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vous veuille subvenir, et non pas seulement pour ung coup, mais en aultant de tentations qu'il vous envoiera.
Si la plus grant part du monde résiste à l'Evangile , et mesmes s'efforce avec toute raige et violence d'empescher qu'il ne vienne en avant, nous ne le debvons pas trouver estrange. C'est l'ingratitude des hommes qui a tousjours esté et sera de reculer, quand Dieu approche d'eulx, et mesmes de regimber contre luy, quant il leur veult imposer son joug. D'advantage pource que de nature ils sont adonnés à hipocrisie, ils ne peuvent souffrir d'estre amenés à la clarté de la parolle de Dieu qui descouvre leur turpitude et honte , ne d'estre tirés hors des superstitions qui leur servent comme de cachette pour leur donner umbre. Ce n'est doncques rien de nouveau, s'il y a contradiction, quand on tasche de réduyre les hommes à la pure obéissance de Dieu. Et aussi nous avons Padvertissement de nostre Seigneur Jésus , lequel nous dict qu'il a apporté le glayve avec son Evangile. Mais si ne fault-il pas que cela nous estonne, ou nous rende lasches et craintifs, car en la fin quand les hommes se seront bien mutinés, et auront jetté tous leurs bouillons, ils seront confus en un moment, et se rompront avec leur impétuosité. Vray est, comme il est dict au pseaulme second : Que Dieu ne se fera que rire de leur esmotion , c'est-à-dire qu'en dissimulant, il les laissera tempester comme si la chose ne luy attouchoit point. Mais si est-ce qu'en la fin ils seront tousjours rembarrés par sa vertu , de laquelle si nous sommes armés, nous avons une bonne munition et invincible , quelques conspirations que le diable dresse
contre nous , et en la fin congnoistront par expérience que tout ainsi que l'Evangile est le message de paii et de réconciliation entre Dieu et nous, qu'il nous sertira à pacifier aussy les hommes et par ce moyen sentiront que Esaïe n'a point dict en Tain (Esaîe H) que quand Jésus-Christ régnera entre nous par sa doctrine, que les espées seront converties en charrues et les lances en fouir.
Cependant jaçoit que la malice et rébellion des hommes soit cause des séditions et mutineries qui s'eslèvent contre l'Evangile , si est-ce qu'il nous fault regarder à nous et congnoistre que Dieu chastie nos fautes par ceulx qui aultrement ne veullent servir que Sathan. Ça esté une complainte ancienne que l'Evangile estoit cause de tous les maux et calamités qui adviennent aux hommes. De faict nous voyons par les histoires que quelque temps après que la Chrestienté fust espandue partout, il n'y eust quasi angle de la terre qui ne fust horriblement affligé. L'esmotion des guerres estoit comme un feu universel allumé en tous païs. Les déluges d'un costé , les pestes et famines de l'aultre, une confusion énorme d'ordre et de police, en sorte qu'il sembloit que le monde se deust plainement renverser. Nous avons pareillement veu de nostre temps, depuis que l'Evangile a commencé d'estre remis au-dessus, beaucoup de pouvretés, tellement que chacun se plainct que nous sommes en ung siècle malheureux, et y en a bien peu qui ne gémissent soubs ce fardeau. Or en sentant les coups, nous debvons regarder à la main de celuy qui nous frappe, et debvons aussi penser pourquoy. La cause qui le meust à nous faire ainsi sentir ses verges, n'est pas trop obscure, ne difficile à entendre. Nous sçavons que
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sa parolle par laquelle il nous veult guyder à salut est un trésor inestimable ; en quelle révérence est- il receu de nous, quand il le nous présente? Puis donc que nous ne tenons pas grand compte de ce qui est tant précieux, à Dieu est bien raison qu'il se venge de nostre ingratitude. Nous oyons aussi ce que Jésus-Christ prononce (Luc XII, 47), que le serviteur sachant la volunté de son maistre, et ne la faisant point, est digne de double chastiment. Puisque nous sommes si lasches à obéyr à la volunté de nostre Dieu, qui nous a esté déclairée plus que cent fois cy-debvant, ne trouvons point estrange s'il se courrouce plus asprement contre nous, veu que nous sommes plus inexcusables. Quant nous ne faisons point profiter la bonne semence, c'est bien raison que les chardons et espines de Sathan croissent pour nous poindre et piquer. Puisque nous ne rendons point à nostre Créateur la subjection qui luy est deue , ce n'est point merveille que les hommes s'eslèvent contre nous.
