‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 69 sur 102 · SOURCE DES CALOMNIES DES JÉSUITES. 3 I · texte numérisé non relu

SOURCE DES CALOMNIES DES JÉSUITES. 3 I

« d'appeler un bon père capucin d'une vie exem- « plaire, nommé le père Quiroga (et ce fut sur « quoi le père Dicastillus le querella tant), qui « vint leur déclarer que cette maxime étoit tresse pernicieuse, principalement parmi les femmes, « et il eut un soin particulier de faire que l'impé- « ratrice en abolît tout- à -fait l'usage.» On ne doit pas être surpris des mauvais effets que causa cette doctrine. Il faudroit admirer au contraire qu'elle ne produisît pas cette licence. L'amour -propre nous persuade toujours assez que c'est avec injustice qu'on nous attaque; et à vous principalement, mes pères, que la vanité aveugle de telle sorte, que vous voulez faire croire en tous vos écrits que c'est blesser l'honneur de l'Église que de blesser celui de votre Société. Et ainsi, mes pères, il y auroit lieu de trouver étrange que vous ne missiez pas cette maxime en pratique. Car il ne faut plus dire de vous comme font ceux qui ne vous connoissent pas : Comment ces bons pères voudroient-ils calomnier leurs ennemis, puisqu'ils ne le pourroient faire que par la perte de leur salut? Mais il faut dire au contraire : Comment ces bons pères voudroient-ils perdre l'avantage de décrier leurs ennemis, puisqu'ils le peuvent faire sans hasarder leur salut? Qu'on ne s'étonne donc plus de voir les jésuites calomniateurs : ils le sont en sûreté de conscience, et rien ne les en peut empêcher; puisque, par le crédit qu'ils ont dans le monde, ils peuvent calomnier sans

craindre la justice des hommes, et que, par celui qu'ils se sont donné sur les cas de conscience, ils ont établi des maximes pour le pouvoir faire sans craindre la justice de Dieu.

Voilà, mes pères, la source d'où naissent tant de noires impostures. Voilà ce qui en a fait répandre à votre père Brisacier, jusqu'à s'attirer la censure de feu M. l'archevêque de Paris. Voilà ce qui a porté votre père d'Anjou à décrier en pleine chaire, dans l'église de Saint -Benoît, à Paris, le

8 mars i655, les personnes de qualité qui recevoient les aumônes pour les pauvres de Picardie et de Champagne, auxquelles ils contribuoient tant eux-mêmes; et de dire par un mensonge horrible et capable de faire tarir ces charités, si on eût eu quelque créance en vos impostures, « qu'il savoit de science certaine que ces per- « sonnes avoient détourné cet argent pour l'em- « ployer contre l'Église et contre l'état : » ce qui obligea le curé de cette paroisse, qui est un docteur de Sorbonne, de monter le lendemain en chaire pour démentir ces calomnies. C'est par ce même principe que votre père Crasset a tant prêché d'impostures dans Orléans, qu'il a fallu que M. l'évêque d'Orléans l'ait interdit comme un imposteur public, par son mandement du

9 septembre dernier, où il déclare « qu'il défend « à frère Jean Crasset, prêtre de la Compagnie « de Jésus, de prêcher dans son diocèse; et à « tout son peuple de l'ouïr, sous peine de se a rendre coupable d'une désobéissance mortelle.

DÉMÊLÉ ENTRE M. PUYS ET LE P. ALBY. 3l<)

« sur ce qu'il a appris que ledit Crasset a voit fait « un discours en chaire rempli de faussetés et de « calomnies contre les ecclésiastiques de cette « ville , leur imposant faussement et malicieu- « sèment qu'ils soutenoient ces propositions hé- « rétiques et impies : Que les commandements « de Dieu sont impossibles; que jamais on ne « résiste à la grâce intérieure; et que Jésus-Christ « n'est pas mort pour tous les hommes, et autres « semblables , condamnées par Innocent X. » Car c'est là, mes pères, votre imposture ordinaire, et la première que vous reprochez à tous ceux qu'il vous est important de décrier. Et quoiqu'il vous soit aussi impossible de le prouver de qui que ce soit, qu'à votre père Crasset de ces ecclésiastiques d'Orléans, votre conscience néanmoins demeure en repos : « parce que vous croyez que « cette manière de calomnier ceux qui vous atta- « quent est si certainement permise », que vous ne craignez point de le déclarer publiquement et à la vue de toute une ville.

