saintes, si on les rapportoit à cette fin, sera capable de justifier les plus criminelles, parce qu'on les rapporte à cette fin!
Quel renversement, mes pères! et qui ne voit à quels excès il peut conduire? Car enfin il est visible qu'il portera jusqu'à tuer pour les moindres choses, quand on mettra son honneur à les conserver; je dis même jusqu'à tuer pour une pojnme. Vous vous plaindriez de moi, mes pères, et vous diriez que je tire de votre doctrine des conséquences malicieuses, si je n'étois appuyé sur l'autorité du grave Lessius, qui parle ainsi, il 68 : « Il n'est pas permis de tuer pour con- « server une chose de petite valeur, comme pour « un écu, ou pour une pomme, aut pro pomo, « si ce n'est qu'il nous fût honteux de la perdre. « Car alors on peut la reprendre, et même tuer, « s'il est nécessaire, pour la ravoir, et si opus « est, occidere ; parce que ce n'est pas tant dé~ « fendre son bien que son honneur. » Cela est net, mes pères. Et pour finir votre doctrine par une maxime qui comprend toutes les autres,
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écoutez celle-ci de votre père Héreau, qui l'avoit prise de Lessius : « Le droit de se défendre s'étend « à tout ce qui est nécessaire pour nous garder « de toute injure. »
Que d'étranges suites sont enfermées dans ce principe inhumain! et combien tout le monde est -il obligé de s'y opposer, et surtout les personnes publiques! Ce n'est pas seulement l'intérêt général qui les y engage, mais encore le leur propre, puisque vos casuistes cités dans mes lettres étendent leurs permissions de tuer jusqu'à eux. Et ainsi les factieux qui craindront la punition de leurs attentats, lesquels ne leur paroissent jamais injustes, se persuadant aisément qu'on les opprime par violence, croiront en même temps « que le droit de se défendre s'étend « à tout ce qui leur est nécessaire pour se gar- « der de toute injure. » Ils n'auront plus à vaincre les remords de la conscience, qui arrêtent la plupart des crimes dans leur naissance, et ils ne penseront plus qu'à surmonter les obstacles du dehors.
Je n'en parlerai point ici, mes pères, non plus que des autres meurtres que vous avez permis, qui sont encore plus abominables et plus importants aux états que tous ceux-ci, dont Lessius traite si ouvertement dans les Doutes quatre et dix, aussi-bien que tant d'autres de vos auteurs. Il seroit à désirer que ces horribles maximes ne fussent jamais sorties de l'enfer; et que le diable, qui en est le premier auteur.
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n'eût jamais trouvé des hommes assez dévoués à ses ordres pour les publier parmi les chrétiens.
Il est aisé de juger par tout ce que j'ai dit jusqu'ici combien le relâchement de vos opinions est contraire à la sévérité des lois civiles, et même païennes. Que ce sera-ce donc si on les compare avec les lois ecclésiastiques, qui doivent être incomparablement plus saintes, puisqu'il n'y a que lÉglise qui connoisse et qui possède la véritable sainteté? Aussi cette chaste épouse du fils de Dieu qui, à l'imitation de son époux, sait bien répandre son sang pour les autres y mais non pas répandre pour elle celui des autres , a pour le meurtre une horreur toute particulière, et proportionnée aux lumières particulières que Dieu lui a communiquées. Elle considère les hommes non -seulement comme hommes, mais comme images du Dieu qu'elle adore. Elle a pour chacun d'eux un saint respect qui les lui rend tous vénérables, comme rachetés d'un prix infini, pour être faits les temples du Dieu vivant. Et ainsi elle croit que la mort d'un homme que l'on tue sans l'ordre de son Dieu n'est pas seulement un homicide, mais un sacrilège qui la prive d'un de ses membres ; puisque, soit qu'il soit fidèle, soit qu'il ne le soit pas, elle le considère toujours, ou comme étant l'un de ses enfants, ou comme étant capable de l'être.
