DES CALOMNIES DES JESUITES
qu'on entende cet étrange langage , selon lequel il est sans doute que je suis un grand hérétique. Aussi c'est en ce sens que vous me donnez si souvent ce nom. Vous ne me retranchez de l'Eglise que parce que vous croyez que mes lettres vous font tort; et ainsi il ne me reste pour devenir catholique , ou que d'approuver les excès de votre morale, ce que je ne pourrais faire sans renoncer à tout sentiment de piété; ou de vous persuader que je ne recherche en cela que votre véritable bien ; et il faudroit que vous fussiez bien revenus de vos égarements pour le reconnoître. De sorte que je me trouve étrangement engagé dans l'hérésie ; puisque la pureté de ma foi étant inutile pour me retirer de cette sorte d'erreur, je n'en puis sortir, ou qu'en trahissant ma conscience, ou qu'en réformant la vôtre. Jusque-là je serai toujours un méchant et un imposteur, et quelque fidèle que j'aie été à rapporter vos passages , vous irez crier partout : « Qu'il faut être organe du démon pour vous im- « pu ter des choses dont il n'y a marque ni ves- « tige dans vos livres; » et vous ne ferez rien en cela que de conforme à votre maxime et à votre pratique ordinaire, tant le privilège que vous avez de mentir a d'étendue. Souffrez que je vous en donne un exemple que je choisis à dessein, parce que je répondrai en même temps à la neuvième de vos impostures; aussi-bien elles ne méritent d'être réfutées qu'en passant.
Il y a dix à douze ans qu'on vous reprocha
3s*4 QUINZIÈME LETTRE.
cette maxime du père Bauny : « Qu'il est permis «de rechercher directement, primo et per se, « une occasion prochaine de pécher pour le bien « spirituel ou temporel de nous ou de notre pro- « chain, » part, i , tr. 4» <1- *4> P- 94? dont il apporte pour exemple ; « Qu'il est permis à chacun « d'aller en des lieux publics pour convertir des « femmes perdues , encore qu'il soit vraisem- « blable qu'on y péchera, pour avoir déjà expert rimenté souvent qu'on est accoutumé de se « laisser aller au péché par les caresses de ces « femmes. » Que répondit à cela votre père Caussin, en 1644? dans son Apologie pour la Compagnie de Jésus, page 128 ? « Qu'on voie l'endroit « du père Bauny, qu'on lise la page, les marges, «les avant-propos, les suites, tout le reste, et « même tout le livre , on n'y trouvera pas un « seul vestige de cette sentence, qui ne pourroit « tomber que dans l'âme d'un homme extrêmece ment perdu de conscience, et qui semble ne « pouvoir être supposée que par l'organe du dé- « mon.» Et votre père Pintereau, en même style, première partie, page 24 - «Il faut être bien « perdu de conscience pour enseigner une si dé- « testable doctrine; mais il faut être pire qu'un « démon pour l'attribuer au père Bauny. Lee- « teur, il n'y en a ni marque ni vestige dans tout « son livre. » Qui ne croiroit que des gens qui parlent de ce ton-là eussent sujet de se plaindre, et qu'on auroit en effet imposé au père Bauny ? Avez-vous rien assuré contre moi en de plus
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forts termes? et comment oseroit-on s'imaginer qu'un passage fût en mots propres au lieu même où l'on le cite , quand on dit « qu'il n'y en a ni « marque ni vestige dans tout le livre ? »
En vérité , mes pères , voilà le moyen de vous faire croire jusqu'à ce qu'on vous réponde ; mais c'est aussi le moyen de faire qu'on ne vous croie jamais plus, après qu'on vous aura répondu. Car il est si vrai que vous mentiez alors , que vous ne faites aujourd'hui aucune difficulté de reconnoître, dans vos réponses, que cette maxime est dans le père Bauny, au lieu même qu'on avoit cité : et ce qui est admirable , c'est qu'au lieu qu'elle étoit détestable il y a douze ans, elle est maintenant si innocente, que, dans votre neuvième imposture, pag. 10, vous m'accusez «d'ignorance et de malice, de quereller le « père Bauny sur une opinion qui n'est point « rejetée dans l'école. » Qu'il est avantageux , mes pères , d'avoir affaire à ces gens qui disent le pour et le contre! Je n'ai besoin que de vousmêmes pour vous confondre. Car je n'ai à montrer que deux choses. L'une , que cette maxime ne vaut rien; l'autre, qu'elle est du père Bauny; et je prouverai l'un et l'autre par votre propre confession. En 1644? vous avez reconnu qu'elle est détestable ; et en i656, vous avouez qu'elle est du père Bauny. Cette double reconnoissance me justifie assez, mes pères; mais elle fait plus, elle découvre l'esprit de votre politique. Car dites-moi, je vous prie, quel est le but que vous
vous proposez dans vos écrits? Est-ce de parler avec sincérité? Non, mes pères, puisque vos réponses s'entre-détruisent. Est-ce de suivre la vérité de la foi ? Aussi peu , puisque vous autorisez une maxime qui est détestable selon vousmêmes. Mais considérons que, quand vous avez dit que cette maxime est détestable , vous avez nié en même temps quelle fût du père Bauny; et ainsi il étoit innocent : et quand vous avouez qu'elle est de lui, vous soutenez en même temps quelle est bonne; et ainsi il est innocent encore. De sorte que , l'innocence de ce père étant la seule chose commune à vos deux réponses, il est visible que c'est aussi la seule chose que vous y recherchez , et que vous n'avez pour objet que la défense de vos pères , en disant d'une même maxime, qu'elle est dans vos livres et qu'elle n'y est pas; qu'elle est bonne et qu'elle est mauvaise : non pas selon la vérité, qui ne change jamais, mais selon votre intérêt, qui change à toute heure. Que ne pourrois-je vous dire làdessus? car vous voyez bien que cela est convaincant. Cependant rien ne vous est plus ordinaire. Et, pour en omettre une infinité d'exemples, je crois que vous vous contenterez que je vous en rapporte encore un.
