‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 92 sur 102 · PAPES FAILLIBLES DANS LES FATTS · texte numérisé non relu

PAPES FAILLIBLES DANS LES FATTS

« naissent tant de désordres; car c'est de là que « viennent les persécutions violentes contre les « innocents, les préjugés injustes contre les ab- « sents, et les colères terribles pour des choses « de néant, pro nihilo. Voilà, saint-père, un mal «. universel, duquel, si vous êtes exempt, je dirai « que vous êtes le seul qui ayez cet avantage « entre tous vos confrères. »

Je m'imagine, mon père, que cela commence à vous persuader que les papes sont exposés à être surpris. Mais, pour vous le montrer parfaitement, je vous ferai seulement ressouvenir des exemples que vous-même rapportez dans votre livre , de papes et d'empereurs , que des hérétiques ont surpris effectivement. Car vous dites qu'Apollinaire surprit le pape Damase, de même que Célestius surprit Zozime. Vous dites encore qu'un nommé Athanase trompa l'empereur Héraclius, et le porta à persécuter les catholiques; et qu'enfin Sergius obtint d'Honorius ce décret qui fut brûlé au sixième concile , en faisant , dites-vous, le don valet auprès de ce pape.

II est donc constant par vous-même que ceux, mon père, qui en usent ainsi auprès des rois et des papes , les engagent quelquefois artificieusement à persécuter ceux qui défendent la vérité de la foi en pensant persécuter des hérésies. Et de là vient que les papes, qui n'ont rien tant en horreur que ces surprises, ont fait d'une lettre d'Alexandre 111 une loi ecclésiastique, insérée dans le droit canonique, pour permettre de sus-

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pendre l'exécution de leurs bulles et de leurs décrets quand on croit qu'ils ont été trompés. «Si quelquefois (dit ce pape à l'archevêque de «Ravenne, c. 5, Extr. de Pœscrip.) nous en- « voyons à votre fraternité des décrets qui cho- « quent vos sentiments, ne vous en inquiétez « pas. Car ou vous les exécuterez avec révérence , « ou vous nous manderez la raison que vous « croyez avoir de ne le pas faire; parce que nous « trouverons bon que vous n'exécutiez pas un « décret qu'on auroit tiré de nous par surprise « et par artifice. » C'est ainsi qu'agissent les papes qui ne cherchent qu'à éclaircir les différends des chrétiens, et non pas à suivre la passion de ceux qui veulent y jeter le trouble. Ils n'usent pas de domination, comme disent saint Pierre et saint Paul après Jésus-Christ; mais l'esprit qui paroît en toute leur conduite est celui de paix et de vérité. Ce qui fait qu'ils mettent ordinairement dans leurs lettres cette clause, qui est sous-entendue en toutes : Si ita est; Sipreces veritate nitantur : «Si la chose est comme on nous « la fait entendre; Si les faits sont véritables. » D'où il se voit que, puisque les papes ne donnent de force à leurs bulles qu'à mesure qu'elles sont appuyées sur des faits véritables , ce ne sont pas les bulles seules qui prouvent la vérité des faits; mais qu'au contraire, selon les canonistes mêmes, c'est la vérité des faits qui rend les bulles recevables.

D'où apprendrons -nous donc la vérité des

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faits? Ce sera des yeux, mon père, qui en sont les légitimes juges, comme la raison l'est des choses naturelles et intelligibles, et la foi des choses surnaturelles et révélées. Car, puisque vous m'y obligez, mon père, je vous dirai que, selon les sentiments de deux des plus grands docteurs de l'Eglise, saint Augustin et saint Thomas, ces trois principes de nos connoissances, les sens, la raison et la foi ont chacun leurs objets séparés, et leur certitude dans cette étendue. Et comme Dieu a voulu se servir de l'entremise des sens pour donner entrée à la foi, /ides ex auditu , tant s'en faut que la foi détruise la certitude des sens, que ce seroit au contraire détruire la foi que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens. C'est pourquoi saint Thomas remarque expressément que Dieu a voulu que les accidents sensibles subsistassent dans l'Eucharistie, afin que les sens, qui ne jugent que de ces accidents , ne fussent pas trompés : Ut sensus à deceptione reddantur immunes.

Concluons donc de là que, quelque proposition qu'on nous présente à examiner, il en faut d'abord reconnoître la nature, pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S'il s'agit dune chose surnaturelle , nous n'en jugerons ni par les sens, ni par la raison, mais par l'Ecriture et par les décisions de l'Eglise, S'il s'agit d'une proposition non révélée, et proportionnée àr la raison naturelle, elle en sera le

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propre juge. Et s'il s'agit enfin d'un point de fait, nous en croirons les sens, auxquels il appartient naturellement d'en connoître.

