‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 115 sur 134 · A GOLMAR · texte numérisé non relu

A GOLMAR

Monsieur, je ne me plains guères de n'avoir point receu de vos nouvelles par le dernier ordinaire de Basle, car je m'imagine quelles eussent esté meslées de ce chagrin dont vos dernières estoient remplies, et, tant qu'il soit passé, je penseray avoir gagné quelque chose de n'estre qu'en doute si vous en estes tousjours travaillé. D'icy à quinze jours, quand vous aurés receu toutes les lettres que je vous ay envoyées et que je vous envoyé encore, j'attendray des vostres avec toute une autre impatience et necraindray point de vous y voir si mélancolique , dans l'asseurance que j'ay que vous aurés trouve dans mon paquet beaucoup de raisons devons consoler.

Si l'on vous pouvoit mander au long toul le souvenir qu'on a de vous icy, au (juarlior du Louvre et aux Marais ', et le bien continuel qu'on y dit de vous avec les vœux qui s'y font pour vostre conservation et pour vostre retour, je suis asseuré que vous vous desferiés de vostre tristesse pour jamais, sçachant mesme qu'elle attriste ceux que

vous aymés et leur remplit l'esprit de fascheux pronostiques ^ Je sçay que vous nous voudrés justifier cette humeur par le sujet que vous donne de l'entretenir la perte que nous avons faitte de M' le Cardinal de La Valette. Mais il y a un tempérament à garder en cela et vous poui'és avoir une raisonnable douleur, sans vous laisser aller à une mélancolie obscure, qui vous consume inutilement. Nos dames, qui perdent bien autant que vous en luy, sont dans les termes 011 je vous veux et se servent de la bonté de leur jugement pour ne perdre aucune occasion de se fortifier et consoler. Lorsqu'elles s'aflligent d'un mal arrivé, et qui pouvoit n'arriver pas, elles se consolent qu'un mal (pii pouvoit arriver, ne soit pas arrivé. Et, pour vous expliquer cet énigme au milieu du desplaisir que leur a donné la mort de cet excellent honune , laguérison de M"" de Bourbon, estant arrivée heureusement et presque contre leur attente \ ce bien a contrepesé ce mal, et, parce qu'il est venu le dernier, la jove en eux a prévalu sur la tristesse. Je m'asseure que la mesme chose fera le niesmo effet en vous et que vous ne serés pas de ceux qui se resjouissent médiocrement du recouvrement (fune santé si précieuse, ou vous parliés contre vos sentimens dans la dernière lettre que vous avés escritte à M"' de Rambouillet. J'ay eu charge d'elle de ne vous laisser pas ignorer plus longtemps une chose qu'elle croit, parce qu'elle sent.

le trait final qui doit être piquant dans l'épigiarnme: Acumine placct, comme dit Sidoine Apollinaire.

' Au quartier du Louvre, c'est-à-diie à l'hôtel de Rambouillet; au Marais, c'est-à-dire à fliôtel de Clermont d'Enlragucs.

- Chapelain écrit ce mol comme l'écrivait, au xiv' siècle, H. de Mondevillc, cité par M. Liltré (DicUonnaire de la langue française). On trouve pvofrnontiqae dans les Essaii de Michel de Montaigne. La plupart des conlempor.iins de Chape-

lain, et notamment d'Ablancourt, cité par le Dictionnairti de Tvivoiur , donnaient déjà à ce mot son orthograplie actuelle.

■* Anne-Geneviè\e de Bourhon, alors âgée de vingt ans, allait devenir la duchesse de Longueville (a juin iG/19). M. V. Cousin, qui a parle [La jeunesse de Madame de Lonfrunille , 1809, page a 06) de la petite vérole dont elle fut atteinte en 16^2 cl qui frmit en péril le charmant visage-', n'a rien dit do la grave nial.idio de iC3<j.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

qui vous doit apporter beaucoup de consolation.

Vous trouvères dans ce paquet des lettres de M' le marquis de Pisani, de ]\P de S' Nicolas, de M"" Arnaud, de M' de Chavaroche ', et dans celle-cy des recommandations de toifs ceux que vous honnorés de vostre amitié. M' de Grasse , qui est à Mezières à présent, et qui s'en va estre deux fois Evesque", vous escrira h son arrivée. Enfin nous ferons toutes choses possibles pour vous desennuyer jusques à ce que M^' le duc de Longueville vous rameine à ce carnaval. Je luy escris par son courrier très amplement tout ce que vous avés désiré que je luy escri visse de vos ressentimens et y ay meslé ce que j'ay creu qui les luy pouvoit toujours faire croire aussy sincères et véritables (ju'ils sont^.

M' de La Mesnardière a enfin publié le premier volume de sa Poétique ', et , en revenant tantost de la ville , j'en ay trouvé un exemplaire céans pour vous l'envoyer. C'est

ce que je ne feray pas veu sa grosseur et grandeur \ dont il n'y a point de courrier qui se voulust cliarger pour une si longue traitte, et puis je né croy pas, selon que je vous connois, que vous voulussiés employer le temps qui vous reste à la lecture d'une matière de chicane poétique , où , pour bien qu'elle soit traittée, il n'y a rien à apprendre pour vous. Cela veut dire que vous la sçavés aussi bien ou mieux que son autheur ^. Vous ne laisserés pas, s'il vous plaist, de l'en remercier avec vostre civilité ordinaire, soil dans une lettre exprès, soit dans celles que, vous m'escrirés. Cependant je vous conserveray le livre et vous le trouvères tout neuf à vostre retour.

Vous trouvères icy encore une fois les nouvelles de tous les endroits oii il y a guerre. A l'avenir, je laisseray faire le bon Epestheim ' pour le septentrion.

De Paris, ce Zi novembre lôSg.

' Tous ces personnages ont déjà figuré dans les lettres précédentes.

* C'est-à-dire : qui va joindre à son évêché de Grasse révêché de Vence. Ce dernier évéché avait été laissé vacant par la mort de Pierre du Vair (98 juin 1698).

•^ On lit dans cette lettre, datée inexactement du 4 octobre et qui est du l\ novembre (P 988) : rPar une seconde lettre que j'ay receue de M' le marquis de Monlauzier il me confirme la part que vous avcs eu piincipaile on Tacheminement et conclusion de ce trailté, et par les termes dont il parle j'ay bien reconnu que dans la lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'escrire, vostre modestie m'avoil fait beaucoup d'injustice et que vous avc's esté prodigue à d'autres de ce qui n'appartenoit presque qu'à vous seul,n

* Tous les bibliographes, y compris l'auteur du Manuel du libraire, mettent en i64o la publication de ia Poétique. Mais peut-être, en novembre et décembre 1689, ne parurent

C!l.VrELAlN. — I.

que les exemplaires distribués par l'auteur.

^ Le volume est un in-4° de /ii/i pages, avec un discours préliminaire de 36 feuillets non paginés.

* Voir une judicieuse appréciation du volume de La Mesnardière, lequel volume devait être suivi de deux autres que la mort de son protecteur Richelieu l'empêcha de faire paraître, dans la Bibliothèque françoise de l'abbé Goujet, t. III, p. 109-111.

