ET DU STYLE DE PASCAL. XV
ouvrage en prose du siècle de Louis XIV , comme Boileau l'a décidé et proclamé hautement; mais , par cette raison-là même , il seroit bien à désirer que l'Académie Françoise réalisât l'idée qu'elle a eue si souvent de faire des remarques de grammaire et de goût sur nos auteurs classiques, et qu'elle commençât , pour la prose , par l'examen des Lettres Provinciales. Quel service elle rendroit à la littérature !
Mais en convenant du mérite et de la prééminence de cet ouvrage, que faut-il penser des plaintes de plusieurs écrivains célèbres contre l'excès de la réforme opérée dans la langue après l'établissement de l'Académie Françoise, réforme dont Vaugelas avoit proposé les règles, et dont les Provinciales de Pascal furent la plus solennelle et la première exécution? Chapelle , dans une lettre en vers à mademoiselle de Saint-Christophe , se plaint de l'épuration de la langue par l'Académie Françoise :
A votre lettre en vieux gaulois Faire réponse est difficile , Tant excellez en ce patois , Comme en tout autre êtes habile !
On dit ce qu'on veut dans ce style , Et non dans notre beau françois Que messieurs de l'Académie Ont tant décharné , que leurs lois L'ont fait du françois la momie , etc.
Racine , La Bruyère , Fénélon , Bayle et Rollih regrettent tous la naïveté et l'énergie de la langue d'Amyot. Et la même opinion a été fortement exprimée par un savant anonyme, du temps même de Louis XIV , dans ces réflexions sur l'usage de la langue françoise , qui méritent d'être plus connues.
Examen de cette question :
Si Von a corrompu la langue françoise depuis le temps d'Amyot. ( Extrait de la Bibliothèque universelle et historique de l'année 1687. )
Vaugelas a eu sans doute raison de dire que l'usagé de la cour et des bons auteurs étoit l'arbitre souverain de la langue françoise. C'est uu
XVJ DES PROVliYClALES
principe incontestable 5 mais il est cause que le françois que Ton parle aujourd'hui est , au goût de bien des gens , infe'rieur à celui que l'on parloit du temps d'Amyot. Cela paroîtra peut-être un paradoxe à ceux qui n'ont pas fait assez de réflexion sur le changement qui est arrive' à notre langue depuis ce temps-là ; mais voici les raisons sur lesquelles on se fonde.
Pendant que la langue grecque et la langue latine e'toient florissantes, l'usage des personnes de qualité' en étoit l'arbitre aussi-bien qu'aujourd'hui. Mais , dans ces heureux temps , les gens de qualité' se faisoient honneur d'étudier leurs langues avec plus de soin que nous ne le faisons présentement qu'elles sont mortes. Ils lisoient soigneusement les poètes et les livres de ceux qui avoient écrit en prose , avec l'a pprobation de leur siècle. Ils tâchoient d'imiter ce qu'ils avoient de bon , et d'éviter les fautes qu'ils pouvoient avoir commises. Ils étudioient outre cela toutes sortes de sciences , et s'entretenoient souvent de sujets sérieux. Enfin ils passoient leur vie également clans l'étude des choses et dans celle des mots. C'est ce qui a rendu ces deux langues, et particulièrement la grecque , si douces , si fortes , et si étendues en même temps. Pour parler de tout avec facilité, il falloit nécessairement avoir une infinité de mots ; et il falloit parler et écrire correctement et avec quelque politesse, si l'on vouloit passer pour une personne bien élevée. Ceux qui ont quelque connoissance de l'ancienne Grèce et du siècle de Cicéron et d'Auguste, savent qu'il n'y a point d'exagération dans ce que l'on vient de dire. On sait aussi que , dans les siècles suivants où Von négligea l'étude des sciences et des belles-lettres parmi les gens de qualité , la langue latine perdit et sa politesse et son abondance , ce qui arriva aussi à la langue grecque, quoiqu'elle se soit conservée dans sa pureté plus long-temps que la latine. Mais au moins , et dans Tune et dans l'autre, il étoit permis d'imiter dans les livres, antant qu'on le pouvoit , les auteurs qui avoient écrit dans les siècles de pureté , et de prendre leurs mots et leurs phrases , sans se mettre en peine si le langage présent des personnes ignorantes s'y accommodoit , ou r.cft. Les écrits des auteurs des bons siècles avoient si bien fixé l'usage, pour ce qui regarde les livres , qu'il ne changeoit point, quoique le langage commun fût changé. Du temps de Lactance , par exemple, et de Sulpice Sévère , on ne parloit ni on n'écrivoit communément comme ils ont écrit 5 cependant on admiroit leur style, parce qu'ils l'avoient formé sur les auteurs de la pure latinité.
