A MADAME DE CANY
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107« .
Madame, il me faict bien mal que l'acte si louable que vous feistes il y a environ demy an, n'a mieulx
* Sans date. La fin manque. Nous croyons que cette lettre se rapporte aux premiers mois de l'an 1552.
rencontré. C'est que quelque bon et vray serviteur de Dieu ne s'estoit trouvé à l'endroit d'un tel secours qu'a receu une aussy meschante et malheureuse créature qu'il y en ayt au reste du monde. Sçachant en partie quel homme c'estoit, j'eusse voulu qu'il fust pourry en quelque fosse, si ce eust esté à mon souhait, et sa venue me resjouit autant, comme qui m'eust navré le cœur d'un poignart. Mais jamais je ne l'eusse cuydé un monstre si exsécrable en toute impiété et mespris de Dieu, comme il s'est icy déclairé. Et vous asseure, Madame, s'il ne fust si tost eschappé, que, pour m'acquitter de mon debvoir, il n'eust pas tenu à moy qu'il ne fust passé par le feu \ Toutesfois si le bien que nous taschons de faire n'adresse comme il seroit à désirer, c'est bien assez que Dieu accepte nostre service. Il nous commande de subvenir à tous ceux qui sont en nécessité, et surtout qui endurent pour son nom. Si les
1 Quel est le personnage auquel se rapportent ces paroles, empreintes à la fois de l'esprit inflexible du temps et de l'âpre rigueur du réformateur? L'historien n'a que des conjectures : Est-ce Jérôme Bolsec? Mais un jugement régulier l'avait banni de Genève, et Calvin lui-même ne parait pas avoir invoqué une sentence plus sévère contre ce novateur que le ressentiment devait transformer en un vil pamphlétaire. — « Hyeronimus iste in perpetuum exilium publico judicio ejectus est. Atrociorem pœnam nos expetere falso quidam maledici sparserunt, et stulte creditumest.. » Calv. Bullingero , mense januarii 1552. Dans ce siècle inexorable pour les témérités de la foi, Servet ne paraît à Genève que pour expirer sur le bûcher, et Gcntilis n'échappe pour un temps à l'échafaud que par la rétractation volontaire de ses opinions. Nommer Gentilis , Servet , Bolsec , c'est rappeler les principales victimes de l'intolérance calviniste au XVI"* siècle, mais ce n'est pas dissiper le mystère qui s'attache au personnage désigué dans la lettre de Calvin à Madame de Cany.
hommes se trouvent souventesfois indignes d'avoir esté aydéz, contentons-nous que le Maistre advoue le tout comme faict à sa propre personne. Et mesme quand les hommes seront ingrats,* qu'il en fera une récompense si ample de laquelle nous ne pouvons estre frustréz. Et en cela nous avons un beau privilège par-dessus ceux qui en servant à leurs phantasies , se font à croire qu'ils servent à Dieu. Car quand nous suivons ce qu'il approuve , nous ne sommes point en danger de perdre nostre peine. Parquoy ne nous lassons point en bien faisant, comme aussi sainct Paul nous exhorte, signifiant que nous ne pourrons trouver beaucoup de choses aux hommes qui nous feroient incontinent perdre courage, si nous ne jections nostre veue plus loing. Et de faict il n'y a doubte que nostre Seigneur ne vueille esprouver nostre constance quand il permet que telles tentations nous adviennent. Aussy celuy qui vouldra faire bouclier de l'ingratitude des hommes, ne sera pourtant à excuser. De nostre part il est bon mestier que nous soions conferméz contre tels scandalles, car nous en sommes tous les jours battus. Et je ne doubte pas que nostre Seigneur ne vous ait tellement con fermée, que vous ne laissiez de vous emploier envers les siens quand l'opportunité s'y offre, et vous avez le moien de ce faire selon que vous y estes tenue. Car puisque Dieu accepte et alloue en ses comptes ce qui est faict aux siens, c'est à luy que nous défaillons, non pas aux hommes, ne faisant point nostre office en cest endroit. Or nostre Seigneur vous présente par nous un moien pour monstrer vostre persévérance , combien qu'il me suffît de vous avoir exhortée en général.
