‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 93 sur 102 · DUNE DIX - NEUVIE31E LETTRE PROVINCIALE ADRESSEE AU PÈRE ANNAT · texte numérisé non relu

DUNE DIX - NEUVIE31E LETTRE PROVINCIALE ADRESSEE AU PÈRE ANNAT

Mo

& REVEREND PERE

Si je vous ai donné quelque déplaisir par mes autres lettres , en manifestant l'innocence de ceux qu'il vous importoit de noircir, je vous donnerai de la joie par celle-ci, en vous y faisant paroître la douleur dont vous les avez remplis. Consolez -vous, mon père; ceux que vous haïssez sont affligés; et si MM. les évëques exécutent dans leurs diocèses les conseils que vous leur donnez, de contraindre à jurer et à signer qu'on croit une chose de fait qu'il n'est pas véritable qu'on croie , et qu'on n'est pas obligé de croire , vous réduirez vos adversaires dans la dernière tristesse , de voir l'Église en cet état. Je les ai vus , mon père ( et je vous avoue que j'en ai eu une satisfaction extrême), je les ai vus, non pas dans une générosité philosophique, ou dans cette fermeté irrespectueuse qui fait suivre impérieusement ce qu'on croit être de son devoir; non aussi dans cette lâcheté molle et timide qui empêche, ou de voir la vérité, ou de la suivre, mais dans une piété douce et solide, pleins de défiance d'eux-mêmes, de

FRAGMENT D'UNE DIX-NEUVIEME LETTRE. l\L\Q

respect pour les puissances de l'Eglise, d'amour pour la paix, de tendresse et de zèle pour la vérité, de désir de la connoître et de la défendre , de crainte pour leur infirmité, de regret d'être mis dans ces épreuves , et d'espérance néanmoins que Dieu daignera les y soutenir par sa lumière et par sa force, et que la grâce de Jésus- Christ qu'ils soutiennent, et pour laquelle ils souffrent, sera elle-même leur lumière et leur force. J'ai vu enfin en eux le caractère de la piété chrétienne qui fait paroître une force

Je les ai trouvés environnés de personnes de leur connoissance, qui étoient venues sur ce sujet pour les porter à ce qu'ils croient le meilleur dans l'état présent des choses. J'ai ouï les conseils qu'on leur a donnés; j'ai remarqué la manière dont ils les ont reçus et les réponses qu'ils y ont faites : en vérité, mon père, si vous y aviez été présent, je crois que vous avoueriez vousmême qu'il n'y a rien en tout leur procédé qui ne soit infiniment éloigné de l'air de révolte et d'hérésie, comme tout le monde pourra connoître par les tempéraments qu'ils ont apportés, et que vous allez voir ici, pour conserver tout ensemble ces deux choses qui leur sont infiniment chères, la paix et la vérité.

Car après qu'on leur a représenté, en général, les peines qu'ils vont s'attirer par leur refus, si on leur présente cette nouvelle Constitution, à signer, et le scandale qui pourra en naître dans l'Église , ils ont fait remarquer

Provinciales. 29

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Qui a couru sous le titre de Lettre d'un Avocat au Parlement à un de ses amis , touchant l'inquisition qu'on veut établir en France à l'occasion de la nouvelle bulle du pape Alexandre VII.

Du Ier juin 1657.

Monsieur,

Vous croyez que toutes vos affaires vont bien, parce que votre procès ne va pas mal; mais vous allez bien apprendre que vous ne savez guère ce qui se passe. Vous êtes bien heureux de voir les

(*) Cette lettre, si belle et si savante, n'est point de M. Pascal ; elle vient de M. Le Maistre , frère de M. Le Maistre de Sacy , tous deux neveux de M. Arnauld par leur mère, fille du célèbre Antoine Arnauld l'avocat, si connu dans les différends des jésuites avec l'université de Paris, M. Le Maistre , de qui nous avons les plaidoyers , fut un des hommes des plus éloquents , des plus habiles et des plus vertueux de son temps. 11 quitta la profession d'avocat pour se retirer au dehors de Port-Royal de Paris , comme dans le sein de sa propre famille ; et ensuite , pour mener une vie plus solitaire, il alla s'enterrer à Port-Royal-des-Champs , qui étoit alors abandonné. Il s'y livra tout entier à l'étude de la religion et aux travaux de la pénitence. Il mourut le 4 novembre i658.

Itous réimprimons cette lettre, parce qu'on ne sauroit trop répandre les préservatifs contre les invasions de là cour de Rome.

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affaires de loin. Nous nous sommes trouvés à la veille d'une inquisition qu'on vouloit établir en France, et dont nous ne sommes pas tout-à-fait dehors. Les agents de la cour de Rome, et quelques évèques qui dom inoient dans l'assemblée, ont travaillé de concert à cet établissement, dont ils ont pris pour fondement la bulle du pape Alexandre Y1I sur les cinq propositions. Us l'ont fait recevoir au clergé, et avec des suites propres à leur dessein; car il a été arrêté dans l'assemblée, qu'elle seroit souscrite (*) par tous les ecclésiastiques du royaume sans exception, et qu'il seroit procédé contre ceux qui refuseroient de la signer, par toutes les peines ordonnées contre les hérétiques, c'est-à-dire, par la perte de leurs bénéfices, et par bien d autres violences, comme tout le monde le sait.