' C'était un Allemand qui habitait Paris et qui, ayant conservé de nombreuses relations avec ses compatriotes, communiquait les nouvelles qu'il en recevait à Chapelain , à Montauzier, etc. Ce personnage, que nous retrouverons plus d'une fois dans celle correspondance, figure, sous un nom un peu difiTérent [Epstein], dans une lettre de Denys Godefroy relative à un portrait du général J. Banier, qui a été publiée par M. A. de Montaiglon, dans \es Archives de V art français, deuxième série, t. I, 1861, p. 189.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

GGCXLIX.

A M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, nous commençons à nous sentir du changement de la saison, je veux dire de l'accourcissement des jours qui, par un effet contraire, allonge le voyage des courriers et empesche que vos lettres ne soient plus apportées assés à temps pour vous y pouvoir faire response à l'ordinaire. 11 est midy et je nay point encore de vos nouvelles, et, si je vous veux escrire, il faut que ma despesclie soit dans deux heures chësM'^Rocolet. Ainsy vous courre's fortime, pour celte fois, de ne sçavoir point si vostre paquet sera arrivé à bon port ou du moins de n'y avoir point de response. C'est à qnoy il sera aysé de vous résoudre, les bagatelles que je vous escris sur ce que vous me mandés n'ayant pas la mine de vous donner beaucoup d'impatience et ne vous venant tousjoui's que trop tost.

Pour cette heure donc, vous n'aurés autre chose sinon que M' Esprit me parle toutes les fois que je le voy de la passion que son frère et luy ont pour vostre vertu et pour l'excellence de vos ouvrages en des termes si ardens qu'il semble qu'ils mettent leur principal bonheur à vous donner cette créance et à tirer de vous un tesmoignage que leur zèle ne vous desplaist pas. J'ose

' Balzac donna satisfaction à ce désir de Clia- |)elai!i dans une lettre qui a été datée du i o juin i6io et qui est du mois de novembre 1639. C'est la iellreXVdu livre XXI (p. 821 de Pin-fol.), Ia(juelle débute ainsi : ffJe ne me connoislrois point en esprits, si je n'eslimois extraordinai renient ces Messieurs qui portent ce nom par ex- I ellence. Mais de plus, leur ayant l'ohlijjation que je leur ay, si je ne les aimois autant que je les fstime, permcllpz-moy de vous le dire en latin, inihi rohur et ws triplpx civca pecltis etset. Nostre Monsieur Esprit do Verteuil [c'est à dire celui

vous asseurer, après une longue observation de l'humeur de cette personne et des espreuves qu'on ne peut démentir, que son discours est du cœur et que vous y pouvés prendre confiance. Et sur ce fondement vous ne ferés point mal de luy faire connoistre dans quelqu'une des lettres que vous in'escrirés, que vous chérisses son affection et que vous croyés qu'elle sera durable. Je l'ay asseuré d'avance de vostre ressentiment et luy ay fait espérer de luy en monstrer quelque chose dans vos despesches'.

Au reste je ne sçay si vous avés amitié ou habitude avec le médecin M. de La Mesnardiere et s'il a accoustumé de vous envoyer de ses ouvrages quand il les donne au public. Mais j'ay receu le dernier imprimé, avant hier, pour vous le faire tenir, où j'ay veu par ce qu'il y a escrit au commencement qu'il fait ou veut faire profession d'estre de vos passionnés serviteurs. Le li\re traitte de l'Art poétique selon la doctrine d'Aristote qu'il a recueillie de ce (juil en a leu dans Scaliger le père et dans Heinsius. C'est une chose assés merveilleuse qu'un médecin qui n'entend point trop bien le latin' et à qui les langues italienne et espagnole ne sont connues que labiis tenus, qui n'abonde point en jugement, comme il l'a monstre dans les additions qu'il a faittes au panégyrique de Pline pour l'embellir \

«jni était au château de Verteuil, auprès de M. de la Rocliefoucauld], et le vostre de Paris... verront un jour que je ne me contente pas d'un ressentiment s<^cret , mais que je professe ma gratitude. 1

- Chapelain déclarait en 1663 {Mémoire à Colherl, déjà cité) que La Mesnardière était rrmoins foible en français qu'en latin. "^

' La traduction du Panégyrique de Trajan parut à Paris (i638, in- 4°). Nous avons déjà vu dans une note précédente que Chapelain, en » ()6-2 , V voyait une paraphrase plutôt qu'une Ira-

LETTRES DE JEAiM CHAPELAIN.

et qui n'a songé aux vers que depuis qu'il a veu que c'estoil une porte [)our avoir entrée auprès de Son Em" ducale, soit devenu tout d'un coup poète, et non seulement cela, mais encore maistre des poètes par les règles qu'il leur donne de la poésie, et qu'il leur donne plus agréablement et |)lus solidement qu'aucun n'ait fait en France jusques icy. Vous verres sa préface et le corps du livre que je mis dès hier entre les mains du s' Rocolet, et vous m'avouerés que nos jeunes rimeurs y trouveront d'excellentes leçons et auront moyen de s'y rendre bien plus habiles. Ce n'est pas qu'au fons nous ne voyons bien comment cela s'est peu faire si subitement et que nous ne discernions bien ce qu'il y a de bon d'autruy et ce qu'il y a de mauvais de luy. Néantmoins cela ne laisse pas d'estre admiiable, et la France,

en vérité , luy a obligation de sa témérité et mesmes de ses fautes, puisqu'il luy a donné un corps qu'elle n'avoit point et qui luy estoit si nécesssaire, dans lequel il y avoit tant de proRit à faire pour ceux de cette profession. Je ne sçay pas si vous le remercierésde son présent par une lettre expresse, et, si vous m'en croyés, vous vous en pouvés dispenser, n'en ayant point receu de luy, mais je sçay bien que vous luy en devés un remercimenf dans les miennes et je ne doute point que vous ne le faciès '.

J'ay fait voir la lettre de M' Costard#ii tous nos amis et amies et en ay laissé prendre copie à qui a voulu, tant pour luy faire honneur que pour vous faire justice \

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 6 novembre iG3()\

duclion. L'abbé d'Olivet (Hisloire de VAcndémie française, t. II, p. 9.5) juge de la même façon le travail de La Mesnardière, disant : trll ouvrit sa carrière par le Panégyrique de Pline, dont il publia une paraphrase des plus libres, sans respect pour le tour concis de Toriginal.'i

' Voici ce remercîment que l'on trouve dans la lettre XVII du livre XXI (p. 828 de i'in-fol.), lettre datée du 22 juin 16/10 et qui doit être des premiers jours de cette même année ou des derniers jours de 1689 : rSi ne faut-il pas finir, sans vous dire que j'ay receu, il y a environ trois heures, le riche présent de ^lonsieur de la Menardière. Ce que j'ay pu faire depuis ce temps là , c'a esté de lire le Discours qui est à l'entrée du Livre, où je vous advoue, qu'outre [je corrige ainsi la faute d'impiession entre] la force du raisonnement et la solidité de la doctrine, j'ay veu des lumières si vives, et en si grand nombre, que j'en demeure tout esbjoui. Si j'escrivois encore des lellres, je ne manquerois pas de luy tesmoigner le ressentiment que j'ay d'une si chère faveur, -n

■^ Dans la lettre XV du hvre XXI, déjà citée, Balzac dit (p. 821 de I'in-fol.): «Vous avez donc montré à nos Amis et à nos Amies la lettre de

Monsitjin" *^*. Il se tromperoit s'il s'imaginoit làdessus que je voulusse faire trophée des louanges qu'il me donne, et que je fusse encore affamé d'une viande de laquelle je suis .sou il y a longtemps. N'ayez pas peur que sa profusion me face changer de volonté, ni qu'elle me donne envie d'escrire des lettres.'!