A ce que j'entends , Monseigneur , vous avez deux espèces de mutins qui se sont eslevéz contre le roy et Testât du royaume : Les uns sont gens fantastiques, qui soubs couleur de l'Evangile vouldroient mettre tout en confusion. Les aultres sont gens obstinés aux superstitions de l'Antéchrist de Rome. Tous ensemble méritent bien d'estre réprimés par le glayve qui vous est commis, veu qu'ils s'attaschent non-seulement au roy, mais à Dieu qui l'a assis au siège royal, et vous a commis la protection tant de sa personne comme de sa majesté. Mais le principal moyen est de faire tant qu'il sera possible que ceulx qui prennent goust à la doctrine de T Evangile pour y adhérer, la reçoivent avec telle
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luy faisant entier hommage et sans feintise d'âme, de corps et de tout, afin qu'il corrige et abatte l'arrogance et témérité de ceulx qui se vouldroient eslever contre eulx. Voylà comment les princes terriens doibvent gouverner et régner, servant à Jésus-Christ et faisant qu'il ayt son authorité souveraine sur tous , tant petits que grands. Parquoy, Monseigneur, en tant que vous avez Testât du roy vostre nepveu cher et en recommandation, comme vous le monstrez bien, je vous supplye au nom de Dieu d'appliquer ici vostre principal soing et vigilance, que la doctrine de Dieu soit prêchée en efficace et vertu pour produire son fruict , et ne vous lasser point, quoy qu'il en soit , à poursuyvre une plaine et entière réformation de l'Eglise. Pour vous mieulx exprimer mon intention, je distingueray le tout en trois points.
Le premier sera de la façon de bien endoctriner le peuple. Le second sera de l'extirpation des abus qui ont régné par cy-devant. Le troisième, de corriger soigneusement les vices, et tenir la main à ce que les scandalles et dissolutions n'ayent point la vogue, tellement que le nom de Dieu en soit blasphémé.
Quant au premier poinct, je n'entends point vous déclairer quelle doctrine doibt avoir lieu. Plus tost je rends grâces à nostre bon Dieu qir après vous avoir illuminé en sa pure congnoissance, il vous a donné conseil et discrétion pour faire que sa pure vérité soit preschée. Ainsi loué soit Dieu, vous n'estes pas à enseigner quelle est la vraye foi des chrestiens et la doctrine qu'ils doibvent tenir, veu que par vostre moyen la vraye pureté de la foy est restituée. C'est que nous tenions Dieu
pour le seul gouverneur de nos âmes, que nous tenions sa loy pour la seule reigle et régime spirituel de nos consciences, pour ne le point servir selon les folles inventions des hommes. Item que selon sa nature, il veult estre servy en esprit et en pureté de cœur. D'aultre part que congnoissant qu'il n'y a que toute malheureté en nous , et que nous sommes corrompus en tous nos sens et affections, tellement que c'est ung abyme d'iniquité que nos âmes, estans désespéréz en nous, ayans aussi anéanty toute présumption de nostre sagesse, dignité ou pouvoir de bien faire, nous recourions à la fontaine de tous biens qui est Jésus-Christ, recepvant ce qu'il nous donne, assavoir le mérite de sa mort et passion, afin que par ce moyen nous soyons réconciliés à Dieu ; qu'estans lavés de son sang, nous ne craignions point que nos macules nous empeschent de trouver grâce au throsne céleste; qu'estans certains que nos péchés nous sont pardonnés gratuitement en la vertu de son sacrifice, nous mettions là nostre repos et appuy, pour estre asseurés de nostre salut; que nous soyons sanctifiés par son Esprit, pour nous consacrer à l'obéissance de la justice de Dieu ; qu'estans fortifiés par sa grâce nous soyons vaincqueurs de Sathan, du monde et de la chair; finalement, qu'estans membres de son corps, nous ne doubtions pas que Dieu ne nous répute de ses enfans, et que nous n'ayons la confiance de l'invoquer comme nostre père; que nous soyons advertis de réduyre à ce but tout ce qui se dict et faict en l'Eglise ; c'est qu'estans retirés du monde nous soyons eslevéz au ciel avec nostre Chef et Sauveur. Puis donc que Dieu vous a faict la grâce de rétablir la congnoissance de
ceste doctrine qui avoit esté si longtemps ensepvelie par l'Antéchrist, je me déporte de vous en tenir propos.
