‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 103 sur 134 · E.\ BRETAGNE · texte numérisé non relu

E.\ BRETAGNE

Monsieur, je ue vous ay point prorais de coraplimens, n>ais des nouvelles que vous trouvere's asse's amples dans le papier qui accompagne ce billet, bonnes et mauvaises selon le cours du monde qui souffre ce meslange et qui ne fait jamais personne en tout heureux ou malheureux. Je vous demande, en récompense, un peu de souvenir et relation succincte de vostre occupation sur la rivière de Loire dunmt les quatre jours que vous avds passes à n'avoir que des mariniers pour conversation.

Au reste, j'ay l'esprit plein de la conjuration du Conte de Fiesque et ne puis assés admirer que M. l'abbé de Retz, dans une profession si différente à la sienne et à son âge, ait peu réussir si excellemment '. Si vous ni'avés fait justice, M' le Duc de Retz, son fière", aura sceu la conlinuafion de

mon respect pour sa vertu et le désir ardent que j'ay d'estre utile à son service.

Vous sçavés ce que nous avons dit icy de jM"^ de Monplaisir et avec combien d'affection je me déclare partout son serviteur et son admirateur. Je vous prie qu'il ne l'ignore pas. et que si vous luy avés donné autresfois quelque estime de ma foiblesse, vous luy donniés maintenant les dispositions nécessaires pour me vouloir un peu de bien , qui est ce que vous sçavés que je soidiailte seulement des personnes de son mérite, et que je croy par mon affection ne pas démériter de luy.

Bien que je vous parle de M"" voslre l'emme la dernière, je la supplie très-huniblenient de croire qu'elle est des premières en ma mémoire, et que sa vertu m'est en vénération toute particulière, quoyqu'elle ait tout sujet de me repi'ocher que [par] mes négligences passées, je ne luy ay pas donné lieu de le croire , mais mal vit qui [ne] s'amande, et j'en veux faire h l'avenir une

luy doit porter toute sa vie 'et l'y porter par voslre propre exemple. . . -^

' François-Paul de Gondi, né vers le -lo septembre i6i3 (son acte de baptême est daté de ce jour-là), n'avait pas encore alors vingt-six ans révolus. Le cardinal de Relz {Mémoires , collection des Graiids ccrivaiiis de la France, (.1, p. 112ïih) parle ainsi de sou premier ouvrage : «J'en fis assez pour laisser voir que je ne voulois point m'atlacher à M. le cardinal de Richelieu, qui étoil un très grand homme, mais qui avoit au souverain degré le foible de ne point mépriser les petites choses. Il le témoigna en ma personne ; car l'histoire de la Conjuration de Jean- Louis de Fiesque, que j'avois faite à dix -huit ans [donc, si le renseignement est exact, en 16.32], ayant échappé, en ce lemps-là, des mains de Lozières [Pierre-lvon de la Leu, sieur de Lozières], à qui je l'avois confiée seulement pour la lire, et ayant été portée à M. le cardinal de Richelieu par Boisrobed, il dit tout haut, en

présence du maréchal d'Estrées et de Senneterre : loi/rt un danfrereux euprith Le témoignage de Chapelain, qui, dès le mois d'avril 16.39, ''^'^^^ ^" entre les mains le manuscrit de la 1res- libre imitation par l'abbé de Relz do Touvrage de Mascardi, laquelle imitation ne devait paraître qu'en i6G5, confirme, celle fois encore, le témoignage de Tallemanl des Réaux invoqué en ces termes par M. A. Feillet (édition des Œuvres du cardinal de Relz, tome 1. page 11.3) : «Avons-nous l'ouvrage tel que Relz l'avait fait en i632, ou peu après, vers i63q, comme parait le croire Tallemanl, qui le dit postérieur à quelques sermons (tome A. page 1 «8)?-

- Pierre de Gondi, d'abord général des galères, comme son beau-père (Henri de Gondi), devint duc de Relz par son mariage avec sa cousine (Catherine, duchesse de Retz (i633). Il fut fait chevalier des ordres du Roi en 1661, et mourut en 1676.

des plus douces pénitences du monde, comme qui diroit luy rendre des soigneux devoirs et, si j'en suis capable, d'utiles services. Avec vostre permission, je luy baiseray icy les mains et demeureray. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 6 aoust 1689.

CCCXXf.

