‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 109 sur 134 · CCCXXXIII · texte numérisé non relu

CCCXXXIII

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, je tasche et autant qu'il m'est possible de ne me point conduire dans mes petits jugemens par l'opinion dautruy, et

autant que je défère à la raison, lorsqu'on me la présente, autant suis-je en garde avec ceux qui nont que leurs fantaisies à me débiter, et encore plus avec ceux qui me débitent les imaginations des autres. Je vous dis cecy pour la marquise de Stable], qui n'a pas sans doute jugé de M' Mesnage par elle mesme, mais par le rapport d'autruy. et, si je ne me trompe, cet autruy^ est M. Costard qui avoit , il y a quelque temps , grande habitude chés elle ^ car M' Voiture m'a appris, depuis quatre jours, qu'ils ne s'aymoient point, et qu'il y avoit entre eux émulation de lettres jusqu'à escrire l'un

' Le U septembre 16.89, Chapelain (f 197) répondait à diverses observations qui lui avaient été présentées par Balzac, au sujet du sonnet sur la mort du duc de We}niar; il y parle ainsi de la commission à donner à Voiture pour les manuscrits du sieur du Vivier : «J'atlrapperay noslre M' Voiture et le rendray solliciteur malgré sa paresse. Je ne vous en respons pas pourtant, puisqu'il y aura une lettre à escrire et je suis asseuré qu'il feroit pluslost un voyage à Blois que d'y envoyer un billet.» Il a>ait fait précéder tout cela de la déclaration que voici : 'Je n'escris à personne plus volontiers qu'à vous, quoyque j'aye plusieurs amis qui m'y obligent et que le séjour continuel que je fais de Paris m'ait fait choisir pour correspondant par plusieurs personnes qui valent beaucoup, el que je n'en puis ny n'en veux refuser. N'ayés donc point de scrupule de la peine que cela me donne, ny mesmc de la presse que je me fais de vous respondre pour ne vous faire pas languir après mes lettres. Car ne vous en escrivant jamais d'ambition et ayant pris la pe: mission de vous, il y a douze ans [les relations épistoiaires entre Balzac et Chapelain remontaient donc à l'année 1627 ], de Irailter avec vous en ce genre comme avec une personne ordinaire, je ne puis jamais dire que j'ay esté pressé lorsque j'ay eu une demy-heure pour satisfaire aux principaux points de vos despesches d'une manière que je puisse estre entendu. .. 7) Le 6 du même mois, Chapelain écri-

vait (f° 199) à la marquise de Sablé : «Je vous envoyé ce trésor de lettres que vous m'avés fait l'honneur de me prester et qui se pourroit nommer le Trésor des charlres d'amour, puisqu'il en contient tous les mystères. Je les ay leues plus de cent fois el je prétens bien en faire un jour mon profit pour dire des douceurs à la petite Armande lorsqu'elle sera en nage d'y respondre. . . en attendant. . . je les diray à M"' de Chalais [c'est, dit Tallemant des Réanx, dans ï'Historielle de M'"" de Sablé, t. III, p. i3i , note 2, une jiUe d'esprit qui est h elle]. . . Pour vous. Madame, je ne croy pas m'en servir jamais. . . Je vous honnore d'une certaine manière qui approche fort de la révérence qu'on porte aux choses célestes, ce qui fait que je penserois user de quelque profanation envers vous si je ne vous adorois que de l'esprit. . . •>

- M. V. Cousin {Madame de Sable, p. 5Ô, ")•)) rappelle qu' «à défaut do Voiture, dans le salon de la place Royale, il y avait sa monnaie, el souvent même sa moimaie assez petite, par exemple Coslar et la Mesnardière, » et, parlant du premier de ces personnages, que ce «bel esprit d'un ordre inférieur'» publia (Lettres de Monsieur Costar, in- W, impartie, i6.58; 2' partie, lOrjg) un assez grand nombre de lettres adressées à M'"' de Sablé qu'il avait eu l'occasion de connnitre quand il habitait le Maine, auprès de l'abbé PhiUbert Emmanuel de Lavardin , le futur évoque du Mans.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

contre l'autre'. Ce n'est pas que ce M' Mesnage soit un homme avec qui l'on puisse fonder une amitit^ solide et permanente. Ln de mes amis plus particuliers eut, il y a peu de jours, un entretien avec luy qui me scandaliza un peu. Ils parloient du foible de chacun , et M' Mesnage dit que la mesdisance estoit celuy de force gens, que pour luy il croyoit excusable, sur quoy il faisoit d'autant plus d'instance pour le faire passer, qu'il avouoit franchement que c'estoit le sien.

