E\ ITALIE
Monseigneur, il n'y a point de nouvelle, pour si avantageuse qu'elle puisse estre, qui puisse récompenseï* celle de la perle que vient de faire le parti de la liberté de
' Au moment où Chapelain s'inquiélait ainsi <le ia sanlé du duc de Weymar, le grand capitaine élait mort déjà depuis dix jours ( 1 8 juillet). Chapelain, du resie, le Jour iiièine où il exprimait ses craintes à M. Du Maurier, annonçait eu post-scriptum à M. Du Fay de la Trousse {i^ i55) la triste nouvelle qu'il venait de recevoir : <'Le pauvre Duc de Veimar est mort de pesle à Nanmbourjj de là le Rhin. C'est une perle irréparable, Guébriant tient pour le présent sa place et soustient ce grand faix en attendant des ordres de la Cour. Ce luy est un honneur extrême et d'autant plus s'il em-
l'Europe en la personne de M' le Duc de Veimar, que vous aurés sceu sans doute qui est mort de peste le 18° du courant à Nauvembourg sur le Rbin , qu'il avoit passé là mesme , le 1 A , pour aller au secours de Hottenwiel assiégé par Lamboy, Général des trouppes de Bavière. Je veux croire que Dieu permettra que nous conserverons son armée et ses places, quoyqu'il y ait assés à craindre de ce coslé là. Mais, quand il n'y auroit autre mal que sa mort, il est assés grand pour faire que nous nous plaignons long temps et que nos ennemis en respirent et en tirent de grands avantages.
Dans la désolation oxi tous les gens de bien sont de ce malheur, il semble qu'ils n'espèrent s'en consoler que par les bons succès que vos nouvelles conquesles promettent du cnsté d'Italie, et quelques uns mesme s'imaginent, si l'armée de ce Pri?)ce ne se dissipe point par les soins et par l'addresse de M. de Guébriant, qui y a grand crédit, que le Roy vous pourra engager à prendre sa place comme le seul capable de la remplir par les raisons de la naissance, valeur, conduitte, libéralité et amour de la Patrie^. Les dernièi-es nouvelles etc. (sic).
Je prie Dieu qu'il vous conserve et suis, Monseigneui-, vostre, etc.
De Paris, ce 29 jiiiilel iG'iij.
pesche la dissipation de ces trouppes. M' le duc de Longueville a repris Saluées, Fossan, Villefranche et forcé Bène; M' le Prince, Salses. Leganès [est] mort.» Cette dernière nouvelle était fausse : le marquis de Leganès devait vivre encore assez longtemps, et sept ans plus fard (i6i6) les armées françaises retrouvèrent cet adversaire en Italie.
- Ce fut ce qui arriva. Montglat dit (t. l, p. 268): «Aussitôt que ce traité fut signé [le traité avec les principaux oCTiciers de l'armée du duc de Weymar] , le duc de Longueville , qui élait en Italie, fut nommé général de cette armée.''
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
A M. L'ÉVESQUE DE GRASSE (GODEAU
À GRASSE
Monsieur, j'ay jugé de voslre perte po iule pauvre Camusat comme vous mesnie, mais je ne croy pas, comme vous, qu'avec luy soit mort tout le service que vous doit sa maison et qu'il est raisonnable qu'elle vous rende. Pour ce qui regarde vos ouvrages imprimes, sa vefve, assistée d'un jeune homme de bonnes lettres, parent du défunt, et qui demeure chés elle, vous y donnera tousjours tout le contentement que vous sçauriës désirer. L'Académie vous en est une preuve qui i'a retenue en la place de son mary pour libraire de la Compagnie, la préférant à Cramoisy qui avoit brigué cet employ auprès de son Enf ot qui l'avoil obtenu sous condition qu'il seroit agréé par les Académiciens. Pour ce qui regarde vos autres intérests, la mesme vefve prétend vous y rendre le mesme sei"vice que son mary et ce jeune homme n'y est pas moins propre ny moins aflectionné.