^ Chapelain, le 11 novembre 1689, écril (P 3/13) à la marquise de Flamarens (à Buzet) : r- J'apprens avec beaucoup de joye la confirmation du bon traittement que vous recevés de M' vostre beau-père qui a trop d'honneur et de raison pour en user autrement envers une vertu et une sagesse comme la vostre. De vostre costé ne discontinués jamais de f honnorer et de le servir et croyés qu'en ces sortes de devoirs on ne pèche jamais par l'excès. -1 Chapelain parle ensuite à sa jeune amie d'une question qui est toujours bien importimle pour une femme, la question des portraits : «J'ay parlé à Bon pour ces portraits. Il m'a dit qu'on ne luy avoit laissé que quinze francs et que le peintre en vouloit vingt. Vous mo manderés si vous voulés qu'il donne jusqu'aux deux pistolles. Quand il les aura retirés, je les garderay très volontiers jusques à ce que vous en ordonniés à qui je les bailleray et

LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.

A M. DE BALZAC

Monsieur, cette lettre sera de plusieurs pièces. Vous y aurës des nouvelles de Rome, de Blois, de Pai'is, et le nombre si grand que je ne vous respons pas de n'en point oublier quelqu'une. Je mesnageray donc le papier et, sans autre préambule, je vous diray qu'ayant monstre à M' Esprit tout lendroil de vostre dernière, où vous parle's 91 bien de son fi'ère et de lu y, et si modestement de la réception que vous avés faitte à toute la famille en la personne d'un seul ', il creut que vous l'aviés canonisé et n'eust pas voulu astre mort pour rien du monde. En effet sa joye me parut extraordinaire et je reconnus alors plus que jamais la particulière consolation qu'il tire de vostre bienveillance et le grand capital qu'il ep fait. Il me supplia, il me fit instance, il me conjura de vous bien confirmer le zèle qu'il a pour vostre service et luy bien conserver la part que je luy ay acquise en vostre amitié. Je suis trompé s'il nous trompe et je croy que nous ne bazarderons rien en le croyant.

Pour M' de La Thibaudière , je liendray à grand bonheur s'il me veut un peu aymer et si la lettre qu'il m'a escritte n'est point une raillerie. J'ay bonté de la response que je luy ay faitte, non pas à cause de luy, auprès duquel je ne me soucie pas de paroistre peu éloquent, mais à cause de vous, de qui

je parle moins dignement que je ne devrois. Il est vray qu'il est impossible d'en parler comme il faudroit, et je desfie une douzaine de nos orateurs de s'en acquitter assés bien pour ne mériter pas de censure. Au moins ce que j'en dis est cordial et, si la forme en est mauvaise, la matière ne sçauroit mieux valoir, mais vous le sçavés il y a trop long temps et je croirois me faire tort de vous en faire icy des protestations nouvelles.

M' Conrart a receu vostre lettre" et je vous laisse à penser avec combien de ressentiment. Cependant il m'a saintement protesté qu'il ne la prétendoit point lorsqu'il vous escrivit, en vous envoyant cette maison de Huggens, et il semble qu'il appréhende que la peine qu'elle vous a donnée à dicter, n'affoiblisse d'autant l'affection que vous luy avés promise. Eu un mot, vous estes en liberté avec luy et il vous veut aymer sans charge pour vous et à vostre conmiodité. Nous avons leu vostre lettre ensemble et, selon qu'elle est couchée, il semble que vous n'ayés pas encore receu ce rouleau d'estampes. C'est de quoy je vous prie de nous esclaircir.

J'ay rendu h la vefve Gamusat le catalogue de ses livres italiens où vous ne vous devés pas estonner si vous n'avés rien trouvé de bon, car tout ce que le deffunt avoit de meilleur a esté enlevé, il y a plus de cinq ans, et, depuis, s' estant entièrement donné à l'impression, il n'a pas acheté une seule bibliothèque ny n'a fait venir un seul livre

je prendray plaisir que l'on en voye trois dans ma chambre pour son plus grand ornement. i Le post-scriptiim de celle lettre est ainsi conçu : f: Depuis ma ietlrc escritte nous avons sceu Patlaque des retranchemens de Salses et je vous avoue que je tremble pour M' vostre mary jusques à ce que j'ayo nouvelles que Dieu l'a conservé, etc.T

' J'ai donné un extrait de cette lettre dans une des noies qui précèdent celles-ci.

- La lettre dont veut parler Chapelain est probablement la lettre IX du livre XXIII, datée du 35 octobre i63() (p. 875 et 876 de l'in-fol.). Si l'on m'objectait qu'jl n'y est nullcmont question du rouleau d'estampes envoyé par Huygens, je rappellerais que plusieurs des lettres de Balzac nous ont été données incomplètes, tronquées, et que l'on a dû retrancher de la lettre du a 5 octobre 1689 le passage relalif au cadeau du savant hollandais.

LETTRES DE JEAN GHAPELALN

Fi2:

du dehors, qui est le commerce le plus utile pour les geus de lettres, s'il ne Test pour les marchands de son mestier, et il fault icy justifier le président de Mesmes de la dureté que nous croyons qu'il eust pour les intérests de cette famille désolée. Car, la voyant pressée par ses créanciers au point de faire uaufi-age, contre nostre espérance il ne s'est pas seulement offert de luy prester une partie de la souime qu'on luy demande, mais il l'a donnée et par cette libéralité a arreslé pour un temps le cours de la poursuitfe. Ce qu'il a donné est mille escus et avec deux fois autant encore que l'on espère qu'elle trouvera à renie, elle mettra sa fortune en seureté.

On ne rencontre point à vendre le volume entier du Sperone \ comme vous le demandés. Mais, si vous m'en croyés, vous n'y aurés point de regrets, car celuy que je vous ay envoyé est ce qu'il y a d'exquis dans ses ouvrages et qui luy a donné la réputation qu'il a. Il fit ces premiers dialogues dans la vigueur de son aage et de la plus belle fleur de son esprit. Le reste au meilleur endroit est de beaucoup au dessous de ces prémices* et, généralement parlant, n'est pas digne d'un si grand nom et se sent fort de la langueur qui accompagne la vieillesse. Vous sçavés qu'il a passé quatre vingt ans \ Si néantmoins je le descouvre entier en quelque lieu , je ne manqueray pas de l'acheter et de vous l'envover.