Ce sont, mes pères, ces raisons toutes saintes qui, depuis que Dieu s'est fait homme pour le
salut des hommes, ont rendu leur condition si considérable à l'Eglise, qu'elle a toujours puni l'homicide qui les détruit comme un des plus grands attentats qu'on puisse commettre contre Dieu. Je vous en rapporterai quelques exemples non pas dans la pensée que toutes ces sévérités doivent être gardées; je sais que l'Eglise peut disposer diversement de cette discipline extérieure, mais pour faire entendre quel est son esprit immuable sur ce sujet. Car les pénitences qu'elle ordonne pour le meurtre peuvent être différentes selon la diversité des temps; mais l'horreur qu'elle a pour le meurtre ne peut jamais changer par le changement des temps.
L'Eglise a été long -temps à ne réconcilier qu'à la mort ceux qui étoient coupables d'un homicide volontaire, tels que sont ceux que vous permettez. Le célèbre concile d'Ancyre les soumet à la pénitence durant toute leur vie : et l'Église a cru depuis être assez indulgente envers eux en réduisant ce temps à un très -grand nombre d'années. Mais, pour détourner encore davantage les chrétiens des homicides volontaires, elle a puni très -sévèrement ceux mêmes qui étoient arrivés par imprudence, comme on peut voir dans saint Basile, dans saint Grégoire de Nysse, dans les décrets du pape Zacharie et d'Alexandre II. Les canons rapportés par Isaac, évèque de Langres, t. Il, c. i3, «ordonnent sept « ans de pénitence pour avoir tué en se dé- « fendant, » Et on voit que saint Hildebert ,
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évèque du Mans, répondit à Yves de Chartres : « Qu'il a eu raison d'interdire un prêtre pour « toute sa vie, qui, pour se défendre, avoit tué « un voleur d'un coup de pierre. »
N'ayez donc plus la hardiesse de dire que vos décisions sont conformes à l'esprit et aux canons de l'Eglise. On vous défie d'en montrer aucun qui permette de tuer pour défendre son bien seulement: car je ne parle pas des occasions où l'on auroit à défendre aussi sa vie, se suaque liberando : vos propres auteurs confessent qu'il n'y en a point, comme entre autres votre père Lamy, tr. 5, disp. 36, num. i36, « Il n'y a, dit-il, aucun droit divin ni humain « qui permette expressément de tuer un voleur « qui ne se défend pas. » Et c'est néanmoins ce que vous permettez expressément. On vous défie d'en montrer aucun qni permette de tuer pour 1 honneur, pour un soufflet, pour une injure et une médisance. On vous défie d'en montrer aucun qui permette de tuer les témoins, les juges et les magistrats, quelque injustice qu'on en appréhende. L'esprit de l'Eglise est entièrement éloigné de ces maximes séditieuses qui ouvrent la porte aux soulèvements auxquels les peuples sont si naturellement portés. Elle a toujours enseigné à ses enfants qu'on ne doit point rendre le mal pour le mal : qu'il faut céder à la colère : ne point résister à la violence : rendre à chacun ce qu'on lui doit, honneur, tribut, soumission : obéir aux magistrats et aux supérieurs,
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même injustes; parce qu'on doit toujours respecter en eux la puissance de Dieu qui les a établis sur nous. Elle leur défend encore plus fortement que les lois civiles de se faire justice à eux-mêmes; et c'est par son esprit que les rois chrétiens ne se la font pas dans les crimes mêmes de lèse-majesté au premier chef, et qu'ils remettent les criminels entre les mains des juges pour les faire punir selon les lois et dans les formes de la justice, qui sont si contraires à votre conduite, que l'opposition qui s'y trouve vous fera rougir. Car, puisque ce discours m'y porte, je vous prie de suivre cette comparaison entre la manière dont on peut tuer ses ennemis, selon vous, et celle dont les juges font mourir les criminels.
Tout le monde sait , mes pères, qu'il n'est jamais permis aux particuliers de demander la mort de personne; et que, quand un homme nous auroit ruinés, estropiés, brûlé nos maisons, tué notre père, et qu'il se disposeroit encore à nous assassiner et à nous perdre d'honneur, on n'écouteroit point en justice la demande que nous ferions de sa mort; de sorte qu'il a fallu établir- des personnes publiques qui la demandent de la part du roi, ou plutôt de la part de Dieu. A votre avis, mes pères, est-ce par grimace et par feinte que les juges chrétiens ont établi ce règlement? Et ne l'ont-ils pas fait pour proportionner les lois civiles à celles de l'Evangile; de peur que la pratique extérieure de la
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justice ne fût contraire aux sentiments intérieurs que des chrétiens doivent avoir? On voit assez combien ce commencement des voies de la justice vous confond; mais le reste vous accablera.