Vous voyez bien ce que cela veut dire, et que l'inquisition est établie, si le Parlement ne s'y oppose. Cependant on parle d'y envoyer cette bulle; de sorte que, si elle y est reçue, voilà la France assujettie et bridée comme les autres peuples.

Je pense souvent à tout ceci, et je n'y trouve rien de bon. Le monde ne sait pas où cela va, ni quelles en sont les conséquences. Ce n'est point ici une affaire de religion, mais de politique,

(*) Ce formulaire a été formé et souscrit dans toute la France , quelquefois avec plus , quelquefois avec moins de rigueur, selon le caractère des évêques.

et je suis trompé si le jansénisme, qui semble en être le sujet, en est autre chose en effet jque l'occasion et le prétexte ; car , pendant qu'on nous amuse de l'espérance de le voir abolir, on nous asservit insensiblement à l'inquisition, qui nous opprimera avant que nous nous en soyons aperçus.

Je veux que ce soit un louable dessein de faire croire que ces cinq propositions soient de Jansénius; mais le moyen ne m'en plaît nullement. Je trouve que cette manière de priver les gens de leurs bénéfices est une nouveauté de mauvais exemple, et qui touche tel qui n'y pense pas : car croyez-vous , monsieur, que nous n'y ayons point d'intérêt, parce que nous ne sommes pas ecclésiastiques? Ne nous abusons pas , cela nous regarde tous tant que nous sommes, sinon pour nous-mêmes, au moins pour nos parents , pour nos amis , pour nos enfants. Monsieur votre fils , qui étudie maintenant en Sorbonne , ne peut-il pas avoir les bénéfices de son oncle ? et mon fils le prieur n'y est-il pas intéressé pour lui-même? Vous me direz qu'ils n'ont qu'à signer pour se mettre en assurance. J'en demeure d'accord. Mais qu'avonsnous affaire que leur assurance dépende de là ? Quoi ! si mon fils se va mettre dans la tête que ces propositions ne sont point de Jansénius , comme j'ai peur qu'il le fasse, car il voit souvent son cousin le docteur, qui dit qu'il ne les y a jamais pu trouver, et qu'ainsi, ne croyant

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pas qu'elles y soient, il ne peut signer qu'il croit qu'elles y sont , parce qu'il dit que ce seroit mentir, et qu'il aime mieux tout perdre que d'offenser Dieu; si donc mon fils se met tout cela dans la fantaisie, adieu mes bénéfices que j'ai tant eu de peine à lui procurer.

Vous voyez donc bien que tel qui n'y a point d'intérêt aujourd'hui peut y en avoir demain, et que tout cela ne vaut guère. Que ne cherchent-ils d'autres voies pour montrer que ces propositions sont dans ce livre, sans inquiéter tout un royaume ? Voilà bien de quoi faire tant de vacarme! Quand ils ne faisoient que disputer par livres, je les laissois dire sans m'en mêler. Mais c'est une plaisante manière de vider leurs différends, que de venir troubler tant de familles qui n'ont point de part à leurs disputes, et de nous planter en France une nouvelle inquisition qui nous meneroit beau train. Car Dieu sait combien elle croîtra en peu de temps, si peu qu'elle puisse prendre racine : nous verrons , en moins de rien , qu'il n'y aura personne qui puisse être en sûreté chez soi, puisqu'il ne faudra qu'avoir de puissants ennemis , qui vous défèrent et vous accusent d'être jansénistes, sur ce que vous aurez de leurs livres dans votre cabinet , ou sur un discours un peu libre touchant ces nouvelles bulles, comme vous savez que nous autres avocats (*) en faisons assez

(*) Les avocats ont bien fait voir dans tous les temps

Souvent; sur quoi on mettra votre bien en compromis. Et quand on ne vous feroit par là qu'un procès, n'est-ce pas toujours un assez grand mal ? Or il n'y a rien de si facile que d'en faire, et à ceux qui en sont les moins suspects. Nous en avons déjà des exemples. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils méditent ce dessein; ils se sont appris à tourmenter les gens sur la bulle et sur les brefs d'Innocent X, sur le sujet desquels vous savez combien les chanoines de Beauvais ont été inquiétés , quand on les voulut forcer à y souscrire, à peine de perdre leurs prébendes, dont ils seroient peut-être dépossédés aujourd'hui , sans l'appel comme d'abus qu'ils en firent au Parlement ; ce qui a ruiné tous ces desseins.

Car il n'y a rien si bon contre l'inquisition que les appels comme d'abus. Aussi ils le savent bien , et ils ne manquent pas de fermer cette porte quand ils veulent tyranniser quelqu'un à leur aise. C'est ainsi qu'ils en ont usé contre le curé de Libourne en Guyenne, qu'ils firent accuser de jansénisme par des récollets , et le citèrent devant des commissaires qu'ils lui firent donner par les gens du conseil de M. l'archevêque de Bordeaux. Mais , comme ils n'étoient pas ses juges naturels , et qu'ils paroissoient

qu'ils exerçoient une profession libre. Dès qu'ils ne disoient rien qui attaquât la religion et les puissances , ou même quand il n'y avoit dans leurs mémoires aucun excès condamnable , ils jouissoient d'une grande liberté.

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