En voici un insigne témoignage dans le démêlé que vous eûtes avec M. Puys , curé de Saint- Nisier, à Lyon; et comme cette histoire marque parfaitement votre esprit, j'en rapporterai les principales circonstances. Vous savez , mes pères, qu'en 1649, ^. Puys traduisit en francois un excellent livre d'un autre père capucin , « toute chant le devoir des chrétiens à leur paroisse « contre ceux qui les en détournent, » sans user d'aucune invective, et sans désigner aucun reli-

gieux, ni aucun ordre en particulier. Vos pères néanmoins prirent cela pour eux; et sans avoir aucun respect pour un ancien pasteur, juge en la primatie de France , et honoré de toute la ville, votre père Alby fit un livre sanglant contre lui, que vous vendîtes vous-mêmes dans votre propre église, le jour de l'Assomption, où il l'accusoit de plusieurs choses, et entre autres de « s'être rendu scandaleux par ses galanteries, et « d'être suspect d'impiété, d'être hérétique, exce communié , et enfin digne du feu. » A cela M. Puys répondit; et le père Alby soutint, par un second livre, ses premières accusations. N'estil donc pas vrai, mes pères, ou que vous étiez des calomniateurs, ou que vous croyiez tout cela de ce bon prêtre; et qu'ainsi il falloit que vous le vissiez hors de ses erreurs pour le juger digne de votre amitié ? Ecoutez donc ce qui se passa dans l'accommodement qui fut fait en présence d'un grand nombre des premières personnes de la ville , dont les noms sont au bas de cette page (*), comme ils sont marqués dans l'acte

(*) M. de Ville , vicaire-général de M. le cardinal de Lyon; M. Scarron , chanoine et curé de Saint-Paul ; M. Margat , chantre ; MM. Bouvaud , Sève , Aubert et Dervieu , chanoines de Saint-Nisier ; M. du Gué , président des trésoriers de France ; M. Groslier, prévôt des marchands ; M. de Fiéchère , président et lieutenant-général ; MM. de Boissat , de Saint-Romain et de Bartoly, gentilshommes; M. Bourgeois, premier avocat du roi au bureau des trésoriers de France; MM. de Cotton , père et fils; M. Boniel ; qui ont tous

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qui en fut dressé le 2 5 septembre i65o. Ce fut en présence de tout ce monde que M. Puys ne fit autre chose que déclarer « que ce qu'il avoit « écrit ne s'adressoit point aux pères jésuites ; « qu'il avoit parlé en général contre ceux qui « éloignent les fidèles des paroisses , sans avoir « pensé en cela attaquer la Société , et qu'au con- « traire il Fhonoroit avec amour. » Par ces seules paroles, il revint de son apostasie, de ses scandales et de son excommunication, sans rétractation et sans absolution ; et le père Alby lui dit ensuite ces propres paroles : «Monsieur, la « créance que j'ai eue que vous attaquiez la Com- « pagnie , dont j'ai 1 honneur d'être , m'a fait « prendre la plume pour y répondre; et j'ai cru « que la manière dont j'ai usé m'étoit permise. «Mais, connoissant mieux votre intention, je « viens vous déclarer qu'il n'y a plus rien qui me « puisse empêcher de vous tenir pour un homme « d'esprit, très-éclairé , de doctrine profonde et « orthodoxe, de moeurs irrépréhensibles, et en « un mot , pour digne pasteur de votre église. « C'est une déclaration que je fais avec joie, et « je prie ces messieurs de s'en souvenir. »

Ils s'en sont souvenus, mes pères; et on fut plus scandalisé de la réconciliation que de la querelle. Car qui n'admireroit ce discours du père Alby? Il ne dit pas qu'il vient se rétracter,

signé à l'original de la déclaration 7 avec M. Puys et le père Alby.

Provinciales. ?,i

3i2 QUINZIÈME LETTRE.

parce qu'il a appris le changement des mœurs et de la doctrine de M. Puys; mais seulement « parce que , connoissant que son intention n'a « pas été d'attaquer votre Compagnie, il n'y a « plus rien qui l'empêche de le tenir pour catho- « lique. » Il ne croyoit donc pas qu'il fût hérétique en effet? Et néanmoins, après l'en avoir accusé contre sa connoissance, il ne déclare pas qu'il a failli; mais il ose dire, au contraire r « qu'il croit que la manière dont il en a usé lui « étoit permise. »

A quoi songez-vous, mes pères, de témoigner ainsi publiquement que vous ne mesurez la foi et la vertu des hommes que par les sentiments qu'ils ont pour votre Société? Comment navezvous point appréhendé de vous faire passer vousmêmes, et par votre propre aveu, pour des imposteurs et des calomniateurs? Quoi! mes pères, un même homme , sans qu'il se passe aucun changement en lui, selon que vous croyez qu'il honore ou qu'il attaque votre Compagnie, sera «pieux ou impie, irrépréhensible ou excommu- « nié, digne pasteur de l'Église ou digne detre « mis au feu, et enfin catholique ou hérétique ? » C'est donc une même chose dans votre langage d'attaquer votre Société et d'être hérétique ? Voilà une plaisante hérésie , mes pères ; et ainsi , quand on voit dans vos écrits que tant de personnes catholiques y sont appelées hérétiques, cela ne veut dire autre chose, sinon a que vous croyez <i qu'ils vous attaquent. » Il est bon, mes pères,

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