‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 104 sur 134 · À M. DU FAY DE LA TROUSSE · texte numérisé non relu

À M. DU FAY DE LA TROUSSE

Monsieur, vostre lettre du k m'a osté d une extrême peine. Ayant appris qu'il y avoit eu grand et long combat entre vostre

me desfis d'elle courageusement. Elle lira mille lois à faux, et je receus un plein boisseau de billets, sans perdre pour cela ma muette gravité. C'est ainsi qu'il faut traiter cette espèce de dames. . . »

' Balzac avait dit (lettre XXV du livre XX, déjà citée) : «Ne trouvez pas mauvais aussi qu'à tout le moins une fois l'an , je vous demande des nouvelles de Monsieur de Saint-Cyran , de Monsieur le Maistre et de l'infortuné*** [Granier, dont Chapelain va parler].

2 M. Sainte-Beuve {Port-Royal, t. 1, p. 5o2) dit de l'abbé de Saint- Cyran : «Son interrogatoire n'eut lieu que le vendredi 1 h mai 1 689 , un

an juste après son arrestation ; il le subit par-devant Jacques Lescol , prêtre , docteur en théologie ; car il avait récusé Laubardemonf , comme n'étant pas juge ecclésiastique. 71

^ Sébastien Zamet, qui siégea de 161.^) à i(jr)3, comme nous l'avons déjà rappelé.

^ Balzac répond ainsi à ce discret paragraphe , dans la lettre XXVIII du livre XX, déjà citée: ";Au reste, je ne fais jamais de prière incivile, ni ne désire voir ce qu'on tient secret. C'est pourquoy je mortifie ma curiosité par ma discrétion, et me contente de sçavoir que Monsieur le Maistre ne peut faire que des choses excellentes. 7>

Go.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

armée et celle des ennemis, je ne me pouvois imaginer que vous n'eussiés point combatu, et dans cette pensëe il estoit malaisé que je fusse sans inquiétude. Je loue Dieu que vous n'ayés point eu de la part à la gloire que nos armes y ont acquise, puisque cela ne pouvoit estre sans que vous en eussiés pris la meilleure du péril qui a es(é grand, et où grand nombre dbonnestes gens sont demeurés ou morts ou estroppiés. On ne parle point icy delà marche du Cardinal Infant vers le Luxembourg et il n'y auroit guères dapparence quil vous laissast dun coslé, en Flandres, dans le voysinage de Graveliues et de Dunkerque, et le Prince d'Orange, dans celuy d'Anvers, pour nous empescher de prendre une bicoque', laquelle a esté obligée de se rendre, comme vous aurés sceu , au 5" jour du siège , et sera démolie devant que Picolomini mesme puisse estre à Lirabourg, où il s'avance pour observer nos autres desseins, de sorte que si M' le M'' de la Meilleraye a beau jeu où il est, il n'aura qu'à le poursuyvre et à user du bien que la fortune luy prosente.

Je vous ay une paiticulière obligation du narré ample et exact que vous m'avés voulu faire des prises d'Eperlec et Ruminghen' et du combat de Hennuin. Je l'ay fait voir à M"^ de S' Nicolas qui en a eu une satisfaction extraordinaire. Il m'a appris que vous en aviés escrit autant à AP de Bernay. I*army le plaisir que j'ay de recevoir de si bons tesraoignages de vostre alfection , je plains la peine que je vous donne et, comme cela augmente mon obligation, cela accroist aussy

le desplaisir que j'ay de vous causer de f iuiportunité.

Vous ne me mandés point qu'est devenu vosire combat ' et quel ordre vous avés donné afin que cela n'eust point de suitte ny pour le criminel ny pour le civil. Par ma dernière je vous disois au long ce qu'il me sembloit que vous déviés faire pour l'ompre les mesiu^es de ceux qui voudroient vous en rechercher à l'avenir.

Pour le duc de Veimar, je vous avoue que je n'ay jamais senti une doulem* aussy grande. Il vous est aisé de juger les causes fie mou ressentiment , sans qu'il soit besoin que je vous les estende icy, et vous n'avés garde de m'en condamner, puisque vous les connoissés et que vous estes, comme moy, [désolé] d'une perte si signalée. Si la maison d'Autriche en avoit fait une aussy grande, nous serions asseurés de la ranger à la raison, de cette campagne. Par là on peut juger combien nous sommes plus estimables qu'eux, de subsister avec tous nos malheiu-s, et de gaigner des victoires sui- eux, et combien ils nous sont inféricm-s eu mérite d'avoir besoin de ces continuels miracles de fortune pour ne pas succomber tout à fait sous nous.