On vous a reproché en divers temps une autre proposition du même père Bauny, tr. 4? quest. aa , pag. ioo : « On ne doit dénier ni différer l'ab- « solution à ceux qui sont dans les habitudes « de crimes contre la loi de Dieu , de nature et
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« de l'Église, encore qu'on n'y voie aucune es- « pérance d'amendement : etsi emendationis fuit turœ spes railla appareat. » Je vous prie sur cela, mes pères, de me dire lequel y a le mieux répondu, selon votre goût, ou de votre père Pintereau, ou de votre père Brisacier, qui défendent le père Bauny en vos deux manières : l'un en condamnant cette proposition, mais en désavouant aussi qu'elle soit du père Bauny: l'autre en avouant qu'elle est du père Bauny, mais en la justifiant en même temps? Ecoutez-les donc discourir. Voici le père Pintereau , p. 1 8 : « Qu'apte pelle-t-on franchir les bornes de toute pudeur, « et passer au-delà de toute impudence, sinon «d'imputer au père Bauny, comme une chose «avérée, une si damnable doctrine? Jugez, lec- « teur, de l'indignité de cette calomnie, et voyez «à qui les jésuites ont affaire, et si l'auteur a d'une si noire supposition ne doit pas passer « désormais pour le truchement du père des « mensonges. » Et voici maintenant votre père Brisacier, 4 e p., pag. 21. «En effet, le père Bauny « dit ce que vous rapportez. » (C'est démentir le père Pintereau bien nettement. ) « Mais, ajoute- « t-il, pour justifier le père Bauny, vous qui «reprenez cela, attendez, quand un pénitent « sera à vos pieds, que son ange gardien hypo- « thèque tous les droits qu'il a au ciel pour être « sa caution. Attendez que Dieu le père jure par « son chef que David a menti, quand il a dit, « par le Saint-Esprit, que tout homme est men~
« teur, trompeur et fragile; et que ce pénitent « ne soit plus menteur, fragile, changeant, ni «pécheur comme les autres; et vous n'appli- « querez le sang de Jésus-Christ sur personne. »
Que vous semble-t-il , mes pères , de ces expressions extravagantes et impies, que, s'il falloit attendre qu'il y eût quelque espérance d'amendement dans les pécheurs pour les absoudre, il faudroit attendre que Dieu le pèr*e jurât par son chef qu'ils ne tomberoient jamais plus? Quoi, mes pères ! n'y a-t-il point de différence entre X espérance et la certitude? Quelle injure est-ce faire à la grâce de Jésus-Christ de dire qu'iL est si peu possible que les chrétiens sortent jamais des crimes contre la loi de Dieu , de nature et de l'Eglise, qu'on ne pourroit l'espérer sans que le Saint-Esprit eût menti : de sorte que , selon vous , si on ne donnoit l'absolution à ceux dont on riespère aucun amendement, le sang de Jésus-Christ demeureroit inutile, et on ne X appliquer oit jamais sur personne? À quel état, mes pères, vous réduit le désir immodéré de conserver la gloire de vos auteurs, puisque vous ne trouvez que deux voies pour les justifier , l'imposture ou l'impiété ; et qu'ainsi la plus innocente manière de vous défendre est de désavouer hardiment les choses les plus évidentes !
De là vient que vous en usez si souvent. Mais ce n'est pas encore là tout ce que vous savez faire. Vous forgez des écrits pour rendre vos ennemis odieux , comme la Lettre d'un ministre