Supposez donc, mes pères, que ces personnes publiques demandent la mort de celui qui a commis tous ces crimes; que fera-t-on là-dessus ? Lui portera-t-on incontinent le poignard dans le sein? Non, mes pères; la vie des hommes est trop importante , on y agit avec p!us de respect : les lois ne l'ont pas soumise à toutes sortes de personnes , mais seulement aux juges dont on a examiné la probité et la naissance. Et croyezvous qu'un seul suffise pour condamner un homme à mort? Il en faut sept pour le moins, mes pères. Il faut que de ces sept il n'y en ait aucun qui ait été offensé par le criminel , de peur que la passion n'altère ou ne corrompe son jugement. Et vous savez, mes pères, qu'afin que leur esprit soit aussi plus pur, on observe encore de donner les heures du matin à ces fonctions : tant on apporte de soin pour les préparer à une action si grande, où ils tiennent la place de Dieu, dont ils sont les ministres, pour ne condamner que ceux qu'il condamne lui-même.
Et c'est pourquoi, afin d'y agir comme fidèles dispensateurs de cette puissance divine, d'ôter la vie aux hommes, ils n'ont la liberté déjuger que selon les dépositions des témoins, et selon toutes les autres formes qui leur sont prescrites; ensuite desquelles ils ne peuvent en conscience
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prononcer que selon les lois, ni juger dignes de mort que ceux que les lois y condamnent. Et alors, mes pères, si l'ordre de Dieu les oblige d'abandonner au supplice le corps de ces misérables, le même ordre de Dieu les oblige de prendre soin de leurs âmes criminelles; et c'est même parce qu'elles sont criminelles qu'ils sont plus obligés à en prendre soin ; de sorte qu'on ne les envoie à la mort qu'après leur avoir donné moyen de pourvoir à leur conscience. Tout cela est bien pur et bien innocent; et néanmoins l'Église abhorre tellement le sang, qu'elle juge encore incapables du ministère de ses autels ceux qui auroient assisté à un arrêt de mort , quoique accompagné de toutes ces circonstances si religieuses : par où il est aisé de concevoir quelle idée l'Église a de l'homicide.
Voilà, mes pères, de quelle sorte, dans l'ordre de la justice, on dispose de la vie des hommes : voyons maintenant comment vous en disposez. Dans vos nouvelles lois, il n'y a qu'un juge, et ce juge est celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le juge, la partie et le bourreau. Il se demande à lui-même la mort de son ennemi, il l'ordonne, il l'exécute sur-le-champ; et sans respect ni du corps, ni de l'âme de son frère, il tue et damne celui pour qui Jésus-Christ est mort; et tout cela pour éviter un soufflet ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d'autres offenses semblables pour lesquelles un juge, qui a l'autorité légitime, seroit criminel
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d'avoir condamné à la mort ceux qui les auroient commises , parce que les lois sont très-éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne contracte ni péché, ni irrégularité, en tuant de cette sorte sans autorité et contre les lois , quoiqu'on soit religieux , et même prêtre. Où en sommes-nous, mes pères? Sont-ce des religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte'? sont-ce des chrétiens, sont-ce des turcs? sont-ce des hommes? sont-ce des démons? et sont-ce là des mystères révélés par V Agneau à ceux de sa Société, ou des abominations suggérées par le Dragon à ceux qui suivent son parti? Car enfin, mes pères, pour qui voulez- vous qu'on vous prenne? pour des enfants de l'Évangile, ou pour des ennemis de l'Evangile ? On ne peut être que d'un parti ou de l'autre , il n'y a point de milieu. « Qui n'est point avec Jésus- « Christ est contre lui. » Ces deux genres d'hommes partagent tous les hommes. Il y a deux peuples et deux mondes répandus sur toute la terre , selon saint Augustin : le monde des enfants de Dieu, qui forme un corps, dont Jésus- Christ est le chef et le roi; et le monde ennemi de Dieu , dont le diable est le chef et le roi. Et c'est pourquoi Jésus-Christ est appelé le roi et le Dieu du monde ; parce qu'il a partout des sujets et des adorateurs, et que le diable est aussi appelé dans l'Écriture le prince du monde et le Dieu de ce siècle, parce qu'il a partout des suppôts et des esclaves. Jésus -Christ a mis dans
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l'Église, qui est son empire, les lois qu'il lui a plu, selon sa sagesse éternelle; et le diable a mis clans le monde, qui est son royaume, les lois qu'il a voulu y établir. Jésus-Christ a mis l'honneur à souffrir; le diable à ne point souffrir. Jésus-Christ a dit à ceux qui reçoivent un soufflet, de tendre l'autre joue; et le diable a dit à ceux à qui on veut donner un soufflet de tuer ceux qui voudront leur faire cette injure. Jésus-Christ déclare heureux ceux qui participent à son ignominie, et le diable déclare malheureux ceux qui sont dans l'ignominie. Jésus- Christ dit : Malheur a vous, quand les hommes diront du bien de vous ! et le diable dit : Malheur à ceux dont le monde ne parle pas avec estime !