Je verray, au premier jour, en quels termes la Marquise m'en parlera et vous manderay s'ils seront conformes à ceux que l'on vous a rapportés. Quant à elle, quoyqu'elle soit femme et sujette à séduction, comme les autres, je la tiens beaucoup moins fragile en cette partie que d'autres qui ont réputation de jugement. Pour l'ordinaire, elle juge sainement et met la vraye différence aux choses. Il y a plus de dix ans que cet intendant nocturne luy est à charge et que sa seule bonté le luy a fait souffrir, et il y a plus d'un an que la patience luy a

eschappé et qu'elle l'a banni de chés elle'^ Vous pourrés aisément croire ce dernier article par les visites que je luy rens, celles de cet homme et les miennes estant incompatibles, et je ne sçay si j'ay contribué à le luy faire chasser, mais je sçay bien qu'esfant sollicité plusieurs fois de la voir, comme je faisais d'autres, elle a connu que je [ne] m'en abstenois que pour ce qu'il l'assiégeoit et tirannisoit la conversation.

J'ay leu avec un extrême plaisir toute la tirade de la bonne et mauvaise pédanterie que vous a inspirée l'intéresl de W Mesnage ' et je tombe d'accord de tout ce qu'elle contient. Je ne sçay ce qui ni'a fait paroistre de mauvaise humeur pour M' Scudéry, si ce n'est l'importunité qu'il m'a donnée sur le sujet de mon portrait, lequel il m'a certes demandé et redemandé d'une manièi-e bizarre dont il ra'eust bien obligé de se passer. Du reste, il a noblesse d'esprit et souvent des expressions très fortes. Dans cet Amour tyraimique il s'estsurpassé soy mesme. Mais, pour cela, il n'a pas surpassé le CÀd, quelque défectueux que nous l'ayons trouvé ''. Je

' Taliemanl rapporte {Hisloriette de Costar, t. V, p. 1 53) qii' vil disoit que Ménage estoil son meilleur aray.n

^ Tous ces détails sont ici donnés pour la première fois.

^ Balzac avait dit (lettre III du livre XXI, p. 81 1 de Tin-fol. ) «que vostre bonté et vostre justice sont grandes !. . . Ce que vous m'escrivés sur ce subjet, est tiré de la plus fine raison, et ex ipsius viscerilus veritatis, ainsi que parlent Messieurs mos maistres. Il est certain que nos gens de Cour se donnent un peu trop de licence, et qu'ils estendent leur juridiction plus loin qu'ils ne doivent. S'ils ne peuvent souffrir nostre jeune docteur, qui a sacrifié aux Grâces, de quelle façon traiteroient-ils le farouche Heinsius, s'il luy prenoit envie de faire son entrée dans les cabinets ? Avec combien de huées en auraient-ils chassé le vilain Crassot el l'indécrolable Dems-

terus?.. . . 7) La lettre, datée du U février 16/10, est, comme on le voit par la date de la réponse, de la fin d'août environ.

^ Balzac, quelque peu honteux de s'être autant trompé, dit (lettre II du livre XXI, déjà citée) : «Ne vous estonnés point du jugement que j'ay fait de la pièce qui a causé tant de bruit. Je l'ay leue une seule fois à la haste, mais je vous advoiie qu'elle m'a louché sensiblement et pourtant je persiste en mon opinion, que *** [Scudéry] est un grand poète, et *** [Sarasin] un grammairien d'importance, n Balzac revient encore sur ce sujet (lettre IV du livre XXI) : rtj'ay de l'inclination pour l'autheur, et, à vons dire le vray, il me semble qu'on ne le considère pas assés. H a je ne sçay quoy de noble et de grave qui me plaist. Je parle de la personne, et non pas de ses premiers cscrils, où j'advoue qu'il fait un peu trop le capitan.. . ■;

LETTRES DE JEAi\ CHAPELAIN.

ne me hazarderay pas de luy dire mes sentimens sur ses ouvrages pour ce qu il ne me les demande pas et ne croit pas en avoii* besoin. En quoy il a plus de raison, veu mon peu de lumière, qu'à vouloir passer pom- sçavaut par ses recueils et ses communes citations. Pour alléguer eu imprimant, il faut alle'guer comme vous. Je vous allois louer amplement et sans y penser, mais le temps me presse.