Ce que j'ay touché de la façon d'enseigner, est seulement que le peuple soit instruit pour estre touché au vif, et qu'on sente ce que dict l'apostre (Héb. IV), que la Parolle de Dieu est un glayve trenchant des deux costés, transperçant les pensées et affections jusques à la moelle des os. Je dy cecy, Monseigneur, pource qu'il me semble qu'il y a bien peu de prédication vive au royaume, mais que la pluspart se récite comme par lecture. Je voy bien les nécessités qui vous contraingnentàcela: car en premier lieu vous n'avez pas, comme je croy, bons pasteurs et idoynes, comme vous le souhaitez. Parquoy il vous est besoing de suppléer à ce dcffault. Secondement il y pourroit avoir beaucoup d'esprits volaiges qui sortiraient hors des gons, semant de folles fantaisies, comme souvent il se fait en nouveaultés. Mais toutes ces considérations n'empeschent point que l'ordonnancé de Jésus- Christ ne doibve avoir son cours, quant à prescher l'Evangile. Or ceste prédication ne doibt point estre morte, mais vive, pour enseigner, exhorter et rédarguer, comme sainct Paul en parle à Timothée (2 Tim. 111). Voyre que si ung infidelle entre, qu'il soit naivré et convaincu pour donner gloyre à Dieu, comme il dict en ung aultre passage (i Cor. XIV). Vous sçavez aussy, Monseigneur, comment il parle de la vivacité qui doibt estre en la bouche de ceulx qui se veullent approuver bons et fidelles ministres de Dieu, qui ne doibvent point avoir une parade de rhétorique pour se faire seulement valoir; mais que l'Esprit de Dieu doibt résonner en leur voix , pour besoigner en vertu. Tous les dan-
giers qu'on peult craindre ne doibvent empescber que l'Esprit de Dieu n'aye sa liberté et son cours en ceulx auxquels il a distribué ses grâces pour édifier l'Eglise.
Vray est cependant qu'il est bon et expédient d'obvier à la légèreté des esprits fantastiques qui se permettent trop de licence, de fermer aussi la porte à toutes curiosités et doctrines nouvelles ; mais le moyen y est bon et propre tel que Dieu nous l'a monstre. C'est premièrement qu'il y aict une somme résolue de la doctrine que tous doibvent prescher, laquelle tous prélats et curés jurent de suyvre, et que nui ne soit receu à charge ecclésiastique, qui ne promette de garder telle union. Après qu'il y ayt ung formulaire commun d'instruction pour les petits enfans et les rudes du peuple, qui soit pour leur rendre la bonne doctrine familière , en sorte qu'ils la puissent discerner d'avec les mensonges et corruptions qu'on pourrait introduyre au contraire. Croyez, Monseigneur, que jamais l'Eglise de Dieu ne se conservera sans catéchisme , car c'est comme la semence pour garder que le bon grain ne périsse , mais qu'il se multiplie d'aage en aage. Et pourtant si vous désirez de bastir ung édifice de longue durée, et qui ne s'en aille point tost en décadence, faictes que les enfans soyent introduicts en ung bon catéchisme qui leur monstre briesvement et selon leur petitesse où gist la vraye chrestienté. Ce catéchisme servira à deux usages, assavoir d'introduction à tout le peuple pour tous proffiter à ce qu'on preschera, et aussi pour discerner si quelque présumptueux avançoit doctrine estrange. Cependant je ne dy pas qu'il ne soit bon et mesme nécessaire d'astreindre les pasteurs et curés à certaine forme
escripte , tant pour suppléer à l'ignorance et simplesse d'aulcuns, que pour mieulx monstrer la conformité et concorde entre toutes les églises ; tiercement pour couper la broche à toute curiosité et invention nouvelle de ceulx qui ne demandent qu'à extravaguer, comme j'ay desjà dict que le catéchisme doibt servir de bride à telles gens. Autant en est-il de la façon et manière d'administrer les sacremens; item des prières publiques. Mais cependant, quoy qu'il en soit, que telle police ne soit point pour amortir l'efficace qui doibt estre à la prédication de l'Evangile. Et que vous mettiez peine, tant qu'il vous sera possible, qu'on ayt des bonnes trompettes qui entrent jusques au profond des cœurs. Car il y a danger que vous ne voyez pas grant proffît de toute la réformation que vous aurez faicte, quelque bonne et saincte qu'elle soit , sinon que ceste vertu de prédication soit desployée quant et quant. Ce n'est pas sans cause qu'il est dict que Jésus-Christ frappera la terre par le sceptre de sa bouche , et occira le meschant par l'esprit de ses lèvres (Esaïe XI, 4). C'est le moyen par lequel il nous veult dompter en destruisant tout ce qui luy est contraire. Et voilà pourquoy aussi l'Evangile est appelé le Règne de Dieu. Ainsi combien que les édicts et statuts des princes soient bonnes aydes pour advancer et maintenir l' estât de la chrestienté, si est-ce toutefois que Dieu veult déclairer sa vertu souveraine en ce glayve spirituel de sa parolle, quand elle est annoncée par les pasteurs.