À M'^' DE SCUDÉRY

Mademoiselle, je fus incivil de vous envoyer la lettre de M. de Balzac que je vous devois porter moy mesme, mais vous jettere's cette faute sur les embarras qui men ont desja fait commettre tant d'autres envers vous, et qui vous ont deu faire eslonner plus d'une fois, que j'use si mal de la permission que vous m'avés donnée, de vous rendre mes devoirs et de vous faire de mauvaises visites. Si vous m'avés pardonné les premières, je veux croii'e que vous ne me tiendrés pas rigueur pour cette dernière, et que vous vous contenterés du mal que j'ay eu en ne vous voyant pas. J'ay leu la lettre et l'ay trouvée digne de vous et de celuy qui Ta escritte, comme je me l'estois bien imaginé devant que vous me l'eussiés communiquée. Avec vostre permission je la garderay tout aujourd'huy pour la faire voir à une couple de mes amis qui seront bien ayses de voir que M' de Balzac con-

noisl vostre mérite et luy rend une partie de ce qui luy est deu.

Pour ce qui regarde mon portrait. Mademoiselle, M"^ le marquis de Montauzier s'est resjouy ' lorsqu'il vous a dit qu'il en avoit veu l'esbauche, et vous aurés à luy reprocher qu'en cette rencontre il n'a pas traitté assés sérieusement avec vous. C'est une matière sur laquelle je délibère encore, et, à vous dire mon sentiment en liberté, je panche beaucoup plus à supplier M' vostre frère de me dispenser de luy faire un présent si peu digne de son cabinet \ et de garder cet honneur pour ceux qui le méritent davantage. Je vous en parle sans cette modestie adèctée qui ne diffère guères de la vanité ', et vous jure que j'appréhende d'estre mesl(' parmi ces grands hommes qui parent et doivent parer votre illustre réduit. Gela no pourra estre sans faire tort à leur gloire qui s'offensera d'une société si inégale, et M' vostre frère doit craindre luy mesme d'en estre blasnié, comme s'estant volontairement trompé par ce choix qui leur est si peu avantageux. J'iray, au premier jour, chés luy essayer de luy persuader que je ne paroisse pas où je n'ay point de place légitime, ou recevoir de luy une nouvelle jussion qui me mette à couvert, et le charge de tout le mal qui en pourroit arriver. Cependant, vous le solliciterés , s'il vous plaist, en nja faveiu*, et le disposerés à ne me pas faire injustice en me faisant plus de grâce que je ne vaux ''. C'est celle que vous de-

1 Comme nous dirions : s'est amusé, a voulu rire.

- M. Ralhery, qui a reproduit cette lettre dans Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa coirespondance (pages hiti et ii5), a cité {Notice sut- Mademoiselle de Scudéry, ibid., page 19) un passage de Tallemant des Réauv sur la collection formée par Georges de Scudéry de ^tous les portraits des illustres en poésie, depuis le père de Alarot jusqu'à Guillaume Collelet,» ajou-

tant (note 1 d(j la page 30) : w Scudéry a donné lui-même la description de son cabinet et de quelques aulres peintures, dans un volume que nous recommandons aux curieux : Le cabinet de M. de Scudéi-y, Paris,- Aug. Courbé, i6i6, in-4°. »

^ Oui, suivant certains moralistes, est pire que la vanité.

^ On a imprimé dans Mademoiselle de Scudéry (p. il 5) : trque je ne veux.n

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

mande pour celte heure avec instnuce, Madenioiselle , vostre, etc.

De Paris, ce li ' aousl 1689.

cccxxn.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, vous avés quelquesCois esprouvé (les retarrlemens à la réception de nos lettres , mais il me semble que vous n'en avés point perdu jusqu'icy, et je ni'asseure que le paquet vous aura esté rendu un moment après vostre despesche partie, et que le puncluel Rocolet sera absous de la négligence que la lenteur du courier luy a fait imputer. En tout cas, pour mon particulier, ce ne seroit qu'une lettre perdue , où M"' la Marquise de Sablé perdroit plus que moy, puisqu'elle en faisoit le principal sujet, si je ne me trompe, et que je vous y disois une partie du bien que j'ay reconnu en elle '. Il me fascheroit davantage que le messager .'ust égaré le paquet de livres que je luy envoyay par le mesme Rocolel, pour ce qu'ils sont de mes mignons, et qui) seroit mal aisé d'en trouver autant à vendre dans tout Paris, quaiito egli offrande. Vous jugés bien que c'est tout ce que javois de la querelle

du Caro et du Castelvelro, dont vous lue tesmoigniés par vos dernières que vous sériés bien aise de vous divei'tii- '.