Il ne me souvient point si vous lu'avés mandé que la troisième partie de l'histoire du cardinal Bentivoglio est venue jusques h vous et je serois hien aise de le savoir. J'ay receu une response fort civile de luy à la lettre de remerciement que je luy avois escritte. Je ne sais si vous n'estes point obligé à luy rendre ce devoir.

Vous aurés, avec celle cy, une lettre de Rome que nostre s' Bouchard vous escrit, par laquelle vous verres qu'enfin vostre paquet luy a esté rendu. Il m'en escrit une longue à laquelle j'attens de respondre quej'aye eu response à celle-cy. Elle mériteroit bien que vous la vissiés, mais cela grossiroit trop vostre paquet. Il y fait le personnage du repenty des prétentions , comme un pénitent qui renonce au vice, et néantmoins par bonnes apostilles il retourne à la charge et, ne pouvant avoir le plus, il se retranche dans la poursuitte du moins. Avec toute cette foiblesse, il faut essayer de le servir et compatir à linfirmité humaine. Je luy avois escrit un peu vigoureusement, et, si vous voulés, rustic[uement pour le ramener ad melioremfnigem et luy faire souvenir de la philosophie dont les faveurs sont bien d'autre esloffe que celles de la fortune. H en a eu un peu de honte et s'en est voulu purger envers moy *. Il m'a envoyé des vers latins au nom du s°' Alessandro Pollini , qui est le poète le plus raisonnable de toute l'Italie ^ et que, pour l'acquit de ma cons-

' Voir sur Speroni degli AivaroHi, la lettre GCLXV.

- C'est par une singulière inadvertance que Chapelain, voulant écrire le mol prémices , a écrit le mot premecices.

^ Speroni mourut le a juin i588, âgé de qnalre-vingt-se{)t ans révolus, étant né en i5oo.

" Balzac (lettre XVI du livre XXI) répond en ces termes (p. 822) à ce passage de la longue lettre de Chapelain (non le i5 janvier 16/40, mais à la fin de novembre ou au commencement

de décembre 1689): «Tout ce que vous m'escrivés, et que m'escrit le Romain François, m'a exlraordinairement satisfait. Quoyque son ame soit affamée de bénéfices et malade d'ambition , if a du mérite d'ailleurs et des qualités aimables. X'exigeons des pauvres mortels que ce qu'ils peuvent donner. Ce n'est pas un crime de ii'estre pas philosophe, tous les philosophes mesmes n'ont pas esté également désintéressez. n

' Comment ce poète, le plus raisonnable du toute l'halie, a-t-i! été oublié dans tous nos re-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

cieuce et pour luy rendre justice sans dessein, je lui avols loué dans mes dernières. V'ous en trouvere's icy une coppie et m'en mandere's , s'il vous [plaisl] , voslre jugement. Quand le s°' HuUon ' m'aura donné le Momnnentum romauum Panglotlique ^ pour vous, je vous l'envoyeray. Surtout envoyés nioy la coppie de ces lettres que vous luy avés escritles, il y a long temps, et qu'il n'a point receueSjCar il m'en fait quérimonie', et je croy quil vous en parle aussy. Ce commerce avec vous luy est sans doute utile à Piome et il s'en pare devant ces monsei-

gneurs et ces éminences, de qui il attend grâces el bénéfice, de sorte que, si, outre celles la, vous luy en escrivés encore une autre pour response à celle cy el pour payement de son Monumentum , vous ferés un œuvre charitable.

Venons maintenant au lieutenant général La P[igeonnière] * qui me semble un des plaisans docteurs que j'aye rencontré de long temps en mon chemin. M"^ de Voiture avec une punctualité extraordinaire. />rese»i^ el videns , le sollicita plus d'une fois pour le recouvrement de ces vers de Du Vivier'. Il

cueils biographiques, même dans la Biographie universelle, où la littérature italienne a été l'objet de soins particuliers, surtout de ia part de Ginguené? Comment a-t-il été encore oublié dans nos meilleurs livres sur les écrivains d'au delà les monts, notamment dans V Histoire de la littérature italienne, de M. L. Etienne (1876)?

* Ce HuUon, fière utérin de Bouchard, est mentionné dans les Historiettes de Tallemanl desRéaux (t. Vil, p. i58)comme ayant run bon prieuré de buicl mille livres de rente, en Languedoc, nommé Cassant. Le prieuré royal de .\otre-Dame de Cassan était un bénéfice simple, dépendant de l'église de Béziers. Il en est fait mention dans le Gallia chrisliana, l. VL Inslr. c. i5i, A17. Cassan est aujourd'ui dans la commune de Roujan, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Béziers. On conserve aux archives de la commune de Roujan un nécrologe du prieuré de Cassan, manuscrit du xiu' siècle. Voir le Pohjbiblion d'octobre 1878, p. 38o.

- Monumenluin romanum Nicolao Claudio Fabi-icio Peresciofactum [Rome, i638, in-/i°). Ce volume, sorti des presses du Vatican, est oxcessivgnent rare et il manque même aux riches bibliothèques d'Aix et de Carpentras, où sont conservés tant de documonts imprimés ou manuscrits relatifs à Peiresc. On trouve \e Momimentttm romanum à la Bibhothèquo Nationale (Ln-'', n° i5,95i).

- De querimonia, mot lui -même venu de queri, se plaindre. M. Littré a trouvé quérimonie dans Calvin, Scarron el .*^aint-Simon.

* Voir dans l'in-folio de i665, une lettre de Balzac à M. de la Pigeonnière , lieutenant général de Biais (n" XXI du hvre VI, p. 220), lettre datée du 7 septembre i63 1 .

' C'est le personnage dontTallemant des Réaux nous parle ainsi dans une note de son historiette sur Jean Ogier de Gorabaud (t. 111, p. aie): r:En ce temps là un garçon de Blois, nommé du Vivier, avoit fait une comédie en vers où il y avoil tous les idiomes de France; le Gascon, qui esloit, comme vous pouvez penser, un capitan. disoil qu'il esloit aimé de toutes les belles; el parlant des déesses, il dit de la Lune : Mais elle loge uu peu liien haut; El puis je la laisse à Gombaud.Ti

Du Vivier n'a pas de notice dans nos recueils biographiques. Balzac (lettre XXVII du livre XX, p. 80Ô et 806, lettre mal datée du i5 décembre 1689 et qui est probablement du i5 octobre) avait ainsi réclamé l'intervention de Chapelain : '-Si vous aviez aussi communication avec Monsieur de la Pigeonnière, vous m'obligerez infiniment de luy demander les œuvres manuscrilos df feu du Vivier qu'il a entre les mains. Je ne pense pas qu'il vous les refuse ; el si vous me les faisiez voir, je vous les renvoyerois en diligence, et avant qu'il sceust qu'elles fussent venues jusques icy. Ce du Vivier avait je ne sçay quoy d'assez bon pour le ridicule. . . r> Balzac raconte ensuite qu'il a , en quelque sorte, causé la mort de Du Vivier, qui lui avait vainement demandé une lettre de consolation, et il me semble qu'il plaisante un ppii trop sur ce triste sujet.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

prit cette affaire asseurëment pour une de celles qu'on rapporte devant luy, tous les jours, en son siège, et creut qu'il la falloit procrastiner ' el la faire tirer de longue % a(in qu'elle luy fust utile ou honnorable, qui est le stile de ces M' les Grosbonnets. Je vous envoyé, à condition de retour, la lettre qu'il m'a escritte sur ce sujet, que M' de la Thibaudiere n'a garde de trouver galante, ny vous sensée, au moins si vous regardés la fin où il demande terme de six mois pour délibérer, et, après encore il se réserve la liberté de nous donner une exclusion loute nette. Il y a peu de gens dont on puisse faire estât et cela nous doit servir de leçon à tous deux, de n'attendre guères de facilité en nos desseins d'importance, ny de service que de peu de gens.

