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Proi'inciales. J'ai répondu que , bien loin de m'en repentir , si j'e'tois à les faire , je les ferois encore plus fortes.
On m'a demande' pourquoi j'ai mis le nom des auteurs où j'ai pris toutes ces propositions abominables que j'y ai cite'es. J'ai répondu que, si j'e'tois dans une ville où il y eût douze fontaines , et que je susse certainement qu'il y en eût une d'empoisonne'e , je serois oblige d'avertir tout le monde de n'aller point puiser de l'eau à cette fontaine; et, comme on pourroit croire que c'est une pure imagination de ma part , je serois obligé de nommer celui qui l'a empoisonnée , plutôt que d'exposer toute une ville à s'empoisonner.
On m'a demandé pourquoi j'ai employé un style agréable , railleur, et divertissant. J'ai répondu que, si j'avois écrit d'un style dogmatique, il n'y auroit eu que les savants qui auroient lu ces Lettres , et ceux-là n'en avoient pas besoin , en sachant pour le moins autant que moi làdessus; ainsi j'ai cru qu'il falloit écrire d'une manière propre à faire lire mes Lettres par les femmes et les gens du monde, afin qu'ils connussent le danger de toutes ces maximes et de toutes ces propositions qui se répandoient alors, et dont on se laissoit facilement persuader.
On m'a demandé si j'ai lu moi-même tous les livres que j'ai cités. J'ai répondu que non. Certainement il auroit fallu que j'eusse passé une grande partie de ma vie à lire de très-mauvais livres. J'ai lu deux fois Escobar tout entier; et, pour les autres, je les ai fait lire par quelques-uns de mes amis; mais je n'en ai pas employé un passage sans l'avoir lu moi-même dans le livre cité, examiné la matière sur laquelle il est avancé, et lu ce qui précède et ce qui suit, pour ne point hasarder une objection pour une réponse , ce qui auroit été reprochablc et injuste.
Ici notre tâche seroit finie , si nous ne devions porter encore notre examen sur les critiques littéraires dont le style des Provinciales a paru susceptible.
Des reproches qu'on a faits, i°. au style des Provinciales ; 2°. a la réforme qui s'est opérée dans la langue, et dont ce Iwre passe pour être le premier modèle.
Il faut que la difficulté d'écrire purement en françois soit bien grande , puisqu'en y regardant de près on peut trouver à reprendre , même dans le chef-d'œuvre de Pascal.
Il n'a pas tenu au père Daniel de détruire , à cet égard „ îa réputation de ces Lettres ; il a employé près de trente
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pages à faire l'analomie de la première , et il prétend que l'auteur manque tout, à la fois à la pureté du langage et à l'art du dialogue ; mais il ne le prouve pas , et ne fait guère que des chicanes minutieuses sur des qui et des que trop près les uns des autres , comme dans cette phrase de la première Lettre :
« Si je ne craignois d'être aussi téméraire, je crois que « je suivrois l'avis de la plupart des gens que je vois, qui y <c ayant cru jus^'ici sur la foi publique , que ces proposi- « tions sont dans Jansénius , commencent à se défier du «< contraire, par le refus bizarre qu'on fait de les montrer, « qui est tel que je n'ai encore vu personne qui m'ait dit m les y avoir vues. » (*)
Condorcet a fait un Éloge de Pascal, où. il propose en ces mots ses doutes sur le même sujet :
Si Ton osoit trouver des défauts au style des Provinciales , on lui reprocheroit de manquer quelquefois d'élégance et d'harmonie ; on pourvoit se plaindre de trouver dans le dialogue un trop grand nombre d'expressions familières et, proverbiales qui maintenant paroissent manquer de noblesse.
Condorcet justifie son assertion par la note suivante :
Ce jugement , dit-il , paroîtra peut-être trop se'vère. Voici cependant quelques passages qui pourroientle justifier.
« Je les viens de quitter sur cette dernière raison pour vous e'erire ce récit , par où vous voyez qu'il ne s'agit d'aucun des points suivants, et qu'ils ne sont condamnés de part ni d'autre.
« De sorte qu'il n'y a plus que le mot de prochain , dans aucun sens, qui court risque.
« Mais je vois qu'elle ne fera point d'autre mal que de rendre la Sor-
(*) La consonnanre vicieuse des qui et des que redouble's n'est pas seulement un e'cueil de la langue françoise. Leur répétition ne fait pas un meilleur effet dans la langue latine. On cite à ce sujet un passage de Cicéron , où ce grand orateur paroît s'être un peu oublié , | ar le grand nombre de quis , de qui el de quo qu'on y trouve, (.'est dans son traité De Finibus bonorum et malorum. De quo , dit-il , omnis hœc qvMitio est : quasi quis , ï/îquit , sit qui qui» sit voluptas îiesmat , aut qui quo, etc.
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bonne moins considérable par ce procédé, qui lui ôtera l'autorité' qui lui est nécessaire en d'autres rencontres.
« Le bon père, se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu'au regard des méchants, ne perdit pas courage-
« Comme je fermois la lettre que je vous ai écrite , je fus visité par
M. N***, notre ancien ami , le plus heureusement du monde pour ma curiosité, car il est très-informé des questions du temps; il sait parfaitement le secret des jésuites , chez qui il est à toute heure , et avec les principaux. »
Condorcet ajoute que « quand Pascal, après avoir cité un passage des casuistes jésuites , demande sérieusement si ce sont des Chrétiens ou des Turcs qui parlent; si leurs textes sont des inspirations de l'Agneau, ou des abominations suggérées par le Dragon; quand , après avoir rapporté je ne sais quelles sottises du père Le Moyne , il s'écrie : Cette comparaison vous paroît-elle fort chrétienne dans une bouche qui consacre le corps adorable de Jésus-Christ; quand il fait un long parallèle de Jésus et du Diable ; quand , pour s'excuser d'avoir plaisanté les jésuites , il rapporte que Dieu le père s'est moqué d'Adam dans le paradis terrestre, et qu'au jour du jugement il plaisantera les damnés , etc. ; on est obligé de convenir que ces traits ne sont ni d'assez bon goût , ni d'assez bon sens. Il ne faut pas accuser notre auteur de manquer de respect à Pascal , en remarquant quelques défauts , etc. »
Le marquis d'Argens s'étoit déjà récrié avec force contre l'apologie que Pascal a faite de son style railleur et satirique. « Est-il possible, dit-il , qu'un homme qui avoit autant de « génie, de science et d'érudition, ait voulu justifier les excès « les plus criminels par les choses les plus respectables ? Non « content de rendre les prophètes et les saints des plaisants « antiques , il n'a pas tenu à lui qu'on n'ait cru que Dieu « même avoit donné des exemples qui autorisoient les plaiu santeries les plus piquantes. C'est là une preuve bien évi- « dente qu'il n'est rien qu'un auteur qui suit sa passion ne « croie pouvoir justifier. » (*)
Ces reproches, plus ou moins fondés, n'empêchent pas que les Lettres Provinciales ne soient encore le meilleur
(*) Mémoires secrets de la République des Lettres , Tome III, pages \\i-f\\5.