Voyez donc maintenant, mes pères, duquel de ces deux royaumes vous êtes. Vous avez ouï le langage de la ville de paix, qui s'appelle la Jérusalem mystique, et vous avez ouï le langage de la ville de trouble, que l'Ecriture appelle la spirituelle Sodome : lequel de ces deux langages entendez- vous? lequel parlez -vous? Ceux qui sont à Jésus-Christ ont les mêmes sentiments que Jésus-Christ, selon saint Paul; et ceux qui sont enfants du diable , ex pâtre diabolo , qui a été homicide dès le commencement du monde, suivent les maximes du diable, selon la parole de Jésus -Christ. Écoutons donc le langage de votre école , et demandons à vos auteurs : Quand on nous donne un soufflet, doit -on l'endurer
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plutôt que (le tuer celui qui le veut donner? ou bien est-il permis de tuer pour éviter cet affront? Il est permis , disent Lessius, Molina, Escobar, Reginaldus, Filiutius, Raldellus et autres jésuites , de tuer celui qui nous veut donner un soufflet. Est-ce là le langage de Jésus -Christ? Répondez-nous encore. Seroit-on sans honneur en souffrant un soufflet , sans tuer celui qui l'a donné? « N'est -il pas véritable, dit Escobar, « que , tandis qu'un homme laisse vivre celui « qui lui a donné un soufflet, il demeure sans «honneur?» Oui, mes pères, sans cet honneur que le diable a transmis de son esprit superbe en celui de ses superbes enfants. C'est cet honneur qui a toujours été 1 idole des hommes possédés par l'esprit du monde. C'est pour se conserver cette gloire , dont le démon est le véritable distributeur, qu ils lui sacrifient leur vie par la fureur des duels à laquelle ils s'abandonnent, leur honneur par l'ignominie des supplices auxquels ils s'exposent, et leur salut par le péril de la damnation auquel ils s'engagent, et qui les a fait priver de la sépulture même par les canons ecclésiastiques. Mais on doit louer Dieu de ce qu'il a éclairé l'esprit du roi par des lumières plus pures que celles de votre théologie. Ses édits si sévères sur ce sujet n'ont pas fait que le duel fût un crime; ils n'ont fait que punir le crime qui est inséparable du duel. Il a arrêté, par la crainte de la rigueur de sa justice, ceux qui n'étoient pas arrêtés par la crainte de la jus-
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tice de Dieu ; et sa piété lui a fait connoître que l'honneur des chrétiens consiste dans l'observation des ordres de Dieu et des règles du christianisme , et non pas dans ce fantôme d'honneur que vous prétendez, tout vain qu'il soit, être une excuse légitime pour les meurtres. Ainsi vos décisions meurtrières sont maintenant en aversion à tout le monde , et vous seriez mieux conseillés de changer de sentiments, si ce n'est par principe de religion, au moins par maxime de politique. Prévenez, mes pères, par une condamnation volontaire de ces opinions inhumaines, les mauvais effets qui en pourroient naître, et dont vous seriez responsables. Et pour concevoir plus d'horreur de l'homicide , souvenez-vous que le premier crime des hommes corrompus a été un homicide en la personne du premier juste; que leur plus grand crime a été un homicide en la personne du chef de tous les justes ; et que l'homicide est le seul crime qui détruit tout ensemble letat, l'Eglise, la nature et la piété.