Certaines particularités quej'ay apprises de l'esprit de M. Message me font croire que M' de la R[ocbefoucauld] ne luy avoit pas fait tort tout à fait. Nous ne sçaurions néanlmoins faillir en le considérant comme nous avons résolu.

Outre la lettre que j'ay receue de M' Boucbard et qu'il vaut mieux que je mette dans ce paquet avec les autres, à condition que vous me la renvoyerés avec vos responses,afin que j'y puisse respondre aussy, j'en ay eu encore une autre que vous trouvères icy et que vous serés bien aise de voir, par ce qu'il s'agit de Re Utteraria , et que c'est un catalogue des sçavans de Rome que je lui avois demandé. Il y aura aussy des vers à fan tique qu'il a faits en forme «l'inscription pour la bibliolèque de son

maistre^ qui sont bien dignes que vous les voyés et que vous luy en parliés.

C'est assés et c'est trop mesme. L'baleine manque à ma plume aussy bien que le papier et vous devés estre aussi las qu'elle d'avoir leu une si longue Gazette et si mal digérée.

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce i3 novembre iGSg.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, je viens de perdre sept ou buitcent escus et peut estre en ay-je perdu mille. Je ne vous sçaurois bien résoudre le nombre jusques à ce que j'aye consulté un trébuchet qu'on me doit apporter dans une heure. Vous voyés bien par ce trébuchet que la perte que j'ay faitte n'a esté ny par le jeu, ny par un fou marché, ny par une banqucroutle, ny par un vol qui m'ait esté fait. J'ay perdu cette somme sans perdre un double, et, les raesmes espèces me demeurant, la mesme somme ne m'est pas demeurée, et im son de trompette a fait celte diminution dans mon bien. Je me suis trouvé avec sept cent pistolles légères lorsqu'on a publié leurdécry, et, s'il n'y avoit que trois ou quatre livies à dire sur chacune, je croirois en estre quitte à assés bon marché. Si j'eusse fréquenté la place et que mon commerce eust esté avec des banquiers ou des partisans, j'eusse deu prévoir cet orage et chercher quelque abry pour m'en

' Procrastiner manque à tous nos dictionnaires, à commencer par celui de Richelet et à finir par celui de M. Littré. C'est la traduction du molprocrastinare, différer, ajourner. On se souvient du mot (rapporté par M. Sainte-Beuve) qui a été dit de Fauriel sans cesse remettant d'un jour à l'autre l'accomplissement de ses promesses littéraires.

qu'il était possédé du démon de la procrastinulion.

^ On disait généralement tirer de long pour apporter des délais dans une affaire, et le duc dt' Saint-Simon, par exemple, s'exprime ainsi : "Les courriers du cardinal de Bouillon tirèrent tant de long qu'il parvint à alteindre ce qu'il désirait. -i

" Le cardinal Borborini.

LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.

couvrir. Mais ne vaut-il pas mieux avoir acheté par cette perte le plaisir qu il y a de ne connoistre point ces sortes d'animaux, et le temps qui m'en est resté pour converser avec nos Muses? Vous sçavés que je suis en un estât pour la fortune que le sage des Stoïques ne me pourroit pas blasmer, quand je travaillerois à l'augmenter. Néantmoins je vous puis dire avec nostre vérité accoustumée que cette playe que j'ay receue en cette partie si sensible pour la pluspart du monde, m'a trouvé sans aucun sentiment, et mesme, puisque ce mal ne m'est pas arrivé par ma faute, je n ay pas esté marry d'avoir eu cette occasion d'esprouver ma force dans l'effet tout semblable que je m'en estois persuadé, lorsque j'avois médité sur les accidens auxquels nostre vie est sujette. Et certes ç'auroit esté une grande honte à la philosophie si, depuis le temps que nous avons habitude avec elle, nous n'avions pas pris assés de fermeté pour soustenir sans murmure de plus grands choqs encore que celui-cy '. Et je me tiendrois bien descheu dans vostre estime si vous croyés que j'eusse besoin d'estre consolé en celle rencontre , et

si je voyois . dans la response que vous me ferés à cette lettre, de ce baume éloquent que vous réservés pour l'adoucissement et la guérison de pareils maux. Gardés le. s'il vous plaist, pour ces faibles amis de qui il est dit que ploratur hcrymis amissa pecunia verts *, et ne songes jamais à me consoler que quand j'auray perdu quelcpie ami véritable, ou que par fragilité j'auray esté un moins rigide sectateur de la belle vertu ^. Je vous devois donner part de cette avanture. puisque vous voulés premlre part en tout ce qui me regarde. Mais je u'ay pas prétondu vous donner part dans ma douleur, puisque je n'en ay point et ay dessein seulement , en vous escrivant ceci , ou de vous avertir de ce nouvel ordre des monnoyes, afin que vous vous deslissiés et deschargeassiés de ce qui ne pèseroil pas assés , ou , si mon avis vient à tard et que vous ne le puissiés pas . afln que vous vissiés de quelle sorte je souffre celte heiu-lade * de la mauvaise fortune, et que vous ne sériés pas seul constant dans l'adversité.

Je respons à cette heure à voslre lettre du vu' et en suis, comme vous, pour le

' On se souvient de la lir.ule non moins généreuse d'une lettre où Chapelain annonçait que M. de Buliion venait de lui faire perdre douze cents livres de renie. Son ami le complimente ainsi de sa magnanimité (lettre XVII du livre XXI, p. 822) : «t Voslre dernière lettre ne m'a rien appris de nouveau ; elle m'a seulement confirmé dans la hante opinion que j'ay de la forte constitution de voslre ame. Je ne laisse pas d'y voir, à travers, un foible extrêmement beau, et une infirmité vérilabiemenl excellente; je veux dire celle tendresse dont vous me parlez, qui vous rend sensible aux perles que vous faites de vos amis. Ce sont celles-là. Monsieur, qui sont aujourd'huy comptées pour rien. El combien y a-l-il de gens au lieu oîi vous estes, qui aimcroicnt mieux avoir perdu hiiil cens amis que huit cens escus.T?

- C'est un vers de Juvénal {Sat. xii , v. i3i).