Je ne vous pai-le point de la prise dcThurin et de ce qui s'y passe maintenant sous AP le Duc de Longueville et le Cardinal de La Valette, pour essayer de le recouvrer. Lestai où ce malheur m'a mis et le péril que court l'honune du monde à qui j'ay le plus d'obligation, ne m'y laissent penser qu'avec frissonnement. Dieu et son courage l'en ti-

' Sans doute Marickerke, qui se rendit le ') août au marquis de Sennelerre, lequel avait succédé comme maréchal de camp au marquis de ia Freselière (tué devant Hédin, le 29 jm'n, du dernier coup de fusil que tiièrent les assiégés). M. Liltré ne cite de l'emploi du mot bicoque, dans le sens de place mal fortifiée, que deux exemples

fournis par M"" de Sévigné et par le duc de Saint-Simon.

- Moniglat {Mémoires, t. I, p. 277) dit du maréclial de la Meilleraye : «Le 2 d'Aoust il passa à la vue de Saint- Orner, et prit les châteaux d'Eperlek et de Ruminguen.n

^ Combat singulier, duel.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

kll

reront, si je mérite que mes ])rières soient exauce'es.

Je vous rens très humbles grâces de ce que vous m'avés mandé touchant M" de Jonquières. M' Gonrart, qui est voslre serviteur fort zélé, s'en ressent infiniment vostre obligé, et vous supplie avec moy d'avoir encore agréable de luy faire tenir le paquet que vous trouvères dans celuy cy.

Madame vostre femme se porte très bien et vous escrit.

Je Suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce ii'' aoust iGSg '.

CGCXXIV.

À M. L'ÉVESQUE DE GRASSE (GODEAU

À GRASSE

Monsieui", celte saison est fertile en malheurs et il semble que tous les ordinaires me doivent une mauvaise nouvelle.

Il n'y a pas douze jours que j'appris la surprise de Thurin et aujourd'huy j'apprens celle de Nizze ^. Et icy il n'est plus question de misères publiques, auxquelles je suis sensible jus(jues à m'en faire blasraer par tous nos amis. La fortune qui prend plaisiu

' Suivent (du f i65 au f° 170) diverses lettres que je néglige, comme peu importantes. A Godeau, Chapelain ( 1 a août) se plaint de Bouchard et des ports qu'il fait payer pour les paquelsde Uvres envoyés de Rome, disant: ^ Entre vous et moy, il est eslourdy et considère peu les choses. 'î Au duc de Longueville, Chapelain ( 1 2 août et non 1 2 juillet, comme on l'a indiqué par erreur au bas de la lettre) adresse des paroles de condoléance au sujet du malheur de Turin; il lui dit que Ton désire partout qu'il devienne le successeur du duc de Veimar sur le Rhin; il lui donne l'assurance qu'il est désigné par la voix publique, surtout dans l'armée, insistant en ces termes : rt C'est lousjours quelque chose de heau et de grande consolation pour vos serviteurs que les vœux publics vous appellent à ce commandement et que la France n'a point creu avoir de personne qui en fust digne que vous. Pour vostre employ de cette heure vous vous en acquittés au gré de tout le monde. . . n Le même jour (12 août). Chapelain écrit à M""' de Flamarens, la plaignant de sa longue maladie, la coniphmentant du nom qu'elle a donné à son entant (^François) : «Le nom est beau et de bon augure. Je prie Dieu qu'il bénisse l'enfant qui le porte et qu'il ie face ressembler en vertu à ceux qui l'ont mis au monde. . . Vostre séjour à Montestruc [Montastruc, aujourd'hui commune du département de Lot-et-Garonne, arrondissement de Villeneuve- sur- Lot, canton de Montclar] vous rendra encore plus capable de vos affaires . . . C'est à quoy je vous loue ext; èmement

de vous attacher.. . Il [M. du Fay] est à l'armée que l'on peut appeller aussy bien victorieuse que celle où est M' vostre Mary. Car depuis la prise de Hedin, M. le Grand Maistre, qui est à présent ^lareschal de France, a encore conibalu les ennemis au dessus de Saint-Omer eta eu un notable avantage sur eux. M. le chevalier [de la Trousse] est à l'armée de M. le Mareschal de Chastillon et a desja assisté à la prise d'une ville qui est Yvoy.n Doux jours après, Chapelain s'excuse auprès de Luillier de l'importunilé de Bouchard lui expédiant des ballols non affranchis, et le remercie de certaines corrections faites à des vers latins, corrections qu'il trouve exquises. Entin, le 16 août. Chapelain félicite le marquis de Gesvres d'avoir été rappelé auprès du Roi, lui apprepant que le cardinal de Richelieu '? y a beaucoup aidé , » et lui disant : « Nos malheurs d'Italie apprestent une grande occasion de gloire aux cœurs faits comme le vostre.