P. S. Je viens de voir la réponse de votre apologiste à ma treizième lettre. Mais s il ne répond pas mieux à celle-ci, qui satisfait à la plupart de ses difficultés, il ne méritera pas de réplique. Je le plains de le voir sortir à toute heure hors du sujet pour s'étendre en des calomnies et des injures contre les vivants et contre les morts. Mais, pour donner créance aux mémoires que
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vous lui fournissez, vous ne deviez pas lui faire désavouer publiquement une chose aussi publique qu'est le soufflet de Compiègne. Il est constant , mes pères , par l'aveu de l'offensé , qu'il a reçu sur sa joue un coup de la main d'un jésuite; et tout ce qu'ont pu faire vos amis a été de mettre en doute s'il l'a reçu de l'avant-main ou de l'arrière-main , et d'agiter la question si un coup de revers de la main sur la joue doit être appelé soufflet ou non. Je ne sais à qui il appartient d'en décider; mais je croirois cependant que c'est au moins un soufflet probable. Cela me met en sûreté de conscience.
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Que les jésuites ôtent la calomnie du nombre des crimes, et qu'ils ne font point de scrupule de s'en servir pour décrier leurs ennemis.
Du 25 novembre i656.
ES REVERENDS PERES y
Puisque vos impostures croissent tous les jours, et que vous vous en servez pour outrager si cruellement toutes les personnes de piété qui sont contraires à vos erreurs, je me sens obligé, pour leur intérêt et pour celui de PEglise, de découvrir un mystère de votre conduite , que j'ai promis il y a long-temps, afin qu'on puisse reconnoître par vos propres maximes quelle foi l'on doit ajouter à vos accusations et à vos injures.
Je sais que ceux qui ne vous connoissent pas assez ont peine à se déterminer sur ce sujet; parce qu'ils se trouvent dans la nécessité ou de croire les crimes incroyables dont vous accusez vos ennemis, ou de vous tenir pour des imposteurs, ce qui leur paroît aussi incroyable. Quoi! disent-ils, si ces choses-là n'étoient, des religieux les publieroient-ils ? et voudroient-ils renoncer à leur conscience, et se damner par ces calomnies ? Voilà la manière dont ils raisonnent;
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et ainsi les preuves visibles par lesquelles on ruine vos faussetés, rencontrant l'opinion qu'ils ont de votre sincérité, leur esprit demeure en suspens entre l'évidence et la vérité qu'ils ne peuvent démentir, et le devoir de la charité qu'ils appréhendent de blesser. De sorte que, comme la seule chose qui les empêche de rejeter vos médisances est l'estime qu'ils ont de vous , si on leur fait entendre que vous n'avez pas de la calomnie l'idée qu'ils s'imaginent que vous en avez, et que vous croyez pouvoir faire votre salut en calomniant vos ennemis, il est sans doute que lé poids de la vérité les déterminera incontinent à ne plus croire vos impostures. Ce sera donc, mes pères, le sujet de cette lettre.
Je ne ferai pas voir seulement que vos écrits sont remplis de calomnies, je veux passer plus avant. On peut bien dire des choses fausses en les croyant véritables, mais la qualité de menteur enferme l'intention de mentir. Je ferai donc voir, mes pères, que votre intention est de mentir et de calomnier; et que c'est avec connaissance et avec dessein que vous imposez à vos ennemis des crimes dont vous savez qu'ils sont innocents; parce que vous croyez le pouvoir faire sans déchoir de l'état de grâce. Et quoique vous sachiez aussi bien que moi ce point de votre morale , je ne laisserai pas de vous le dire, mes pères, afin que personne n'en puisse douter, en voyant que je m'adresse à vous pour vous le soutenir à vous-mêmes, sans que vous puissiez
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avoir l'assurance de le nier, qu'en confirmant par ce désaveu même le reproche que je vous en fais. Car c'est une doctrine si commune dans vos écoles , que vous l'avez soutenue non-seulement dans vos livres, mais encore dans vos thèses publiques, ce qui est de la dernière hardiesse; comme entre autres dans vos thèses de Louvain de l'année 164$, en ces termes : «Ce « n'est qu'un péché véniel de calomnier et d'im- « poser de faux crimes pour ruiner de créance « ceux qui parlent mal de nous. Quidni non nisi « veniale sit , detrahentis autoritatem magnam , « tibi noxiamy falso crimine elidere?» Et cette doctrine est si constante parmi vous, que quiconque l'ose attaquer, vous le traitez d'ignorant et de téméraire.