^ Sectateur, qui est déjà dans les Ensais de Montaigne, a été employé par plu.sieiirs contemporains de Chapelain (Rolrou, Pascal, Silhon , Peibsson, etc.), mais peul-clie Chapelain est-il le premier qui se soit servi de l'expression sectateur de la vei-tu. Avant lui cl autour de lui »ectateur avait été employé seulement dans le sens de disciple d'un homme. M. Lillré n'a retrouvé les mois : sectateur de la vertu , de la religion , que dans des auteurs plus modernes, Massillon et Montesquieu.

* Heuilade n'est ni dans le dictionnaire do Richelet, ni dans celui de Trévoux, ni dans celui de M. Lillré. Chapelain serait-il le seul écrivain qui aurait préféré hcurtade à notre vieux mot heurt, cher à Montaigne et à Régnier?

'■" Cette lettre du vu novembre 1689 a été re-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

regard de M' Silhon , la morale duquel et le bon sens ne se peut assés estimer. Pour l'Eloquence il l'a eue à un plus haut point qu'il ne l'a à celte heure , soit que la négligence que la multiplicité de ses affaires peut produire en soit la cause, soit que l'Orateur vieillisse en luy aussy bien que l'homme \ Et voyés s'il est de bonne fby. Il y a un mois que m'ayant donné quelques cahiers à revoir sur quelques remarques que j'y avois faittes , il me dit ingénmnent de luy raesme qu'il se senloit bien affoiblir en cette partie avec l'aage et que désormais non dovea piu prcmere que sur le raisonnement. Vous le devés tousjours fort aymer pour luy rendre justice, car il n'y a personne fpji vous soit plus acquis que luy.

La prétention du C[ardinalJ B[entivoglioj au souverain pontificat est sa marote, et c'est pour cela principalement qu'il a prévariqué dans son histoire, croyant que les Espagnols seuls luy pouvoient mettre le Regno sur la teste. Si lorsque je vous ay mandé qu'il pa-

pègeroit^ j'ay dist que ce tust avec apparence de succès, j'ay eu tort, ou plustost ma plume qui a mis apparence pour espérance \ et quand {sic) à l'espérance, je suis asseuré qu'il l'a formelle , quoyque par les raisons que vous allégués * il deust avoir tout le contraire. Mais nous nous flattons tous deux dans les choses qui nous plaisent ou que nous désii'ons.

Je suis bien aise de voir que nous sommes de mesme avis pour l'éloquence du triumvir'. Vous eussiés peu seulement, lorsque vous dittes qu'elle tient plus de La Motte que du Cicéron , dire justement que du Balzac", puisque son éloquence estfrançoise et qu'il vous dit en grosse lettre qu'il a tousjours eu dessein de vous imiter.

Pour le Davila , je ne doutois point que nous ne convinssions ensemble en ce qui regarde son prix , et je souscris au reproche que vous faittes à nostre Nation de se laisser surmonter par des Estrangers dans la connoissance de ses propres affaires '. Ce ca-

cueillie dans i'in-folio de iG65, sous la date du 2 9 juin 1 6Ao. C'est la lettre XVII du livre XXI , déjà citée dans la note i .

' Silhon était pourtant loin de loucher à la vieillesse, puisqu'il élail né, comme nous l'avons rappelé déjà, à la fin du siècle, et qu'il avait, par conséquent, en 1689, une cinquantaine d'années tout au phis, alors que Balzac et Chapelain en avaient à peine cinq ou six de moins. C'est sans doute de Silhon que Balzac veut parler dans la lettre XIV du livre XXI (p. 820 de l'in-fol. ) : «J'estime parfaitement le mérite de M***, mais je vous advoue que son livre m'a semblé moins bon , la seconde fois que la première. Vous sçaurez pourquoy, si nous nous voyons une fois en nostre vie , et ce sera dans la ruelle de ce beau Ut semé de tubppes, où il se traitera de cette matière et de plusieurs autres, si le Ciel exauce ma prière.?'

2 Lettre du 3o octobre 1689, n° CCCXLVII.

^ Habemus confitentem reum. Chapelain met-

(;UAPELA1K.

tait parfois un mot pour un aulre. L'aveu qu'il fait ici expHque les nombreux lapsus que nous avons déjà eu l'occasion de relever et que nous aurons à relever encore.

^ Ces raisons, nous ne pouvons les connaître, car on a imprimé, en supprimant la lettre de Balzac, tout ce qui concernait le cardinal Bentivoglio. Plus nous avançons, plus nous voyons combien est infidèle, non-seulement quant aux dates, mais aussi quant aux textes, le recueil des lettres de l'ami de Chapelain.

5 Costar.

^ Encore une suppression dans la lettre de Balzac. On y a bilTé le nom de La Motte et on s'est contenté de mettre (p. Sut) : "Ce que vous me dites de l'autre est très véritable. Son éloquence s'appuye toute sur des lieux-communs, et n'a rien du tout de Cicéron. i

' Balzac avait dit [ihid.) : trje vérifie tous les jours ce que vous m'escrivez de Davila, et mon advis n'est presque jamais différent du voslre,

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

ractère est propre aui Italiens dont le génie est tout politique, et nos Firançois ont un tempéramment presque tout contraire à cette profession. J'en pense voir Tidëe, et je ne croirois pas estre mauvais Directeuv ou Conseiller d'un homme qui seroit né et qui aurèît des lumières nécessaires pour cela.

Ge ne sera pas sans doute le Ministre (V Estât dont vous me parlez ', quoyque son neveu, qui a le goust incomparablement meiWenr que luy ", m'ait dit avec estonncm«it qu'il avait admiré le Davila seulement dans la traduction du premier livre qu'en avoit fait son oncle ^ 11 ne me dit point du tout qu'il l'eust entreprise par l'ordre de M' le Cardinal , et je tiens ce discom-s pour apocrife. Je suspens mon jugement pour l'estime que l'on devra faire de cette traduction , et si je ne le suspendois avec effort, je dirois dès à cette heure que l'on n'en devra faire aucune estime , tout fart des conjectures concluant qii'tm sxtperédificaleur de pierreries'' est un aussi meschant faiseur de lettres que celui qui escrivit à M' de Boisrobert pour respondre à celle que vous avés escritte, où il estoit si bien parlé de luy, ne sçauroit en mille ans de travail se mettre en estât de faire quelque chose de passable.

J'ay disputé à notre amy la couronne d'olivier qui couronnoit celle d'olivier [sic) et le Jourdain , mais il ne sest peu résoudre à le changer '.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce ao° novembre i63().