Pour ne vous point ennuyer, Monseigneur, je viendray au second point que j'ay proposé de vous toucher: c'est d'abolir et extirper plainement les abus et corrup-
tions que Sathan a meslé cy-devant pormy les ordonnances de Dieu. Nous sçavons que soubs le pape il y a une chrestienté bastarde, et que Dieu la désadvouera au dernier jour, puisqu'aujourd'huy il la condamne par sa parolle. Si nous desirons de retirer le monde d'un tel abyme, il n'y a rien meilleur que de venir à l'exemple de sainct Paul, lequel voulant corriger ce que les Corinthiens avoient mal adjousté à la Cène de nostre Seigneur, leur dict (i Cor. 11) fau receu du Seigneur ce que je vous au baillé. De là il nous fault recueillir ung enseignement général de retourner au droict commandement de Dieu et naturel, si nous voulons avoir une bonne réformation et approvée de luy. Car tant de meslanges que les hommes ont advancé de leur esprit , autant sont-ce de pollutions qui nous destpurnent du sainct usaige de ce que Dieu nous a donné pour nostre salut. Ainsi d'esbrancher à demy tels abus ne sera poinct réduyre les choses en pur estât, car nous aurons tousjours une chrestienté déguisée. Je dy cecy pource qu'aucuns, soubs umbre de modération, sont d'advis qu'on espargne beaucoup d'abus sans y touscher, et leur semble que c'est assez d'avoir déraciné le principal. Mais au contraire nous voyons combien la semence des mensonges est fertile, et qu'il n'en fault qu'un grain pour remplir le monde au bout de trois jours, selon que les hommes y sont enclins et adonnéz. Nostre Seigneur enseigne bien une aultre façon de faire , car quand David parle des idoles il dict (pseaume 16) : Que leur nom ne passera point par sa bouche, pour signifier en quelle détestation nous les debvons avoir. Surtout si nous regardons comment nous avons offensé Dieu du temps de nostre igno-
rance, nous debvons estre doublement touchés pour fuir les inventions de Sathan qui nous ont induicts à mal faire, comme de macquereilages qui ne servent qu'à séduire les âmes. D'aultre costé nous voyons, encores qu'on remonstre aux hommes leurs faultes et erreurs , qu'on les advertisse des objects tant qu'on peult, que néanmoins ils sont si endurcys qu'on n'en peult venir à bout. Quand doncques on leur laissera quelques reliques, ce sera une nourriture de tant plus grande obstination, et un voile pour leur obscurcir toute la doctrine qu'on leur pourra proposer. Je confesse bien qu'il fault tenir modération, et que trop grande extrémité n'est pas bonne, ne utile; mesmes qu'il fault accommoder les cérémonies à la rudesse du peuple. Mais il ne fault point que ce qui est de Sathan et de l'Antéchrist passe soubs ceste couleur-là. C'est pourquoy l'Escripture saincte louant les roys qui avoient abatu les idolâtres, n'ayant point raclé tout entièrement, leur donne une notte que toutesfois ils n'ont point abatu les chappelles et lieux de folle dévotion. Parquoy, Monseigneur, puisque Dieu vous a amené si avant, faites, je vous prie, que sans exception il vous approuve pour réparateur de son temple, en sorte que le temps du Roy vostre nepveu puisse estre acomparé à celuy de Josias, et que vous luy mettiez les choses en tel estât, qu'il n'ait qu'à maintenir le bon ordre que Dieu luy aura préparé par vostre moyen. Je vous allègueray un exemple de telles corruptions qui pourroient rester, pour estre comme ung peu de levain qui en la fin aigrira la paste. 11 se faict de par delà quelque oraison pour les trespassés, quant on communique à la cène de nostre Seigneur. Je sçay bien que ce n'est
pas pour advouer le purgatoire du pappe. Je sçay aussy qu'on peult alléguer la coustume ancienne, de faire quelque mémoyre des trespassés, afin de unir ensemble tous les membres du corps. Mais il y a un argument péremptoire contraire , que la cène de Jésus-Christ est un acte si sacré qui ne doibt estre souillé par nulles inventions humaines. D'avantaige en priant Dieu, il ne fault point lascher la bride à nos dévotions , mais tenir la reigle que sainct Paul nous donne (Romains XX). C'est que nous soyons fondés en la parolle de Dieu. Ainsy telle mémoyre qui emporte recommandation, n'est convenable à la forme de bien et duement prier, est une addition mauvaise à la