CCCXXXIV
A M. L'ÉVESQUE DE GRASSE (GODEAL
À GRASSE
Monsieur, à mesure que les nouvelles de vos quartiers empirent, mon inquiétude s'accroist et les maux qui vous menacent m'occupent de telle sorte qu'ils ne me laissent presque pas de sentiment pour ceux qu'en souffrira le public. Est-il possible que, les affaires de delà les monts soient dans un tel précipice, que les malbeurs ne se donnent pas le loysir d'arriver les uns aux autres, et que le seul homme qui restoit fidelle dans Testât de Madame Réale dans un fort inaccessible ait trouvé un assassin qui l'ait si cruellement payé de sa fidélité '? 11 est honteux à l'Espag-ne, aussybien qu'aux princes de Savoye, destre instigatrice de si mauvais moyens d'establir leur domination et d'avoir non seulement [blessé] l'humanité par un guet apens si horrible, mais encore le droit des gens par l'infraction de la trêve qui a receu une [ilaye irréparable par cet attentat. Mais ce qui m'en afflige autant est que vous en parlerés en vostre
particulier, et que la Provence désormais sera aussy bien sur la défensive par terre, qu'elle l'estoit desja par mer.
J'ay quelque consolation de ce que vous dittes h M' Gonrart qu'à moins de quatre cent chevaux, les ennemis ne peuvent pénétrer dans vos montagnes. Le plus seur néantmoins seroit de se retirer in inleriora, ou du moins de faire transporter ce que l'on a de plus précieux aux lieux plus esloignés et plus hors de la portée de leurs courses, car, pour la personne, il ne faut quitter qu'à l'extrémité pour l'exemple. Vous estes sage et courageux. Vous prendrés tousjours le parti le plus honneste et ne précipiterés rien. Dieu vous conserve!
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce i5 septembre i*)3().
A M. DE BALZAC
A BALZ.iC.
Monsieur, vous me resjouissés bien de me dire que vous voulés faire un chapitre du feu Duc de Veimar, et , dès à cette heure, j'en félicite la mémoire de ce grand héros à qui il ne manquoit que la gloire d'estre loué par vous. Mais prenés garde de ne pas gaster vostre Discours en le chargeant de ma jnédiocre poésie et de ne mesler par ainsy des pierreries avec des charbons "'. Je
(ibid.), sous ce titre : De l'interest des Princes et Estais de la chrétienté? La Préface, adi-essée au cardinal de Richelieu , est l'œuvre de Sillion , seion le Manuel du libraire, de l'avocat huguenot Perreaux, selon Tallemant des Réaux (t. VII, p. 278). Le Traité de l'interest des Princes a été réimprimé en 16/ji, en i648, etc. Peut-être Silhon avait-il le projet de développer, en deux volumes, les idées incomplélement exprimées par le duc de Rohan en deux cents pages, et n'eut-il pas le temps de faire jamais paraître cet ouvrage qu'il croyait pouvoir donner en 16/41 !
' Il s'agit sans doute ici du frère de saint François de Sales, le gouverneur de l'imprenable château de Nice. On lit dans VHistoire du règne de Louis Xlll par le P. Griffet (t. III, p. 31 5): «La mort inopinée du chevalier de Sales, qui arriva peu de temps après, donna lieu aux bruits qui coururent, que le cardinal de Savoye ou ses partisans l'avaient fait empoisonner. 75
'^ Balzac (lettre VII du livre XXI, p. 81 'i de l'in-fol.) dit : «Vostre sonnet est véritablement de ces bonnes choses qui veulent eslre considérées,
LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.
ne trouve point du tout esfraiige que ce Prince eust curiosité de sçavoir quelles estoient vos occupations '. 11 n'esloit pas tellement martial qu'il eu fust ennemy des Muses. En luy se reucontroit l'une et l'autre Minerve et je sçay de bon lieu qu'il n'aymoit pas seulement les gens de lettres, mais encore qu'il pouvoit passer pour lettré. Au moins estoit-il poète"; et avoit cela de commun avec Germanicus ^ aussy bien que plusieurs autres choses. J'attens de vous sur ce sujet des choses aussy prodigieuses (pie le cours de sa vie est merveilleuse (sic). Qnelle consolation eust -il eue. si l'on lu\ eust fait espérer ce bien en mourant!
Vous estes bien modéré de dire que vous n'admirés point la conjuration Françoise *. Ce seroit beaucoup si vous ne la mesprisiés point. Pour l'italienne je ne fais point-de doute que vous ne l'estimassiés , si
vous la voyés. Jugés par là de la différence qu'il y a, selon mon sens, de l'original à la copie, et si le traducteur a eu bonne grâce de se vanter, dans sa dédicace, qu'il avoit rendu force pour force et beauté pour beauté. Voilà ce que c'est : nous nous piquons ordinairement de ce que nous sçavons le moins. Ce bon homme devroit demeurer dans son latin, ou tout au plus s'estendre jusqu'à la langue romaine, car pour sa naturelle, c'est celle qu'il entend le moins et qui le sert le plus mal.