C'est ce qu'a éprouvé depuis peu le père Quiroga , capucin allemand , lorsqu'il voulut s'y opposer. Car votre père Dicastillus l'entreprit incontinent, et il parle de cette dispute en ces termes, de Just. Liv. ir, tr. i , disp. 12, n. 4°4 : « Un certain religieux grave , pieds nus et encapuchonné, cucullatus gymnopoda, que je ne « nomme point , eut la témérité de décrier cette « opinion parmi des femmes et des ignorants , « et de dire qu'elle étoit pernicieuse et scanda- « leuse contre les bonnes mœurs, contre la paix « des états et des sociétés , et enfin contraire « non-seulement à tous les docteurs catholiques , « mais à tous ceux qui peuvent être catholiques. « Mais je lui ai soutenu, comme je soutiens en-
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« eore, que la calomnie, lorsqu'on en use contre « un calomniateur, quoiqu'elle soit un mente songe, n'est point néanmoins un péché mor- « tel, ni contre la justice, ni contre la charité; « et pour le prouver, je lui ai fourni en foule nos « pères et les universités entières qui en sont « composées, que j'ai tous consultés, et entre « autres le révérend père Jean Gans , confesseur « de l'empereur; le révérend père Daniel Bas- « tèle, confesseur de l'archiduc Léopold; le père a Henri , qui a été précepteur de ces deux princes ; « tous les professeurs publics et ordinaires de « l'université de Vienne (toute composée de jé- « suites); tous les professeurs de l'université de « Grats (toute de jésuites); tous les professeurs « de l'université de Prague (dont les jésuites sont « les maîtres) : de tous lesquels j'ai en main « les approbations de mon opinion , écrites et « signées de leur main : outre que j'ai encore « pour moi le père de Pennalossa, jésuite, pré- « dicateur de l'empereur et du roi d Espagne; le « père Pilliceroli, jésuite, et bien d'autres qui « avoient tous jugé cette opinion probable avant « notre dispute. » Vous voyez bien, mes pères, qu'il y a peu d'opinions que vous ayez pris si à tâche d'établir, comme il y en avoit peu dont vous eussiez tant de besoin. Et c'est pourquoi vous l'avez tellement autorisée, que les casuistes s'en servent comme d un principe indubitable. « Il est constant, dit Caramuel, n. i i5i , p. 55o, « que c'est une opinion probable qu'i3 n'y a point
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« de péché mortel à calomnier faussement pour « conserver son honneur. Car elle est soutenue « par plus de vingt docteurs graves, par Gaspar a Hurtado et Dicastillus, jésuites, etc.; de sorte « que, si cette doctrine n'étoit probable, à peine « y en auroit-il aucune qui le fût en toute la « théologie. »
O théologie abominable et si corrompue en tous ses chefs, que si, selon ses. maximes, il nétoit probable et sûr en conscience qu'on peut calomnier sans crime pour conserver son honneur, à peine y auroit-il aucune de ces décisions qui fût sûre! Qu'il est vraisemblable, mes pères, que ceux qui tiennent ce principe le mettent quelquefois en pratique! L'inclination corrompue des hommes s'y porte d'elle-même avec tant d'impétuosité, qu'il est incroyable qu'en levant l'obstacle de la conscience, elle ne se répande avec toute sa véhémence naturelle. En voulezvous un exemple? Caramuel vous le donnera au même lieu : «Cette maxime, dit-il, du père Di- « castillus, jésuite, touchant la calomnie, ayant « été enseignée par une comtesse d'Allemagne « aux filles de l'impératrice, la créance qu'elles « eurent de ne pécher au plus que véniellement « par des calomnies en fit tant naître en peu de « jours, et tant de médisances, et tant de faux « rapports, que cela mit toute la cour en com- <s bustion et en alarme. Car il est aisé de s'ima- « giner l'usage qu'elles en surent faire : de sorte « que, pour apaiser ce tumulte, on fut obligé