saincte cène de nostre Seigneur. Il y a d'aultres choses qui possible seroient moins à reprendre, qui toutesfois ne sont à excuser comme la cérémonie du chresme et onction. Le chresme a été inventé d'une phantasie frivolle par ceux qui ne se contenaient point de l'institution de Jésus-Christ , et qui ont voulu contrefaire le Saint- Esperit par un signe nouveau, comme si l'eau n'eust point suffy à cela. L'extrême-onction qu'on appelle a esté retenue par un zèle inconsidéré de ceux qui ont voulu ensuyvre les apostres, n'ayans pas le mesme don qu'iceux avoient. Car quant les apostres ont usé d'huile sur les malades, c'estoit pour les guérir miraculeusement. Quand le miracle est cessé, la figure ne doibt plus estre en usage. Parquoy il seroit beaucoup meilleur que ces choses fussent retranchées , tellement que vous n'eussiez rien qui ne fust conforme à la parolle de Dieu , et qui ne servit à l'édification de • l'Eglise. Vray est qu'on doibt supporter les infirmes , mais c'est pour les fortifier, et les amener à plus grande
perfection. Cela n'est pas à dire cependant qu'il faille complaire aux fols qui appètent cecy ou cela, sans sçavoir pourquoy. Je sçay la considération dont plusieurs sont retenus, c'est qu'ils craignent qu'un trop grand changement ne se puisse porter. Mesmes quand on a esgard aux voisins avec lesquels on désire de nourrir amitié, on leur veult bien gratifier en callant beaucoup de choses. Cela seroit à supporter en affaires mondains où il est licite de concéder l'un à l'autre , et de quitter de son droict pour racheter paix ; mais ce n'est pas tout un du régime spirituel de l'Eglise , lequel doibt estre ordonné selon la parolle de Dieu. Icy il n'est point à nostre liberté de rien octroyer aux hommes, ne de fleschir en leur faveur. Mesmes il n'y a rien qui desplaise plus à Dieu , que quand nous voulons par nostre prudence humaine modérer ou retrancher, ou advancer ou reculer, oultre sa voulunté. Parquoy si nous ne voulons luy desplaire, il nous fault fermer les yeux au regard des hommes. Quant aux dangers qui peuvent advenir, nous les debvons bien éviter en tant qu'en nous est, mais non pas en déclinant du droict chemin. Nous avons sa promesse qu'il nous assistera quant nous irons droict. Ainsi il ne nous reste sinon de faire nostre office, en luy recommandant ce qui en adviendra. Et voilà pourquoy les sages de ce monde sont souventes fois frustrés de leur espérance pource que Dieu n'est point avec eux, quant en se défiant de luy et de son secours ils cherchent des moyens obliques et lesquels il condamne. Voulons-nous doneques sentir la puissance de Dieu de nostre costé? Suyvons simplement ce qu'il nous dit. Surtout il nous fault tenir ceste maxime que la ré-
formation de son Eglise est œuvre de sa main. Parquoy il fault qu'en cest endroict les hommes se laissent conduyre par luy. Qui plus est soit en restaurant son Eglise, soit en la gardant , il y veult le plus souvent procéder d'une façon admirable et incongneue aux hommes. Parquoy de restraindre ceste restauration qui doibt estre divine à la mesure de nostre sens, et assubjectir ce qui est céleste à la terre et au monde , il n'y a point de propos. Par cela je n'exclus point la prudence qui est fort requise à tenir tous bons moyens et propres à ne point excéder ne çà ne là en quelque extrémité, à gaigner tout le monde à Dieu , si possible estoit. Mais il fault que la prudence de l'Esperit domine, non point de la chair, et qu'ayant interrogué la bouche du Seigneur, nous luy demandions qu'il nous guide et conduise, plus tost que de suyvre nostre sens. Quand nous en ferons ainsy, il nous sera aisé de coupper broche à beaucoup de tentations qui nous pourroient arrester au milieu du chemin. Parquoy, Monseigneur, comme vous avez commencé à réduyre la chrestienté en son estât par les païs d'Angleterre , non point en confiance de vousmesmes , mais d'estre soustenus par la main de Dieu , comme jusques icy vous avez senty ceste main puissante, ne doubtez point qu'elle vous sera telle jusques au bout. Si Dieu maintient les royaulmes et principaultés des infidelles qui luy sont ennemys, par plus forte raison il aura en sa sauve garde ceux qui se rengent à luy, et le cherchent pour leur supérieur.