Cette règle est si générale, que, selon saint Augustin et saint Thomas , quand l'Écriture même nous présente quelque passage, dont le premier sens littéral se trouve contraire à ce que les sens ou la raison reconnoissent avec certitude, il ne faut pas entreprendre de les désavouer en cette rencontre pour les soumettre à l'autorité dé ce sens apparent de lÉcriture; mais il faut interpréter l'Écriture, et y chercher un autre sens qui s'accorde avec cette vérité sensible; parce que, la parole de Dieu étant infaillible dans les faits mêmes, et le rapport des sens et de la raison agissant dans leur étendue étant certain aussi, il faut que ces deux vérités s'accordent; et comme lÉcriture se peut interpréter en différentes manières , au lieu que le rapport des sens est unique, on doit, en ces matières, prendre pour la véritable interprétation de l'Écriture celle qui convient au rapport fidèle des sens. «Il faut, dit saint Thomas, ire part., « q. 68, a. i , observer deux choses, selon saint «Augustin: l'une, que l'Écriture a toujours un «sens véritable; l'autre que, comme elle peut «recevoir plusieurs sens, quand on en trouve « un que la raison convainc certainement de «fausseté, il ne faut pas s'obstiner à dire que « c'en soit le sens naturel, mais en chercher un « autre qui s'y accorde. » •

C'est ce qu'il explique par l'exemple du passage de la Genèse, où il est écrit et que Dieu créa « deux grands luminaires, le soleil et la lune, et « aussi les étoiles ; » par où l'Ecriture semble dire que la lune est plus grande que toutes les étoiles : mais parce qu'il est constant , par des démonstrations indubitables, que cela est faux, on ne doit pas, dit ce saint, s'opiniâtrer à défendre ce sens littéral, mais il faut en chercher un autre conforme à cette vérité de fait; comme en disant, « Que le mot de grand luminaire ne marque que a la grandeur de la lumière de la lune à notre «égard, et non pas la grandeur de son corps « en lui-même. »

Que si l'on vouloit en user autrement , ce ne seroit pas rendre l'écriture vénérable, mais ce seroit au contraire l'exposer au mépris des infidèles; « parce, comme dit saint Augustin, de « G en. adLitt. L. i, c. 19, que, quand ils auroient « connu que nous croyons dans l'Ecriture des « choses qu'ils savent certainement être fausses, « ils se riroient de notre crédulité dans les autres « choses qui sont plus cachées, comme la résur- « rection des morts , et la vie éternelle. » Et ainsi , ajoute saint Thomas, « ce seroit leur rendre « notre religion méprisable, et même leur en « fermer l'entrée. »

Et ce seroit aussi , mon père , le moyen d'en fermer l'entrée aux hérétiques, et de leur rendre l'autorité du pape méprisable, que de refuser de tenir pour catholiques ceux qui ne croiroient

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pas que des paroles sont dans un livre où elles ne se trouvent point, parce qu'un pape l'auroit déclaré par surprise. Car ce n'est que l'examen d'un livre qui peut faire savoir que des paroles y sont. Les choses de fait ne se prouvent que par les sens. Si ce que vous soutenez est véritable, montrez-le; sinon ne sollicitez personne pour le faire croire, ce seroit inutilement. Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un point de fait, non plus que le changer; car il n'y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas.

Cest en vain, par exemple, que des religieux de Ratisbonne obtinrent du pape saint Léon IX, un décret solennel, par lequel il déclara que le corps de saint Denis, premier évèque de Paris, qu'on tient communément être l'aréopagite , avoit été enlevé de France, et porté dans l'église de leur monastère. Cela n'empêche pas que le corps de ce saint n'ait toujours été et ne soit encore dans la célèbre abbaye qui porte son nom , dans laquelle vous auriez peine à faire recevoir cette bulle, quoique ce pape y témoigne avoir examiné la chose « avec toute la diligence possible, « diligentissimè , et avec le conseil de plusieurs « évèques et prélats : de sorte qu'il oblige étroi- « tement tous les François, districtè prœcipien- « tes , de reconnoître et de confesser qu'ils n'ont « plus ces saintes reliques. » Et néanmoins les François, qui savoient la fausseté de ce fait par leurs propres yeux, et q-ii, ayant ouvert la

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châsse, y trouvèrent toutes ces reliques entières, comme le témoignent, les historiens de ce temps-là, crurent alors, comme on l'a toujours cru depuis, le contraire de ce que ce saint pape leur avoit enjoint de croire, sachant hien que même les saints et les prophètes sont sujets à être surpris.

Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome, qui condamnoit son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera quelle demeure en repos; et si l'on avoit des observations constantes qui prouvassent que c'est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l'empècheroient pas de tourner, et ne s'empëcheroient pas de tourner aussi avec elle. Ne vous imaginez pas de même que les lettres du pape Zacharie pour l'excommunication de saint Virgile, sur ce qu'il tenoit qu'il y avoit des antipodes, aient anéanti ce nouveau monde; et qu'encore qu'il eût déclaré que cette opinion étoit une erreur bien dangereuse , le roi d'Espagne ne se soit pas bien trouvé d'en avoir plutôt cru Christophe Colomb qui en venoit, que le jugement de ce pape qui n'y avoit pas été; et que l'Église n'en ait pas reçu un grand avantage , puisque cela a procuré la connoissance de l'Evangile à tant de peuples qui fussent péris dans leur infidélité.