À M. LE MARQUIS DE MONTAUZIER

EN ALSACE

C'est tout ce que je sçay et, à mon avis, tout ce quil y a de nouvelles. Hier, je fus à ihostel de U[ambouillel] où je n'avois esté il y avoit quinze jours. D'abord , on me demanda à voir la lettre que voiis m'aviés escritte et l'endroit où il étoit parlé de' la Dame '* fut leu par elle avec consolation et peut-être avec plaisir. Mais, à ce que j'appris de M' de Chavaroche, vous a\iés estendu la mesme chose dans une lettre escritte exprès. J'ay beaucoup de joyé de la satisfaction que vous avés de M' le duc de Longueville et de celle qu'il a de vous, mais je n'en suis point surpris, vous connoissant l'un et l'autre 'et sachant vos sentiniens d^ tous deux. Je me sens fort obligé du tesmoignage que vous me rendes de la conti-

dont je sais glorieax. J'y adjouste senfement que c'est une grande honte à nostre nation d'estre instruite de ses propres affaires par un eslranger, et que la France n'ait point encore prodoit un historien français.-'

' Cest-à-diie Sillion, dont le Minisire d'Etat parut en deux parties, la première en i6.'^i,la seconde en i6/i3.

- Quel est donc ce neveu de Silhon, supérieur par le goût à son onde, et dont aucun biographe ne semble avoir parlé? Était-ce un 61s lie ce Monsieur de Silhon, Mousquetaire de la Compagnie du Roy, auquel Balzac, le 19 décembre i63o , adressa la lettre XXIV du livre IX (p. 621)?

^ Personne, que je sache, pas même M. René

Kerviler, dont j'ai déjà cité l'e^cellenfe notice, n'a signalé celle traduction du 1" livre de l'hisloii-e de Davila pnr Jean de Silhon, Iraduclion qui n'a jamais été publiée.

* En quel ou\rage Sillion s'est-il rendu coupable de celte phrase? D'ordinaire Silhon écrivait mienx que cela, et beaucoup ont loué In pureté de son style. Rappelons notamment (|uo Guy Palin, annonçant la mort de cet académicien (lettre du ai février 1GG7), le proclamai! «nn sça\ant homme qui parloit bien.i

^ Cet ami, qui s'obstinait à ne pas changci quelque chose d'aussi ridicule , était Godeau . auquel on peut appliquer ici le iiil securius mah poeta.

^ W" de Rambouillet.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

nuation de sa bienveillance. Il v^e la confirme tous les ordinaires par ses lettres. Néantmoins il y a plaisir de le savoir encore de vous, afin de vous en remercier, comme d'une chose que vos bons offices m'ont en partie donnée.

Je feray voir à M" d'Andilly et de Saint- Nicolas vostre souvenir et à M"" la marquise de Sablé ce que vous me mandés pom' elle. Je vous envoyé une lettre de M' de Grasse et une de W Conrart. M' Arnaud est icy pour solliciter ses quartiers d'hyver et s'en doist retourner bientost pour les aller establir. Les Dames sont revenues de Meizières'. Si M' de Chavaroche fait bien, il vous envoyera la lettre en rime que Ration esçrivit, au nom de M' de Meziere, à M"° de R[ambouilIet]. E|Je est jolie'. Le docteur, de poèLe comique se fait lieutenant au bailliage de Dreux \ On a descrié les pistolies légères et, à cette réforme, je pers deux mille francs. îilais ne m'en plaigniés ny ne m'en consolés , car j'ay de la force de reste pour sojufTrir ces accidens. Mais je n'en aurois pas assés pour souffrir que vous m'aymassiés foiblement.

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 20 novembre 1689.

CGCLIII.

À M. DE BALZAC

A BALZAC

Monsieur, je vous manday par le dernier

ordinaire la perte de mon argent; par cettuicy vous sçaurés celle de ma santé qui s'est trouvée assés mauvaise pour m'erapescjier de vous la mander de ma main. Ce n'est pas, grâces à Dieu, que le rheume que mon médecin appelle rheumatisme", peut estre pour faire plus d'honneur à son Art et qui m'a fait garder le lit depuis huit jours , dans la sujettion des remèdes , m'ait mis au nombre des choses déplorées^: au contraire aujourd'huy j'y ai remarqué quelque amandement et il y a apparence que, dans sept ou huit jours, je seray fait comme un autre homme; mais c'est qu'une seignée qui m'a esté faite au bras droit m'oste la liberté d'escrire à l'ordinaire et que je treuve qu'il faut i^îoins de contention d'esprit pour dicter un mauvais billet que pour le penser et l'escrire tout ensemble. Je suis en un estât oii toute foj'te attention m'est deffendue, et, si j'ayois à vous entretenir de choses abstruses", ou de déductions embarassées, je vous deroanderois terme de huit ou quinze jours pour les desmesler.

Je vous avoue que j'ay un peu de honte d'avoir eu besoin de recourir en cette occasion à d'autres qu'à ma diette qui m'avoit rendu victorieux jusques icy de tant de semblables ennemis. J'ay un grand reproche à faire à Hippocrate et à ces autres anciens enfans d'Esculape de m'avoir nourry dans cette créance apparemment si raisonnable

' Les dames de Clermont d'Entragues.

- Je ne connais ni cette lettre ni son auteur.

'' Jean Roirou , qui venait d'aclieter la charge de lieutenant particulier civil, assesseur criminel et commissaire examinateur au comté et bailliage de Dreux.

" Chapelain écrit rheumatisme conformément à rétymologie latine rheumatismus , et à i'élymoiogie grecque, peufiaTfo-fiès. M. Littré n'a trouvé le mot rhumatisme que dans La Fontaine et M"'" de Sévigné; mais il cite des exemples de la forme remue tirés, au xui° siècle, de Joinvilie,

au xv% de Basselin, au xvi", d'Olivier de Serres, d'Ambroise Paré et de Michel de Montaigne.

^ C'est-à-dire des choses perdues sans espoir.

" Abstrus paraît avoir été employé pour la première fois par Montaigne, qui a emprunté tant de mois au latin qu'il savait si bien et qu'il parlait aussi facilement que le français. Pour le xvu" siècle, on ne citait, comme s'étant servi de cette expresion , que Bossuet. Chapelain comble la lacune qui existait, à cet égard, entre les Essais (i58o) et ï" Avertissemenl aux protestants (1689).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

que le jeusne effaçoit tous ces sortes de pèches de la Nature déconcertëe \ Eu effet , il a fallu donner de l'exercice à tous les officiers de la Médecine et jouer des cousteaux et des gobelets " pour sortir de ce mauvais pas et combattre un furieux mal de teste, une fluxion sur l'œil droit , un grand mal de dents et une descharge de pituite eschauffe'e sur la poitrine. Encore bien heureux si, après toutes nos diligences, nous pouvons demeurer raaistres du mal entièrement, comme j'y vois de l'apparence! Je ne vous fais point cette grâce là pour vous consoler simplement, mais pour vous dire ce que je croy, et dans la huitaine j'ose presque vous promettre de vous en donner de plus grandes asseurances de ma main.

F^a belle tirade qui regarde M'' Esprit dans vostre dernière lettre est bien digne de vous ^ et ravira celuy de deçà à qui je la monstreray quand je seray en pouvoir de le faire. Il faut conclure là ce commerce de compliments qui désormais sera superflu, et si ces M" n'en demeuroient [satisfaits] , je ne les en estimerois pas dignes.