Je viens maintenant au dernier article qui est de chastier les vices, et réprimer les scandalles. Je ne doubte point qu'il n'y ait loix et statuts bons et louables
au royaume, pour tenir le peuple en honesteté de vie. Mais les grands desbauchemens et énormes que je voy par le monde, me contraignent de vous prier à prendre aussy ceste sollicitude que les hommes soient tenus en bonne ethonneste discipline. Surtout que l'honneur do Dieu vous soit recommandé, pour punir les crimes dont les hommes n'ont point accoustumé de faire grand cas. Je le dy pource que quelquefoys les larrecins, batteries et extorsions seront asprement punis, pource que les hommes y sont offensés. Cependant on souffrira les paillardises et adultères, les ivrongneries,lesblasphesmes du nom do Dieu, quasy comme choses licites ou bien de petite importance. Or nous oyons au contraire en quelle estime Dieu les a. Il nous déclaire combien son nom luy est précieux. Cependant il est comme déchiré par pièces et foullé aux pieds. Il ne se peult doneques faire qu'il laisse tels opprobres impunis. Qui plus est l'Escripture nous monstre que par les blasphesmes tout un pais est infecté. Quant aux adultères ce nous doibt estre une grande honte à nous qui nous réclamons chrestiens, que les payens y ayent tenu plus grande rigueur à les punir que nous, et mesmes quelques fois qu'on ne faict que s?en rire. Quant le sainct mariage, qui doibt estre une imaige vive de l'union sacrée que nous avons avec le Fils de Dieu, est poilu, que l'alliance qui doibt estre la plus ferme et indissoluble de ce monde , est desloyaument rompue, si nous ne prenons point cela à cœur, c'est signe que nous n'avons guères zèle de Dieu. Touchant la paillardise, il nous doibt bien suffire que sainct Paul la compare à sacrilège, d'autant que par icelle les temples de Dieu, qui sont nos corps, sont prophanés.
Item que les paillards et ivrognes sont bannis du royaume de Dieu, tellement qu'il nous est defiendu de converser avec eulx, dont il s'ensuit bien qu'ils ne doibvent point estre endurés en l'Eglise. Or, voylà qui est cause de tant de fléaux qui sont aujourd'huy sur la terre. Car d'autant que les hommes se pardonnent telles énormités, il fault que Dieu en face la vengeance. Parquoy afin de prévenir son ire, je vous prie, Monseigneur, d'y tenir la bride royde, et faire que ceulx qui oyent la doctrine de l'Evangile, s'approuvent estre chrétiens par saine te té de vie. Car comme la doctrine est l'âme de l'Eglise pour la vivifier, aussy la discipline et correction des vices sont comme les nerfs pour maintenir le corps en son estât et vigueur. L'office des évesques et curés est de veiller sur cela, afin que la Cène de nostre Seigneur ne soit point polluée par gens de vie scandaleuse. Mais en l'authorité où Dieu vous a mis , la principalle charge revient sur vous, voyre de mettre les aultres en train , afin que chacun s'acquitte de son debvoir, et faire que l'ordre qui aura esté establi soit deument observé.
