‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 94 sur 102 · DE EINQUI51T. QU'ON VEUT ÉTABLIR EN FR · texte numérisé non relu

DE EINQUI51T. QU'ON VEUT ÉTABLIR EN FR

d'ailleurs fort passionnes, il en appela, et demanda d'être renvoyé par -devant les grandsvicaires, ou par-devant l'official de M. de Bordeaux, ce qu'on lui refusa. De sorte qu'il en appela à M. de Bordeaux même, et enfin au pape, sans que ces commissaires aient voulu se désister de sa cause. Mais il en appela enfin comme d'abus au Parlement, qui lui donna des défenses, par où il alloit leur échapper, quand ils obtinrent un arrêt du Conseil qui défendit au Parlement de connoître de cette affaire, et le remit entre les mains de ces premiers commissaires. De sorte qu'ils l'ont maltraité durant plus de six mois, pendant lesquels il a été obligé de quitter sa cure , et de venir à Paris avec beaucoup de peine et de dépense , pour en demander justice au roi et à son archevêque; d'où j'ai appris qu'il s'en étoit retourné depuis peu de jours dans sa cure après toute cette fatigue, que ses accusateurs ont eu le plaisir de lui causer, sans s'exposer eux-mêmes à aucun péril

Ne trouvez-vous donc pas que l'inquisition est une manière bien sure et bien commode pour travailler ses ennemis, quelque innocents qu'ils soient? Car celui-ci n'a pu être accusé d'aucune faute , non plus que le curé de Pomeyrol, encore en Guyenne , qu'ils firent mettre d'abord en prison et dans un cachot, sans information précédente, et sans lui dire pourquoi, selon le style de l'inquisition romaine. Ensuite

de quoi ils cherchèrent des preuves pour le convaincre de jansénisme. Mais les juges qui travailloient à son procès furent bien surpris devoir, par l'information qu'ils en firent, l'innocence de ce bon homme, et les superstitions incroyables de ses paroissiens ; car un des plus grands chefs de leur accusation , et où ils insistaient le plus, étoit celui-ci : «Qu'il leur avoit « prêché que Jésus-Christ étoit dans le saint «Sacrement, et non pas dans leur bannière;» parce qu'il les avoit repris de ce que, lorsqu'on levoit la sainte hostie , ils se tournoient vers leur bannière où Jésus-Christ étoit peint, et non pas vers le saint Sacrement pour l'adorer. Ce qui combla tellement les juges de confusion, qu'ils le firent sortir incontinent de la prison où il avoit été deux mois; et quelque demande qu'il fît qu'on achevât son proès, et qu'on punît ou lui , ou ses accusateurs , il ne put avoir aucune raison de tant de mauvais traitements.

En vérité, monsieur, cela n'est pas tant mal pour des inquisiteurs qui ne font encore que commencer : et s'ils ont bien usé de ces violences sur des constitutions et des brefs qui n'ont pas été reçus au Parlement, que ne feroient-ils point sur une bulle qui y auroit été reçue ! Car on me fait mourir de rire quand on me dit que la déclaration du roi pour l'enregistrement de la bulle portera que ce sera sans établir d'inquisition , et sans préjudice de nos

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libertés. J'aimerois autant qu'on nous fît mourir sans préjudice de notre vie. Ce n'est pas le mot d'inquisition qui nous fait peur, mais la chose même. Or, de quelque mot qu'on l'appelle , c'en est bien une effective, et un véritable violement de nos libertés, que de nous traiter comme le clergé le prétend.

Et ne trouvez- vous pas de même que c'est aussi une foible consolation de nous dire que le Parlement sera toujours maître des appels comme d'abus, puisqu'en recevant la bulle , il ôteroit l'un des plus grands moyens d'appeler comme d'abus, qu'on auroit, si elle avoit été refusée? Mais, quoiqu'on pût toujours en appeler, combien persécuteroit-on de gens dans les provinces éloignées qui ne pourroient se servir de ce remède ! Car, que ne souffriroit point un pauvre curé du Lyonnois ou du Poitou plutôt que de venir à Paris !