- On lit dans les mémoires de Monlglat (t. I, p. 3o3): ftLe cardinal de Savoye étoit dans Coni qui ménageoit doucement l'esprit de ceux de Nice; mais pour l'empêcher, le comte d'Harcourt avec l'armée navale entra dans le port de Villefranche pour assurer ce pais dans l'obéissance , et s'opposer au dessein de faire révolter ie château de Nice, un des pins forts et des pins importants de tous les Etats de Savoye. A son arrivée tout parut calme; mais dès qu'il en fut parti, la garnison du château mit le gouverneur dehors et reçut le cardinal de Savoye, lequel y ét-djlit son séjour. ;)

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à me travailler, renforce mes afllictions en me rendant particnlier le mal public et dans le seul Piémont je trouve M^' le duc de Lo:)gueville et M' l'evesque de Grasse cngage's au point de me faire craindre la |)erte de l'un et l'autre. Le dernier accident commence, en eflet, à me faire appréhender tout de bon pour vous, et je menquiers soigneusement de ceux qui sçavent la Provence si vos montagnes sont de si facile accès à ceux qui vous voudi-oient attaquer, et s'il y a apparence que vous y soyés en seureté des courses de rEs])agne victorieuse.

Toutesfois, tant que le chasleau tiendra jtour Madame et que le Cardinal de Savoye n'aura pas plus de gens que jentens qu'il n'en a, je crois que je ne dois rien craindre. M' le Conte d'Alais ira à Antibes vous couvrir. On rappellera ^L le Conte de Harcour de son estrange voyage en cette saison , et le Roy, qui s'en alloit à Lion pour Thurin, ira bien jusques à Grenoble o\i à Aix pour vous'. C'est ainsy que je cherche à me consoler. Vous avés sans doute des motifs de consolation plus eslevés et qni vous donnent un plain repos d'esprit, lorsque je Tay tout rempli dmquiétude. Je prie Dieu quainsy soit-il, et que vous nous envoyés bientost de quoy nous resjouîr des avantages que nous aurons sur nos ennemis, ou de quoy nous fortifier dans les malhenr? qui nous menacent.

Je suis en santé et vous remercie du soin que vous tesmoignés avoir de raoy ponr ce regard. Conservés bien la voslre, aiin que vous puissiés résister aux assauts qui vous peuvent venir, si Dieu veut affliger vostre

trouppeau. el me croyés tousjours. Monsieur, vostre. etc.

De Paris, ce 18 aoust i63n.

À M" LE DUC DE LONGUEVILLE

Monseigneur, quoyque nous ne soyons pas encore asseurés que toute l'armée du feu Duc de Vei nar soit résolue à prendre un général de la main du Roy et par conséquent que vostre nouvel employ sur le Rhin soit aussy avantageux que vous le mérités, quel quil puisse estre néantmoins. vous me permellrés de vous dire que je m'en resjouis, non seulement pour ce qu'il sert de preuve à toute l'Europe qu'on n"a point creu qu'il y eust d'homme capable de succéder au plus grand capitaine de ce siècle, que vous, mais encore parce qu'il vous donne moyen d'agir seul et de recueillir seul voslre gloire que vous esliés contraint de partager dans le Piémont.

Je me resjouis encore en ])articu!ior <lr ce que vous aurés pour maréchaux de camp M" de Guébriant ' et de Schuntberg \ que vous connoissés el qui vous connoissent. el qui, fun et l'autre, vous serviront utilement en un pais où ils sont desjà vieux et dont ils sçavent tout ce qui est nécessaire jiour ne se pas mesprendre dans les entreprises. Ce vous est, outre cela, Monseigneur, un avantage bien con.sidérable qu'au mesrae temps, que la suspension d'armes s'est faille, en Piémont, où vous fussiés demeuré deux beaux mois sans rien faire, la fortune ail voulu vous ouvrir un moyen de vous occuper glorieusement durant que les autres seront

' Louis XIH arriva le m septembre iG3y à Grenoble, el sa sœur, la duchesse de Savoie, vint l'y rejoindie le ai du même mois.

- Jean-BaplLslc Budes, comte de Guébriant. avait été noiuinô maréchal de camp en 1637,

à l'âge de Ironie cinq-ans. — ' Frôdéric Armand, comlo de Schomberg, qui devait devenir iieulenant général en i65j, et maréclial de France en 1670. n'avait alors que vingt et un aus.