Vous voyez donc, mon père, quelle est la nature des choses de fait, et par quels principes on en doit juger : d'où il est aisé de conclure, sur

notre sujet, que, si les cinq propositions ne sont point de Jansénius, il est impossible qu'elles en aient été extraites, et que le seul moyen d'en bien juger et d'en persuader le monde, est d'examiner ce livre en une conférence réglée, comme on vous le demande depuis si long-temps. Jusquelà vous n'avez aucun droit d'appeler vos adver^ saires opiniâtres : car ils seront sans blâme sur ce point de fait, comme ils sont sans erreurs sur les points de foi; catholiques sur le droit, raisonnables sur le fait, et innocents en l'un et en l'autre.

Qui ne s'étonnera donc, mon père, en voyant d'un côté une justification si pleine, de voir de l'autre des accusations si violentes? Qui penseroi t qu'il n'est question entre vous que d'un fait de nulle importance , qu'on veut faire croire sans le montrer? Et qui oseroit s'imaginer qu'on fît par toute 1 Église tant de bruit pour rien, pro nihilo , mon père, comme le dit saint Bernard? Mais c'est cela même qui est le principal artifice de votre conduite , de faire croire qu'il y va de tout en une affaire qui n'est de rien; et de donner à entendre aux personnes puissantes qui vous écoutent qu'il s'agit dans vos disputes des erreurs les plus pernicieuses de Calvin , et des principes les plus importants de la foi; afin que dans cette persuasion ils emploient tout leur zèle et toute leur autorité contre ceux que vous combattez, comme si le salut de la religion catholique en dépendoit : au lieu que, s'ils venoient à con~

noître qu'il n'est question que de ce petit point de fait, ils n'en seroient nullement touchés, et ils auroient au contraire bien du regret d'avoir fait tant d'efforts pour suivre vos passions particulières en une affaire qui n'est d'aucune conséquence pour l'Eglise.

Car enfin, pour prendre les choses au pis, quand même il seroit véritable que Jansénius auroit tenu ces propositions, quel malheur arriveroit-il de ce que quelques personnes en douteroient, pourvu qu'ils les détestent, comme ils le font publiquement? N'est-ce pas assez qu'elles soient condamnées par tout le monde sans exception, au sens même où vous avez expliqué que vous voulez qu'on les condamne? En seroientelles plus censurées, quand ou diroitque Jansénius les a tenues ? À quoi serviroit donc d'exiger cette reconnoissance, sinon à décrier un docteur et un évéque qui est mort dans la communion de l'Église? Je ne vois pas que ce soit là un si grand bien, qu'il faille Tacheter par tant de troubles. Quel intérêt y a l'état, le pape, les évêques, les docteurs et toute l'Eglise? Cela ne les touche en aucune sorte, mon père; et il n'y a que votre seule Société qui recevroit véritablement quelque plaisir de cette diffamation d'un auteur qui vous a fait quelque tort. Cependant tout se remue, parce que vous faites entendre que tout est menacé. C'est la cause secrète qui donne le branle à tous ces grands mouvements , qui cesseroient aussitôt qu'on auroit su le véri-

table état de vos disputes. Et c'est pourquoi , comme le repos de l'Eglise dépend de cet éclaircissement, il étoit d'une extrême importance de le donner, afin que , tous vos déguisements étant découverts, il paroisse à tout le monde que vos accusations sont sans fondement, vos adversaires sans erreurs, et l'Église sans hérésie.

Voilà, mon père, le bien que j'ai eu pour objet de procurer, qui me semble si considérable pour toute la religion, que j'ai de la peine à comprendre comment ceux à qui vous donnez tant de sujet de parler peuvent demeurer dans le silence. Quand les injures que vous leur faites ne les toucheroient pas, celles que l'Eglise souffre devroient, ce me semble , les porter à s'en plaindre : outre que je doute que les ecclésiastiques puissent abandonner leur réputation à la calomnie, surtout en matière de foi. Cependant ils vous laissent dire tout ce qu'il vous plaît; de sorte que, sans l'occasion que vous m'en avez donnée par hasard, peut-être que rien ne seroit opposé aux impressions scandaleuses que vous semez de tous côtés. Ainsi leur patience m'étonne, et d'autant plus, qu'elle ne peut m'ètre suspecte ni de timidité, ni d'impuissance, sachant bien qu'ils ne manquent ni de raisons pour leur justification, ni de zèle pour la vérité. Je les vois néanmoins si religieux à se taire, que je crains qu'il n'y ait en cela de l'excès. Pour moi, mon père, je ne crois pas pouvoir le faire. Laissez l'Eglise en paix, et je vous y laisserai de bon cœur. Mais

pendant que vous ne travaillerez qu'à y entretenir le trouble, ne doutez pas qu'il ne se trouve des enfants de la paix qui se croiront obligés d'employer tous leurs efforts pour y conserver la tranquillité.

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