Jescrivis, il y a huit jours, à M' Voiture pour les vers de Du Vivier : je vous envoyé sa response, pom- laquelle bien entendu il faut sçavoir qu'il avoit un grand clou ' au derrière et moy un fascbeux sur le baut du nez. Depuis, je l'ay veu et il m'a promis de solliciter cette aQaire non par escrit, mais de vive voix, devant qu'il fust quinze jours, ayant un voyage à faire à Blois pour s'acquitter de ce qu'il doit à son .Maisti-e qui, d'ordinaire , le voit bien moins que ses maistresses. Il m'a fait mille protestations d'amitié pour vous que je croy (idelîes et, eu

cette quabté, vous les devés, ce me semble, recevoir et y correspondre de toute vostre puissance.

Je suis bien aise que le sonnet du duc de Weimar vous semble passable en Testât où il est à présent. Il faut bien que vous en parliés , et on trouveroit estrange que vous eussiés célébré le roy de Suède et [que] vous eussiés négligé celuy cy".

La vanité du Parasite romain ma offensé devant^ vous, et, en vérité, cette vanité est des plus condamnables, estant si mal fondée.

Le S Silbon m'a dit qu'il avoit envoyé la lettre à son frère '. Il y a apparence qu'elle s'est perdue en chemin avec les courriers. Jasseureray M" de Monlauzier et Silbon de voslre souvenir. Le dernier travaille aux Inlérests des princes de l'Europe et, dans deux ans, donnera deux volumes très utiles de cette matière ^ J'oubliay, la dernière fois, de vous mander que Flotte avoit escrit de sa caujpagne à Golletet que M' Mainard esloit

- Ce furoncle si mal placé rappelle celle plirase de la lettre (-V de Voiture citée par M. Lillré sous le mol clou : r Je suis fàcbé de votre clou et je vous en plains; mais, à ce que je puis juger, ce n'est rien au prix de celui que j'ai. ?7 Empruntons encore à M. Liltré la citation de la définition du clou par Ambroise Paré : cLcs vulgaires appellent les charbons clouds, parce que la matière dïceux cause douleur semblable comme si un cioud esloil iiché à la partie. ^

^ Balzac avait écrit à son ami (lettre 1\ du livre XXI, p. 812 de l'in-fol.): irVous avez relouclié ïieureusement le lond)eau ilu duc de ^\ eimar. Il vaut uiKî des p\ramides d'Egypte.. . X'estesvous pas d'advis, Monsieur, que ce héros entre dans nos Entretiens? Cela se pourra sans violence.. . T) La lettre, datée du 16 février 16/10, est une moitié de la lettre citée dans la note '1 de la page précédente, et que j"ai cru devoir attribuer aux derniers jours d'août 1 GS;).

" Avant vous. Balzac (p. 812) avait ainsi pro-

voqué celte brève condaumntion de Bouchard : rOn a envoyé la traduction du Parasite [la traduction du livre deMascardi], qu'il a barricadée d'un si grand nombre de mauvais vers, que j'ay failli à m'arresler là, sans passer outre. Il est certes admirable de s'eslre cboisy iuy-mesme pour soustenir l'honneur de la France, et pour humilier la présomption de lltalie.. . . 1

' C'est à ce frère que Balzac a écrit la lollre XXIV du livre IX : A Monsieur de Sillon, Mousquetaire de la coiiijtaijnie du Roi.

'■" Balzac avait dit (lettre IV du livre XXI. déjà citée) : ^Ne verray-je rien de nastre cher Monsieur Silbon pour me remettre en appétit, et ne sçauray-je point que la fortune a eu à la tin quelque remords de maltraiter sa vertu ? J'attends celle nouvelle avec impatience. . . i» Le livre auquel Silbon travaillait était-il celui que le duc de Piohan aurait laissé inachevé, et qui fut publié, en 1639, à la suite du Par/ait capilaim' (Leydo. chez les Eizeviers, in-ia) et aussi séjarémenl

LETTRES OE JEAN CHAPELAIN

tonsjours à S' Géré et qu'il en avoit des nouvelles tous les quinze jours, qu'en lu y envoyant nos lettres il les fera tenir seurement. Je suis, MonsieJir, vostre, etc.

De Paris, ce ii septembre iGSg.

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