Voilà en peu de mots l'histoire de l'usage des langues grecque et latine. Tout le contraire est arrivé à l'égard de l'usage de la langue françoise : quand on a commencé à la cultiver, c'a éfé véritablement à l'occasion de la renaissance des belles-lettres , sous le règne de François 1er. Mais les princes et les personnes de la première qualité n'ont guère plus étudié; depuis ce temps là, qu'auparavant. La noblesse a
ET DU STYLE DE PASCAL. XV) j
employé tout son temps à jouer, ou à s'entretenir avec des femmes. Elle a regardé l'étude sérieuse des sciences et des belles-lettres plutôt comme une pédanterie , que comme une occupation digne des gentilshommes ; et si quelques personnes de qualité s'y sont appliquées , ce n'a été pour l'ordinaire que pour en acquérir une connoissance trèssuperficielle. Ces lumières confuses et générales n'ont pas laissé de les remplir d'une sotte vanité qui leur a fait mépriser les connoissances exactes , comme s'ils en avoient effectivement découvert le néant , après les avoir pénétrées à fond. Ils ont cru que c'étoit parler avec esprit, que de parler de tout d'une manière vague et superficielle sans venir jamais à rien de distinct et de solide. Enfin, on a vu les personnes du premier ordre passer leur vie dans les plaisirs et les divertissements , et faire consister ce qu'on appelle le bel esprit à entretenir agréablement une femme dont les lumières bornées se trouvoient à peu près de la même étendue que les leurs. Cependant l'usage de ces gens-là n'a pas moins été la règle de la langue francoise que s'ils avoient été trèssavants , et qu'ils se fussent appliqués avec soin à l'étudier. Les auteurs les plus estimés ont cru les devoir imiter, particulièrement en notre siècle , où l'on s'est fait une règle d'écrire comme on parle , et de ne parler presque jamais que de bagatelles, à l'imitation des personnes de qualité.
Cette conduite de la nation francoise a ôté à notre langue l'abondance des mots et des phrases, la force de l'expression et la cadence majestueuse des périodes que l'on remarque dans les langues grecque et latine.
i. Pour reconnoître que la langue francoise est fort appauvrie , il ne faut que lire Amyot, ou quelques autres livres comme les siens , où l'on trouvera une infinité de mots qui ne sont plus en usage , sans qu'on leur en ait substitué d'autres. 11 est vrai'que pour l'ordinaire nous avons d'autres mots pour exprimer la même chose ; mais nos pères les avoient aussi , et , outre cela , ceux que nous avons retranchés.
Ceux qui écrivent s'aperçoivent souvent qu'ils auroient besoin de ces mots qui ont vieilli ou qui vieillissent , quoique dans la conversation on ne s'en aperçoive point , parce qu'on ne fait pas difficulté de redire plusieurs fois le même mot. Les dames surtout se mettent peu en peine de varier leurs expressions j et les cavaliers, qui sont aussi savants qu'elles , ne s'en soucient guère plus.
11 en est des phrases de même que des mots. Il étoit autrefois permis d'en transposer un peu l'ordre, de mettre le verbe à la fin, et de retrancher les articles , sans qu'il fût défendu de ranger les mots comme nous le faisons présentement, etde mettre aussiles articles. Mais non s n'avons plus la même liberté , ni par conséquent le moyen de varier nos expressions autant qu'on le pouvoit faire autrefois. Outre cela, nous n'osons pas prendre la même hardiesse à l'égard des métaphores que l'on re.-
Provinciales. h
XVllj DES PROVINCIALES
marque dans nos bons auteurs du siècle passe' (Montaigne, etc.), et du commencement de celui-ci ( Balzac , etc. ). Notre langue est devenue à cet égard non-seulement chaste , mais même précieuse , si j'ose «l'exprimer ainsi.
2. Ce qu'on appelle Tordre naturel de la phrase , c'est-à-dire celui de la construction , selon lequel on place le nominatif le premier, et ensuite le verbe , et enfin le cas (régime ou complément ) , ce qui est presque perpétuel en françois ; cet ordre, dis-je, rend souvent notre langue plate et languissante , comme on peut le voir en la comparant à la latine, ainsi que M.rahbé Danet l'a montré dans la judicieuse préface de son Dictionnaire latin.
3. Dans la conversation, on ne s'attache point à faire des périodes justes. Les personnes du grand inonde ne savent même ordinairement ce que c'est ; de sorte que leurs discours ne sont que de petites phrases coupées, où chaque période, si l'on peut lui donner ce nom, est une seule expression qui ne contient qu'un seul verhe et qu'un seul régime. Il est arrivé de là que ceux qui ont voulu écrire comme parlent les gens du bel air, n'ont fait qu'entasser phrases sur phrases, sans y mettre aucune liaison et sans se soucier de la cadence. Dans les histoires mêmes et dans les narrations, on se sert d'un style si coupé, qu'on ne peut plus raconter une chose avec la même grâce et la même force que nos anciens historiens l'ont racontée. C'est ce qui a fait avouer à l'illustre M. Racine qu'un événement qui est dans le Plutarque d'Amyot a une grâce dans le style de ce vieux traducteur que Von ne saurait égaler dans notre langue moderne. On peut lire cet endroit dans la préface de son Mithridale , et essayer si l'on pourra venir à bout de ce que M. Racine a déclaré lui être impossible.
C'est ainsi que le bel usage de la langue françoise l'a enrichie depuis cent ans. Ce n'est pas qu'on veuille nier qu'elle ne se soit embellie à quelques égards, ou blâmer ceux qui suivent l'usage moderne ; mais on soutient qu'à tout compter elle a plus perdu qu'elle n'a gagné, et que si l'on parle comme font les autres , ce ne doit pa« être dans la pensée que nous parlions mieux que nos pères , mais que c'est un mal nécessaire, et auquel on ne sauroit remédier. Peut-être que notre postérité, plus heureuse que nous , réunira dans son style toutes les richesses et toutes les beautés que notre langue a possédées et perdues depuis qu'on a commencé à la polir. C'est ainsi que font les Italiens , qui , en suivant le style d'aujourd'hui , ne laissent pas de regarder comme des mots et des tours de leur langue ceux dont Pétrarque et Boccace se sont servis, quoiqu'ils ne soient plus dans la bouche des dames et des cavaliers. Ils ne font pas difficulté de les employer, au moins dans leur poésie , et d'en conserver ainsi l'usage parmi les savants , malgré l'ignorance de ceux qui ne lisent pas les ouvrages de leurs anciens auteurs.