.\u reste, j'ay envoyé vostre response à M"' de Scudéry, qui s'en est parée comme de raison et qui me l'a envoyée avec un billet, afln que je visse sa gloire et vostiv bonté. Elle n'a que faire et a de l'esprit et de l'ambition , si bien qu'elle attaque volonùers et tient ses amis en exercice par ses missives qui, pour bonnes qu'elles soient, sont de fort mauvaises choses pour des personnes occupées connue nous. Quant à vous, je luy pardonne puisquelle vous fait produire de belles choses et quelle en tii-e avantage dans le monde, mais pour moy je ne sçay de quoy elle s'avise de me tirer tous les huit jours une response de calibre de celles que je vous fais qui me deshonnore 1 «ici , si elle les monstre, et qui ne luy sçauroient faire dhonneur. Je souhaitte quolquesfois destre malade ou en prison alin d'avoir une excuse légitime de ne luy point esciire de mauvaises lettres. Car d'avoir le front de la laisser sans repartir, lorsque ses billets m'altrappent chés moy, et dans une santé seulement médiocre, c'est ce que je n'ay peu encore obtenir de moy.

J'attens voslie conseil là dessus ' et ce-

' La lettre porte, à la vérité, la date du 1 août, et c'est cette date qui lui a été donnée dans le recueil de MM. Ralhery et Boulron; mais comme ladite lettre est placée dans le manuscrit de Chapelain après deu\ lettres du 5 août, après deux autres lettres du 6 août, et avant une lettre du 7 août, j'en ai conclu que le chifTre IV a été substitué par erreur au chiffre VI, et j'ai cm pouvoir rétablir la bonne date.

- Balzac (lett.XX.VlIl du liv.XX,p.SoGde l'inloi. ) répond ainsi : rtVgus avez veu par mes lettres précédentes que j'ay receu toutes les vostres , et que l'éloge de vostre Marquise ne s'est point perdu. . . n Illettré, datée du ag décembre 1689, a probablement plé écrite trois ou quatre mois plus toi.

^ Dans la lellre I du livre XXL p- 808 de l'infolio, Balzac accuse réception à son ami «des trois volumes de i'afliiire du Caro 1 , lui promettant de les lui rendre «avec fidélité, n et l'en remerciant -•de tout son cœur.n

' Voici ce conseil (lettre XX\ III du livre XX. déjà citée : f Si c'estoit elle [la manpiise de Sablé ] qui envojast les billets, il les faudroit souffrir en patience. Mais la persécution de l'autre n'e.st pas supportable, et je vous jure que je n'aurois jamais dit de bien d'elle, si j'eusse sceu qu'elle vous assassinast ainsi de ses escrilures. J'aurois par là essayé de vous plaindre. La *** [M"* de Gournay sans doute] se voulut autrefois jouer à moy df cette sorte ; mais je fus plus vaillant que vous, et

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

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pendant je vous tliray que M. de Saint- Cvran, depuis trois ou ([uatie mois', nest veu que de I\r l'Ëscot, théologien députe' pour l'examiner sur sa créance', et qui n"a point passé de semaine depuis sans l'entretenir en forme et ani|)lement deux ou trois lois. Il y en a qui disent que c'est |)Our le mettre en liberté, après qu'on l'aura reconnu pour ce qu'il est, et que cet examen se fait afin de monslrer que le seul intérest de la Religion l'a fait mettre dans le bois de \ incennes. Le temps nous en esclaircira.

M' Le VLiistre est toujours le niesme liomnie, c'est-à-dire reclus, priant Dieu, et esludiant sans que jusquicy il ait pris la plume poiu" escrire que pour la défense du mesme M' de Sainl-Gyran , accusé par M' de Langres^ de plusieiu-s erreurs qu'il envoya à M' le Cardinal escrit et signé de sa main. On m'a monstre sa response en secret, quoyqu'il ne se soucie pas quelle soit secrette. mais ses amis prudens, et qui voyent de plus près la disposition du temps, ne trouvent pas à propos qu'elle se publie, de peur que cela ne luy nuise et à son amy. C'est en vérité une chose fort belle et fort digne de luy V

\r Granier. comme je pense vous avoir mandé, est dans le chasteau d'Angers plus que soupçonné d'estre dans les sentimens

du Père Seguenot, duquel on prétend qu'il semoit hautement partout la doctrine. On n'a nulle autre nouvelle de luy.

Je loue vostre bon naturel de sentir la jierte que nous avons faite du pauvre Camusat, et vostre générosité d avoir voulu donner ces quatre lignes glorieuses h sa mémoire.

Nous sommes dans les embarras jusqu'aux yeux par la mort du Duc de Veimar ot la prise de la ville de Thurin. L'inlérest que jay à ce dernier mouvement, à cause <le W de Longuevdie, me donne grande matière de vous entretenir et de déplorer les malheurs publics qui peuvent produire et peut estre ont desja produit le mien particulier, mais cela ne me guériroit pas et vous fei'oit peut estre malade. 11 vaut mieux vous espargner ces desplaisirs en vous les taisant et vous dire seulement que je suis, en quelque estât que je me trouve, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 7 aons! iG3().

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