J'ay fait voir voslre lettre du i 'j . où vous parlez de ces cent escus, à M' Conrart, afin qu'il traitte ce particulier comme le reste, puisqu'il se trouve icy. J'en parleray néantmoins à la première veue à la vef\e ou à son ayde, et vous monderay ce que j'en auray appris.
L'acheminement de la santé de M' de
' Nicolas Pavillon fut (^vêque d'AIol de juin 1687 à décembre 1677. On connaît les lon{|s démêlés qu'il eut à cause de ses opinions jansénistes, avec Louis XIV et avec la cour de Ironie. Le demi-janséniste Godeau était lié avec lui, comme avec la plupart des aulres prêtais jansénistes de son temps.
- Non, ii n'était pas même passable, et l'approbation de Balzac était aussi peu sincère que relie qui est donnée par Pliilinte an sonnet d'Oronle.
Feuquière est tousjours grand, et le Roy et les ministres monstrent tousjours d'estre bien persuadés de luy.
J'ay fait tenir vostre paquet h M' d'Alet '. Je donneray vostre lettre à M'" de Rambouillet, au retour de Suresne, oii elle est depuis quelques jours, et à M"' Paulet aussy.
Je suis le tout vostre.
De Paris, ce 29 juillet iG3i).
A M. DE BALZAC
À BALZAC
Monsieur, il faut que le Sonnet soit passable puisque vous luy donnés une si authen ti(jue approbation '\ et je vous avoue que j'en ay quelque complaisance, "voyant par ce que vous m'escrivés que je le puis sans offenser la pudeur, et, comme l'on dit, ou conscience. Je fus aussy espouvanté (jue vous au premier éclat de ce tonnerre de panglossie, et je luy refusay mon consenlom<Mil dans ro[)iniou que son aulheur auroit fait (pielque grande disparate ^ dans ce recueil, dont il me donnoit avis, auquel je luy laissay entendre que je ne voulois point avoir de part; et peut [estre] eus-je raison de cette créance, car il n'y a guères d'apparence que les vers qu'il a fait rimer par tous les néophiles des collèges de Rome, non seulement dans tous les langages de l'Europe, mais
•' Disparate, terme vieilli, dit M. I,itlré, r incartade, action capricieuse ot déraisonnable.- M Ijiltré, après avoir cité, pour l'emploi de ce mol, M"" de Sévigné, M'"" de Maintenon et Saint-Simon, s'étonne de ce que l'Acadéinio lasse disparate du léminin, bien que le mol soit masculin en espagnol {disparate, de disparar, faire des sottises, des extravagances). Dès 1689, Chapelain employait le mot au féminin, comme, quelques années plus tard, W (!<• Sévigné.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
encore en hébreu, saniaiitain, persien', esclavon , arabe , cophita % éthiopien , chinois , japonais, mexicain et peuran\ soient des vers qu'on peusl comparer à vos latins ou aux François cle Malherbe. Le seigneur Pangloliste, à vous dire le vray, est un courtisan romain qui fait le pantomime * et se met en toutes postures pom- plaire et pour parvenir. Il a fait venir un mal de cœur estrange aux Muses putëanes ^ qui i'avoient autresfois receu dans leurs concerts et jugé digne de boire dans leur Asganippe'', depuis qu'il les a sollicitées publiquement et effrontément de travailler de deçà auprès de son Ém" pour le faire couvrir d'une mitre et Tarnier de quelque bon pastoral '.Cette tentation a causé murmure entre les frères et l'on luy a uiterdit le feu et l'eau comme un membre corrompu et digne d'estre séparé de leur corps. Il ne vous falloit pas laisser ignorer cette particularité, afln que vous connussiés l'homme tout entier, et que vous
' Sic pour persan.
- Sic pour copte.
' Sic ^our péruvien.
' Perrot d'Ablancourl est le premier écrivain que cite M. Liltré parmi ceux qui ont employé le mot pantomime comme synonyme d'acteur ne s'exprimant que par gestes. Puis viennent La Bruyère, Voltaire, Duclos, etc. Le Dictionnaire de Trévoux cite encore, à ce propos, une plirase île Saint -Evremond.
^ Les muses des frères Du Puy.