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inutiles. Quelques uns à la vérité eussent désiré que vous n'eussiés point signé cette Irefve ' et sachant qu'elle sera mal leceuo ou plustost le croyant , ils se sont imaginés que la despesche du roy vous ayant oslé vos trouppes, vous aurés une couleur' pour ne vous point raesler dans ce traitté. Mais jay pensé pouvoir asseurer à ceux qui [ne] m'en ont parlé que par le zèle qu'ils ont pour \ostre gloire, que si vous l'aviés signée, il falloit de nécessité que vous le deussiés faire, et que lestât des choses ne permettoit pas que vous en fissiés difficulté; en un mot que connoissant jusqu'aux fons vos lumières et vostre générosité, je les asseurois que vous ne pouviés estre porté à cela que pour quelque raison si essentielle, comme paiexemple la conservation de Cazal, qu'elle deust prévaloir sur toutes les autres. Et c'est de quoy j'estois el suis encore aussy persuadé, comme je les en laissay persuadés. Les désordres de Piémont ayant ("ait partii* le roy de son armée avec son régiment des gardes entier el ses gendarmes, chevaux légers, mousquetaires et un régiment de cavallerie pour Lyon, vostre employ présent se trouvera bien de ce voysinage, et l'armée que vous comnianderés prendra chaleur de celte influence prochaine qui est un nouveau sujet de consolation pour moy et pour tous vos passionnés serviteurs.

Voicy nos nouvelles. Au combat d'entre les Suédois et ceux de Drandebourg en Livonie, etc. (sic).

De Pari-:, ce t8 aoust iGSg.

À M" LE DLC DE LONGUEVILLE

Monseigneur, depuis mes lettres escrittes jay voulu profiler du retardement des couriers ^t ay mis la dernière main au Tombeau de feu M' le duc de Veiraar, que je commençay incontinent après avoir receu par M' de Tracy vos dernières', où je vfs ce que javois bien creu , je veux dire la sensible douleur que cette mort vous avoit a[)portée. Il me sembla luy devoir ce lesraoignage de la haute estime qu'il m'avoit donnée pour luy, et sachant l'amitié qui esloil entre vous, je creus en luy jeltant quelques fleurs sur sa sépulture ', sinon vous rendre un service en sa personne, au moins faire chose qui vous seroit agréable et qui contribueroit aucunement à vostre consolalion. Et ce qui m'y a engagé d'autant plus volontiers est l'avis que j'ay eu, depuis deux ou trois jours, de l'élection que le Roy avoit faite de vostre personne pour remplir une place si importante. Car j'ay veu un jour dans celte rencontre de louer le vivant en louant le mort et, sans rien oster à ce der-

'^^La trêve de deux mois (du i5 août au I 5 octobre) selon Monlglat 1. 1, p. 3o5 , de deux mois et demi (du li août au ai octobre) selon le P. Griffet (t. 111, p. 219), signée entre les généraux espagnols et les généraux français , grâce à l'intervention du nonce Cairarelii.

- Un prétexte. On sait que Régnier a dit (salive xi): te Sous couleur d'ailer voir une femme malade.» Couleur, pris dans le même sens, se trouve aussi dans Amyol, dans Calvin, dans Montaigne, et même dans quelques écrivains antérieurs.

^ Voir ce sonnet intitulé: Tombeau de Mon-

sieur le duc de Wrymar, dans le recueil des poésies de Chapelain conservé au département des inanuscrits delà Bibliothèque Nalionale.

'' M. Littré constate que le mot se dit quelquefois pour tombeau et il cite celte phrase d'une oraison funèbre de Flechier: «M. Le Tellier l'avait bien connu, que cette dignité et cette gloire dont on l'honorait n'était qu'un titre pour la sppulture.?5 M. Littré a retrouvé l'expression sous cette froide sépulture dans les Vaudevires d'Olivier Basseiin, et l'expression les sépultures de leurs prédécesseurs dans les Mémoires de Philippe de Commynes.

nier, promettre au premier ce grand succès de Tabbaissement de 1 Empire qui est si difficile el si ne'cessaire au bien général. Il ne sera pas malaisé de reconnoistre que c'est de vous, Monseigneur, que j'entens parler par ce mot aux armes de Louis, puisque c'est vous qui les commandés \ et j'eusse bien dit au-r armes de Henry, si vostre modestie, qui m'est si fort connue, ne m'eust fait rapporter au Roy vos actions et parler de vous sous son nom.

Je prie Dieu qu'il face prospérer vos bons desseins et qu'il vous conserve à lEslal el à ceux de qui vous estes l'unique espérance, entre lesquels prétend la première place, Monseigneur, vostre, etc.

De Paris, ce 20 aonsl 1639.

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