Quant à l'affaire présente, j'ayme mieulx tous supplier comme je vous en supplie autant affectueusement qu'il m'est possible. C'est pour Monsieur de Besze1, contre lequel plaidoit un nommé Monsieur de Sunistan pour le prieuré de Longemeau. Depuis qu'il s'est retiré par deçà, il ne pouvoit faillir d'estre condamné, comme vous sçavez que les choses se meuvent à nostre faveur. Tant y a que Monsieur de Sunistan se fust bien contenté à beaucoup moins , et a plus obtenu qu'il n'eust osé souhaister. Car le sieur de Besze a esté condamné envers luy à tous despens, avec restitution des fruicts. Surquoy il moleste les commissaires qui les ont receus au nom du dit de Besze. Pour remédier à ce mal , nous avons advisé, Madame, de nous retirer vers vous comme à un refuge que Dieu nous donne. Nous espérions bien que Madame * vouldra beaucoup faire en nostre faveur. Et puisque c'est par le moien d'elle que le dit Sunistan a le bénéfice, c'est bien raison que pour le faire déporter de la poursuitte des despens, elle ayt toute authorité envers luy. Je vous assure bien sans feintise, quand il aura fait tous ses effors, il ne trouvera pas où prendre ce qu'il cherchera. Ainsi, Madame, je vous supplie derechef que vostre plaisir soit d'en escripre si affectueuse-
1 Théodore de Bèze, alors professeur de littérature grecque à l'académie de Lausanne. Né le 24 juin 1549 à Véselay en Bourgogne, il avait quitté Paris après une jeunesse brillante et dissipée, et s'était retiré, le 24 octobre 1548, à Genève, abandonnant la possession des riches bénéfices qu'il tenait de son oncle, l'abbé de Froidmont. De ce nombre était le prieuré de Londjumeau, qui devint la matière d'un long procès entre Bèze et le nouveau titulaire, M. de Sunistan, protégé de la duchesse d'Etampes.
* Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes. Elle était sœur de Madame de Cany.
ment à la dite dame, qu'elle prengne la chose à cœur pour faire contenter le dit de Sunistan de la ( présente ? ). Combien que je ne vous fay pas tant ceste requeste en mon nom qu'en celuy de nostre Maistre qui a tout crédit et puissance envers vous, comme il le mérite. Ce que je dys, non-seulement pour excuser la hardiesse que je prens, mais aussi pour obtenir* plus facilement de vous ce que je demande. Cependant je proteste en vérité, si je ne faisois ce qu'en moy est pour délivrer de fascherie l'homme pour lequel je parle, je ferois tort à Jésus- Christ et à son Eglise. Nostre Seigneur a besongné en luy, en ce qu'il s'est retiré, veu les ayses qu'il avoit, de l'espérance de venir plus oultre. Mais je laisse cela pour parler de ce que je ay congneu. Mesmes je ne toucheray point beaucoup de vertus qui le vous feroyent aymer singulièrement, si vous les aviez aperceues comme moy. Seulement je vous diray qu'il a receu des grâces excellentes de Dieu, et les faict tellement valloir au profict commun de l'Eglise que c'est vrayement une perle. Voilà pourquoy j'ay dit que je n'ay pas tant esgard à un homme privé, qu'au debvoir que j'ay à mon Maistre et à toute sa maison, laquelle auroit grand intérest si un tel esprit estoit desbauché par vexations et molestes. Et ne suis point seul qui en ay ce jugement. Mais tous ceulx qui ont en recommandation l'honneur de Dieu, ayment et prisent l'homme comme un thrésor. Je croy que mon frère de Normandie ne vous en escrit pas de moindre affection que moy. Et aussi nous accordons bien en cest endroit comme en tout le reste, tellement que je croy que l'amour des deux est pareille envers luy.
Laurent de NormaoOie. Voir la note 1, p. 296.
Vous pourrez avoir quelque goust de son Esprit par quelques passages qu'il a translatez , combien qu'il a d'aultres dons qui surmontent et sont beaucoup plus à priser. Mais j'espère, Madame, que la seule lecture des pseaulmes que vous recepvrez par le porteur1 , m'excusera envers vous de ce que je vous requiers si instamment qu'il vous plaise d'estre moien de luy donner repos, à ce qu'il poursuyve cest ouvrage et choses meilleures; et en le faisant vous obligerez plusieurs bons personnages
à vous auxquels je sçay que désirez faire plaisir