Or, Monseigneur, suyvant la protestation que j'ay faicte cy-dessus, je ne m'excuseray point plus au long , ne de la prolixité de mes lettres, ne de ce que je vous ay librement exposé ce que j'avois sur le cœur. Car je me confie que mon affection vous est congneue, selon vostre prudence , et comme vous estes exercé en l'Escripture saine te, vous voyez de quelle fontaine j'ay puisé tout ce qui est icy contenu. Parquoy je ne crains point de vous avoir esté fascheux et importun, en vous monstrant, selon que je puis, le bon désir que j'ay que le nom de Dieu soit tûusjours plus amplement glorifié par vous, dont je
le supplye journellement, le priant qu'il luy plaise vous augmenter ses grâces, vous confermer par son esprit en une vraye constance invincible, vous soubstenant contre tous ennemis, vous ayant avec toute voslre maison en sa saincte protection , faisant que heureusement vous administriez la charge qui vous est commise , tellement que le roy aye de quoy louer ce bon Dieu d'avoir eu un tel gouverneur en son enfance, tant pour sa personne , que pour son royaume. Sur quoy je feray fin, Monseigneur, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce. Genesve, ce 22 d'octobre 1548.
A MADAME DE CANY * Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107 a.
Madame , je n'eusse pas entreprins de vous escrire, si un homme auquel je me dois fier entre les aultres
* Péronne de Pisseleu, femme de Michel de Barbancon, seigneur de Cany, un des personnages les plus importants de la Picardie. Cette dame, instruite dans la foi réformée par Laurent de Normandie, lieutenant du roi a Noyon, et ami de Calvin, eut longtemps à souffrir des rigueurs de son mari qui devait plus tard partager ses croyances. Bèze, Hist. eccl., t. H, p. 244. De Thou, L. XXV. Madame de Cany, sœur de la duchesse d'Etampes, favorite du dernier roi, jouissait à la cour d'un crédit dont elle usa toujours noblement. Elle habitait d'ordinaire le château de Varannes, situé sur l'Oise, près de Noyon.
ne m'en eust donné la hardiesse, m'asseurant que mes lettres vous seraient agréables. C'est Monsieur de Normandie, lequel se sentant obligé envers vous, pour l'affection que vous luy avez monstrée, auroit un singulier désir de vous faire service, quant il en auroit le moyen, et pourtant a tel soing de vostre salut que doibt avoir celuy qui se congnoist avoir esté aymé de vous, en tiltre et qualité de chrestien. A ceste cause il m'a incité à vous escrire, pensant que non-seulement vous prendriez plaisir à mes lettres , mais qu'elles vous seroyent aucunement profitables, tant à vous consoler aux extrémités où vous povez estre, que vous exhorter à persévérer, comme il en est bien mestier au milieu de tant de tentations. Et pleust à Dieu que j'eusse plus ample moyen à m'y employer. Mais puisque son plaisir est que nous soyons séparez par si longue distance de lieux, laquelle ne permect plus grande communication entre nous, je vous prie, Madame, de prendre ce que j'en fais comme ung tesmongnage de la solicitude que j'ay de procurer vostre salut. Si pour la confession que vous faictes de vostre chrestienté, il se dresse entre vous des murmures et des menaces, qu'il vous souvienne à quoy nous sommes appelléz, c'est que nonobstant toutes contradictions de ce monde, nous facions l'hommage au Fils de Dieu qui luy appartient. Mesme ce vous doibvent estre aultant d'advertissemens pour vous préparer à plus grandes choses, car il n'y a ne grand ne petit qui se doibve exemter de souffrir pour la querelle de nostre souverain Roy, en laquelle gist tant son honneur que noslre salut. Surtout puisque luy-mesme a commencé par nous monstrer le chemin, qui sera celuy de nous
qui osera refuser de l'ensuyvre? Quelle sera la grandeur ou haultesse qui nous pourra donner plus grant privilège que luy? Qui plus est, si nous pouvons gouster quel honneur il nous faict , se voulant servir de nous à maintenir sa vérité qui est si précieuse, nous prendrons cela à un singulier advantage, plus tost que d'en estre faschéz. Vray est que le sens de l'homme ne le peult apréhender, mais puisque la sagesse infaillible de Dieu prononce que ceux qui sont persécutéz pour le tesmongnage de l'Evangile sont bien heureux, quoy qu'il en soit, il nous fault acquiescer à ceste sentence. Et de faict, qui sommes-nous pour dire que nous défendions la querelle de Dieu? Quelle est nostre suffisance à ce faire, veu que (nous) sommes du tout encleins à mensonges? Gomment serions-nous tesmoings de sa vérité, sinon qu'il nous y reçust par une grâce singulière? D'aultre part, au lieu que nous méritons de souffrir à cause de nos péchés toute vergongne et ignominie, toutes misères et tourmens, voire cent mille morts, si possible estoit, avons-nous à nous plaindre et non plus tost à nous resjouir, quant , en oubliant nos fautes , il veult que nous souffrions pour son nom? Au reste, d'autant que nous sommes si rudes et charnels que nous ne parvenons point jusques-là, prions ce bon Dieu qui luy plaise imprimer en nos cueurs ce que nous trouvons si estrange. Oultre plus conservons - nous en l'exemple des apostres qui ont réputé à grand honneur l'opprobre du monde, et s'y sont glorifié*. Brief, ne pensons jamais avoir bien profité si nous ne préférons à tous les triomphes du monde, de combattre soubs l'enseigne de nostre Seigneur Jésus, assavoir portant sa croix.