Fontenay est un village du voysinage de Paris qu'on distingue des auti-es Fontenais par l'oggivnta les Roses \ Nostre lionnne ou plustôl sa famille y avoit une maison fort roturière, et je dis y avoit. pour ce qu'elle a esté vendue pour acquiter ses debtes. C'est de cette seigneurie qu'il a pris ce nom superinduit par grandeur à celuy de Bou-
et qu'on estime plus la dixiosme fois que la première. Je ne l'avois point encore trouvé si excellent qu'anjourd'huy, et bien loin d'approuver la comparaison de charbon, dont vous le voulez noircir, j'ay peur que je n'aurois point d'asseï riche matière pour le pouvoir enchâsser." Celle lettre, datée du 95 mare i64o, est d'octobre 1689.
' Voici ce que Balzac avait écrit à Chapelain (lettre V du livre XXI, p. 81 3 de l'in-fol.): rAfin qu(* vous sçachiez que vostre amy est Weymarien aussi bien que vous, je vous apprens que ce héros, peu de temps avant sa mort, s'estoil cn- (juis de moy et de mes esludes, avec des soins qui lesmoignent qu'il en attendait quelque chose. .M' Feret, son secrétaire, qui est un homme de bepucoup d'esprit, a escrit là dessus à W de Bei-stel. n
- Les biographes du duc de Weymar ont-ils eu connaissance de cette particularité?
^ On sait par les témoignages d'Ovide, de Suétone, de Pline l'ancien, que Germanicus ne lut pas moins remarquable poète que remarquable orati'ur. On possède quelques fragments
de sa traduction en vers des Pho'nomena d'Aralus. bien supérieure à celle de Ciccron.
* (tJen'ay point veu,» disait Balzac (p. 8i3), ffla conjuration italienne de Jean Louis de Fi&sque , je n'en admire du tout point la traduction franfoise, et en trouve l'Epislre [dédicaloire] trèsn)al plaisante.»
^ Aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Sceaux, à 9 kilomètres de cette ville, à 9 kilomètres de Paris. Les renseignements qui vont suivre avaient été ainsi demandés par Balzac (p. 81 3): «Que veut dire Fontenay Sainte-Gi-nevie/ve? Est-ce nom de seigneurie ou de guerre , ou de mystère? J'ay peur que les rieurs ne seront pas de son costé, et qu'il se pourra faire quelque épigramme «n Polyonytninn , qui le rebutera de nostre Cour, et luy dira sur le sujet de ses prétentions en l'Eglise, qu'on n'a garde de donner de titre à un homme qui en a pri> déjà plus d'une douzaine, et qui s'érige luymcsme en ce qui luy plaist. - Voir (p. 8i5) d'autres plaisanteries sur n nostre homme de Rome:^ changeant «son nom en autant de sortes que Tabariu changeoit son chapcaun.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
cbard, lorsqu'il fit le voyage de Rome. Depuis il a mesnie traduit et mal traduit son vray nom de Bouchard eu Pyrostome ', comme vous aurës pew remarquer dans cette farce que vous m'allëgue's à l'imitation des farfantes ^ pédans illétrés de ce pais là , qui par Giovanni Vittori de Rossi affectent de s'appeler Janus Nicius Erytbraeus*, suyvant, par une estrange corruption d'esprit, Mélanchton plustost dans ses impertinences que dans ce qu'il a fait de bien ''. S'" Geneviève est quelque nouveau desguisement dont l'étymologie m'est encore inconnue.
Colletet se porte bien tousjours et [est] tousjours abbalu de la fortune. On peut dire la mesme chose du bon W Mainard duquel je vous rendis conte par le dernier ordinaire. Le procès du Caro ne vous plaist pas sans raison. C'est la plus agréable censure qui ait esté agitée depuis que memini sta per ricordarse. Quant au mérite des parties il ne faudroit pas esire honneste homme pour mettre en doute si le Caro l'est plus que le
Castelvefro, mais, pour rare critique, Gastelvetro l'emporte tellement sur son adversaire, qu'à mon avis il n'y a nulle comparaison soit en subtilité, soit en solidité. Il est vray qu'il est hargneux et qu'il passe mesme jusques au tétrique avec quelque teinture de pédantisme, particulièrement en ce qui regarde la présomption et l'affirmation '\
Je pris, ces jours passés, d'entre les mains d'une des femmes de la Marquise de Sablé une lettre qu'elle escrivoit à W de la Trimouille à dessein de vous l'envoyer, comme je fais, pour vous donner un essay de l'esprit et de l'air de cette personne °.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 17 septembre 1689.