Ils sont donc assez forts si cette bulle est reçue, encore que les appels comme d'abus soient permis. De sorte que je trouve qu'ils ont été mai conseillés de prendre la délibération qui se voit dans leur dernier procès-verbal imprimé chez Vitré, page 2 : «Que le roi sera très-humble- « ment supplié d'envoyer à tous les parlements « une défense générale de connoître des appels « comme d'abus qu'on pourroit faire à raison de « ces signatures. » Qu'ont-ils gagné par là , sinon de témoigner qu'ils sentent bien eux-mêmes l'injustice de leur dessein, puisqu'ils ont craint

les parlements, et qu'ils ont pensé à leur lier les mains pour le faire réussir ? Pouvoient-ils mieux marquer la passion qu'ils ont d'agir en maîtres et en souverains inquisiteurs? Ils ne sont donc pas adroits d'avoir ainsi averti tout le monde de leur intention. Car ce n'étoit pas le moyen d'obtenir l'enregistrement qu'ils demandent, que de montrer ainsi par avance à quoi ils s'en veulent servir. Aussi l'ont-ils bien reconnu , mais trop tard. Car, après avoir laissé courir ce procèsverbal imprimé, dont ils ont même envoyé aux évèques des exemplaires en forme, et signés par les agents du clergé ; quand ils se sont aperçus que cela leur faisoit tort, ils se sont avisés d'essayer de le supprimer, ce qui ne fait que montrer de mieux en mieux leur artifice. Cependant ils s'imaginent que, parce qu'ils ne demandent maintenant qu'une simple attache, la plus douce du monde en apparence, le Parlement se prendra à ce piège , et ne s'arrêtera qu'à considérer simplement cette bulle qu'on lui présente, sans prendre garde à la fin à laquelle on la destine, et qu'ils ont fait paroître si à découvert dans des pièces authentiques. Ils sont admirables de vouloir prendre le Parlement pour dupe. Mais je suis trompé, s'ils ne sont trompés eux-mêmes. Je vois assez l'air que cette affaire prend. Je parle tous les matins à des conseillers au sortir du palais; et il n'y en a point qui ne voie clair en tout cela. Votre rapporteur me disoit encore ce matin qu'il ne regardoit pas cette affaire comme

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une affaire ordinaire, et qu'on nedevoit pas considérer cette bulle comme une simple bulle qui décide quelque point contesté, ce qui seroit de peu de conséquence; mais comme le fondement d'une nouvelle inquisition qu'on veut former, et à laquelle il ne manque plus que le consentement du Parlement pour être achevée.

J'ai été bien aise de voir que le (*) Parlement prend ainsi les choses à fond. Et en effet, quand il n'y auroit rien en cette bulle qui la rendît rejetable par elle-même, au lieu qu'elle est toute pleine de nullités essentielles, néanmoins le Parlement ne pourroit la recevoir aujourd'hui, dans la seule vue des suites qu'on en veut faire dépendre. Car combien y a-t-il de choses que l'on peut recevoir en un temps, et non pas en un autre? C'est ce que la Sorbonne représenta fort bien lorsqu'on voulut obliger tous les docteurs de protester, «qu'ils ne diroient rien de cor. - « traire aux décrets des papes, sans restriction, « et sans ajouter que ce seroit sauf les droits et « les libertés du royaume;» à quoi on essayoit de les porter par l'exemple de quelques docteurs anciens que Ton disoit l'avoir fait. Mais ils déclarèrent, dans l'examen de cette matière , que M. Fillesac, doyen de Sorbonne, fit imprimer alors en 1628, premièrement, «que si quelques- « uns avoient fait cette protestation autrefois ,

(*) Le pape et les évèques, joignons-y même les jésuites, n'appréhendoient rien !ant que Je Parlement de Paris.

« c'étoit une chose extraordinaire qui ne leur « imposoit point de loi; et de plus, qu'on pour- « roit l'avoir fait en d'autre temps en conscience <* sans qu'on pût le faire aujourd'hui, à cause de « la nouvelle disposition des choses. » Et les raisons qu'ils en donnent, page 89, sont : « Que « depuis quelques siècles les papes ont fait un « grand nombre de décrets , de décrétâtes , de « bulles et de constitutions contraires aux an- « ciens décrets, et même à l'Écriture sainte,» dont ils donnent plusieurs exemples, tant de ceux qui sont contre l'Ecriture, que de ceux qui sont contre les libertés de l'Eglise gallicane, et l'autorité de nos rois, et entre autres celui du pape Boniface VIII, qui déclara hérétiques ceux qui ne croiront pas que le roi de France lui est soumis, même dans les choses temporelles, et qui définit, dans sa bulle Unam sanctam , « qu'il « est de nécessité de salut de croire que le pape « est maître de l'un et de l'autre glaive, tant spi- « rituel que temporel, et que toute humaine a créature lui est sujette. » De sorte que c'est être hérétique, selon ce pape, que de dire le contraire. A quoi ces docteurs joignent la bulle Cum ex apostolatus , qui déclare « que toutes «sortes de personnes, rois et particuliers, qui « tombent dans l'hérésie, ou qui favorisent, re- « tirent, ou recèlent des hérétiques, sont déchus « et pour jamais rendus incapables de tous honte neurs, dignités et biens, lesquels il expose au « premier qui s'en pourra emparer. » Ils témoi-

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