" On se souvient des fontes Agunippid".-! d'Ovide.
' Livre où sont contenues les prières , les cérémonies, les fonctions qui tiennent à l'épiscopat.
» Balzac répond ainsi à ce paragraphe (lettre XXVll du livre XX, p. 8o5 de l'in-fol.) : «Que je suis mal édifié du parasite italien! les Muses Balzacides n'en sont guères moins desgoulées que les Putéanes. Ces devoirs de piété qu'il rendit à la mémoire de son ami me plurent infiniment, et j'en ay rendu Irsmoignage. Mais je
vissiés par cet exemple que la vertu n'est pas quelques fois incompatible en un mesme sujet avec le vice '.
Je feray sçavoir par M' L'Huilher si vostre dernière lettre luy a esté envoyée et si M' Hullon s'est bien acquitté de ce dont le bon Camusat l'avoit chargé. .M' Conrart sçaura aussy la continuation de l'honneur que vous avés pour sa vertu, et j'apprendray de luy ce que vous désirés touchant le sieur Du Moulin'. Il me monslra ces jours passés, une lettre que luy escri^t Spanheim, Allemand, célèbre ministre de Genève, autheur du Soldat Suédois et du Mercure Suisse, oii il estoit parlé de vous sans affectation et obligemmpit ". Je luy demanday l'extrait de cet article que vous trouvères icy escrit de sa main.
Pour le sieur Du Breton, il dit si clairement dans sa lettre que le jésuite dont est question s'appelle Du Breton, comme luy, et le jésuite sçait si bien luy mesme les dili-
ne puis souffrir qu'il en veuille faire un Irallc.-i Celte lettre, datée du i.5 décembre itiSo-, est détachée de la lettre déjà citée, de la même page, que j'ai cru pouvoir mettre au i" septembre environ.
' Balzac avait dit, dans une autre lettre déji'i citée (p. 8oi de l'in-fol.) : «Obiigez-moy de sçavoii de Monsieur Conrart, si depuis peu Monsieur du Moulin n'a pas fait imprimer quelques sermons: car de temps en temps je suis bien aise de voir sa façon d'escrire.'i
'» Frédéric Spanheim, né à Amberg (Palatinal) le i" janvier 1600, mourut à Leyde ie 3o avril iSig. Il fut d'abord étudiant à Genève; il y revint en 1627 et y fut nommé professeur de philosophie, puis(i63i) de théologie. Il fit paraître (Genève, i633, in-8") le Soldat Suédois OH l'histoire de ce qui s'est passé en Allemagne depuis l'entrée du roi de Suède, en i 63 0 , jusqu'à sa mort, et libid., i63/i, in-8°) le Mercure Suisse, contenant les mouvements de ces derniers temps.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
gences grotesques qnïl (it pour satisfaire à son arabition et qui ont donne sujet à ce que nous nous en escrivismes * , qu'il est inipossilîle que cela ne soit connu, si sa lettre est veue par le moindre émissaire (le ce redoutable corps.
En ce cas le remède est la négative parce qu'en Testât où sont les cboses, les plus honnestes libertés qu'on prend sur le sujet de ces M" sont de ces reniables et désavouables.
Enfin vous m'avés envoyé de quoy dégager ma parole envers M'"" de Scudéry, et je puis désormais aller au Marais, sans craindre que ses yeux me facent des reproches. Je luy remettray vostre lettre entre les mains avec les protestations requises que c'est une fois pour toutes et à la charge de n'y plus retourner. Ce sera néantmoins en ternies civils et qui luy feront entendre vostre intention, sans luy faire de querelle. Il a pris une bizarre fantaisie' à M"^ son frère de me demander mon |)ortrait, ayant entrepris de me mettre au nombre des illuslics versificateurs dont il a tapissé son cabinet ',
quoyque la nature et la raison y résistent. Failtes moy raison , si vous pouvés , de cet insulte* et me donnés conseil comment je me dois garentir, ou de quelle sorte je ni'v dois conduire.
Je suis. Monsieur, vostre. etc.
De Paris, ce 3i juillet 1689.