Ainsy, Madame, advisez, je vous prie, si jusques icy vous avez mis peine de servir et honorer un si bon maistre, de vous y efforcer plus que jamais, vous armer contre toutes résistances, prendre courage contre toutes difficultés pour les surmonter , car puisque les mondains ont souvent une constance invincible à la poursuyte de leurs vanités, endurant patiemment tant de travaux, molestes et dangers, ce seroit trop grand honte à nous de nous lasser au milieu du chemin du salut ; combien que ce n'est pas encores le tout de se montrer vertueux és persécutions, car quand il n'y auroit nuls ennemiz qui nous fissent guerre ouverte, nous trouvons assez de répugnance en nous-mesme et tout à l'entour, pour nous empescher de suivre nostre vocation, ce que tous ceux qui ont un vray zèle de se dédier à Dieu, expérimentent mieulx qu'on ne leur sçauroit dire. Or, pource que je vous tiens du nombre, je vous prie de vous exercer continuellement en ceste doctrine de renoncer de plus en plus au monde, afin d'approcher de nostre Seigneur Jésus qui nous a une fois acquis pour nous en retirer. J'entens le monde tel que nous le portons en nous, jusques à ce que nous soyons réforméz à son image. Et puisque toute nostre nature, selon que par la corruption de peste elle a esté dépravée, est ennemie à Dieu, le royaulme de nostre Seigneur Jésus-Christ ne peult estre deuement estably, jusques à ce que tout ce qui est du nostre soit abbatu. Et non-seulement les vices patens qui sont condamnéz des hommes, mais aussy jusques à nostre raison et sagesse. Je sçay que je ne vous parle point de choses nouvelles, et que par la grâce de Dieu vous avez commencé de longtemps à
suivre ce chemin de la saincte vocation céleste. Mais c'est une estude où il nous fault profiter jusques à la fin. Et comme j'ay ample matière de louer Dieu des grâces qu'il vous a données , et dont il se magnifie en vous en y faisant reluyre sa gloire, aussy attendu nostre fragilité que nous sentons tous, je pense que n'est pas peine superflue de vous exhorter à poursuivre, comme vous faictes. Et selon que le propre des chrestiens est de se submettre en toute humilité à recevoir les admonitions qui leur sont faictes au nom de Dieu, mesmes que les plus sçavans se rendent voluntairement dociles, j'espère que vous recevrez le tout d'ung cueur bening et humain. Or pour vray quant j'entens que Dieu a besongné si puissamment en vous, et qu'il vous a donné des vertus tant singulières, je suis d'aultant plus esmeu à désirer qu'il augmente son œuvre en vous, jusques à ce qu'il ait du tout achevé, et voylà qui m'a poussé à vous déclarer plus librement mon désir et affection.
Sur ce, Madame, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplie nostre bon Dieu vous tenir en sa saincte protection, vous guider par son Sainct-Esprit en toute prudence et force, vous faire la grâce de servir à son honneur, jusques à ce qu'il nous recueille tous à soy. Ce 8 de janvier (1549).
Vostre serviteur et humble frère ,