J'ay fait voir la lettre du Triumvir à nos amis pour payer à son esprit la part qu'il vous a vouleu donner dans cette longue pièce , laquelle ne'antmoins quelques uns qui le connoissent mieux que moy jurent qu'il a bien plustost fait pour sa vanité que pour vostre gloire et qu'il eust esté bien empesché de tous ces lambeaux dont il l'a tissue, s'il n'eust trouvé un sujet, comme le vostre. pour les employer. Je ne vous ay point considéré là dedans comme ayant nécessite de ses Eloges et Apologies. J'ay seulement voulu tesmoigner à ceux à qui je les ay fait voir que je faisois volontiers le bien contre le mal et qu'entre son humeur et la mienne il n'y avoit guère de ressemblance \

Le jugement que vous me faitles du médecin autheur de la Poétique ne peut estre plus conforme au mien, et il faut avouer que sa dernière ^ est la plus pardonnable . et qu'elle passera pour louable à plusieurs. J'en attens vostre avis quand vous aurés veu le livre.

Je vous ay dcsja mandé * que quelques disparates' de M' M[énage] m'avoient fait

' Hippocrate (Aphorismes) ne recommande la ilièle que dans les plus graves circonstances, lorsque, dit-il, fia maladie est à son apogée." En tout autre cas, il proscrit la diète comme fâcheuse et nuisible. Le passage auquel Chapelain fait allusion se trouverait plutôt dans Galien. Voir, à ce sujet, V Histoire dogmatique et morale du jeûne, par Dom de Tlsle (Paris, 17-'! 1 , in-i 2 , p. ao5).

* Les couteaux, c'est-à-dire les lancettes ou les bistouris. Quant aux gobelets, il s'agit là moins de vases dans lesquels on prenait ces potions que prodiguait l'ancienne médecine que des vaisseaux de verre appliqués sur la peau pour produire, en raréfiant l'air par le moyen du ieu, une irritation locale.

■' C'est la tirade déjà citée de la lettre XIV du hvie XXI, laquelle commence ainsi : «Je ne me connoislrois point on esprits, si je n'estimois

extraordinairement ces Messieurs qui portent ce noni.n

* Chapelain ré[)ond ici à ce passage déjà cité de la lettre XIV du livre XXI : «Vous avez donc montré à nos amis et à nos amies la lettre de Monsieur [Coslar], elc.n

* Sous-entendu : œuvre. Les précédentes œuvres de la Mesnardière étaient : le Truite de la mélancolie (au sujet des possédées de Loudun), i635; les Raisonnements sur la nature des esprits qui servent aux stmliments, i638; la Traduction du panégyrique" de Trajan, i638.

° Voir la lettre du i3 novembre i63(), n" GCCL.

' Disparate, qui a vieilli, voulait dire incartade, action capricieuse, déraisonnable. Le mol se trouve avec cette acception dans les lettres de M°" de Sévigné, dans celles de M"'" de Maintenon, dans les Mémoires de Saint-Simon, etc.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

paroislre l'opinion que Ton avoit de luy chez M' la m[arqinse] de S[ablé] assés bien fondée. Je m'en rapporte à ce qui en est.

Je n'ay point sceu encore la vérité de ces Princes lucifages ', je le demanderay à la première occasion à mes répertoires.

M"^ de Grasse ne parle point de célébrer la mémoire du deffunt ", encore moins le Docteur profane \ Je n'ay point ouy parler de ces mauvaises louanges qui luy ont esté données : je ne croy pas qu'on les aye veues icy.

Vous trouvères dans ce paquet deux lettres de M"" Mainard que Flotte m'a ap- ' portée.

De Paris, ce 27 novembre 1689.

À M. MALNARD,

À SAI.M-CtRÉ.

Monsieur \ j'ay de tout temps fait si grand fondement sur vostre vertu et ay lousjours pris tant de confiance en la bonté de vostre jugement qu'encore que j'aye vescu avec vous sans observer aucune cérémonie et que j'aye laissé passer des années entières sans vous conflrmer ce que je vous estois, je n'ay pourtant pas douté un seul moment que vous ne me creussiés autant à vous que ceux qui vous l'asseurent

par tous les ordinaii-es , et j'ay réservé cette sujettion contrainte et désagréable pour ces foibles qui sont tousjours chancelant dans la foy et qui ont besoin d'estre confirmés par de nouvelles et continuelles asseurances. Il m'a semblé que vous ayant mis mon cœur à découvert, vous y voyés tousjours l'affection et l'estime extraordinaire que j'ay pour vous et qu'il seroit inutile de vous dire ce que vous sçaviés aussy bien que moy. Mes affaires, d'ailleurs, qui augmentent plustost que de diminuer, me laissant si peu de temps pour satisfaire à certains devoirs inévitables et à des créantiers qui n'entendent pas raison, j'ay creu que je pouvois user de l'indulgence d'un homme comme vous qui l'entend parfaittement et à qui l'on peut devoir long temps sans l'incommoder et sans en estre poursuyvi à la rigueur.

Vous croirés bien. Monsieur, que si j'estois maistre de moy mesme et que je peusse vivre à mon gré, je n'aurois garde de perdre les avantages qu'un commerce comme le vostre m'apporteroit, soit pour ma consolation, soit pour mon plaisir, soit pour mon honneur, estant un des principaux orneraens de nostre pais et de nostre siècle , il ne me pourroit rien arriver de plus doux ny de plus glorieux que de pouvoir laisser voir entre mes papiers les plus chers un nombre considérable de lettres

Chapelain reste jusqu'ici le premier qui ait usé de ce mot traduit de l'espagnol disparate (de dûparar, faire des sottises).

Ml y a bien Jucifa^es, qui signifierait qui mange, qui consomme de la lumière, et il s'agirait alors de la lumière arliBcielle. Peut-être faut-il lire lucifuge, qui fuit la lumière. Le mot n'est dans aucun de nos dictionnaires. Balzac avait questionné son correspondant (lettre XXI 1 du livre XXI, page 810 de l'in-folio) sur la «ridicule mode de certaines gens qui, en plein jour, et lorsque le soleil n'est obscurci d'au-

cun nuage, se font servir aux flambeaux-7, et ensuite (lettre XXII du livre XXII, p. 8ii) sur rcerinins princes estrangers qui se faisaient servir aux flambeaux, aussi bien de jour que de nuit, par une bizarre et mystérieuse cérémonie».

- Le cardinal de la Valette.

■' François Guyet.

* Nous n'avons pas, parmi les huit lettres de Mainard à Chapelain, imprimées dans le recueil de i655, la lettre à laquelle répond ici l'auteur de la Pucelle.

escrittes de voslre ruaiu et dictées par vostre esprit pour tesmoins de l'amitié dont vous mhonnorés. Il se faut priver de cette gloire quoyqu'à regret, pour obéir à cette dure nécessité qui m'arrache à moy mesme et qui me fait vivre pour autruy. Je vous conjure de m'en plaindre et de croire que cette douleur est une des plus grandes de ma vie.

Je ne vous escris point de ma main pour ce que , depuis quinze jours , je garde le lit ou la chambre dans rmcommodite d'un si fascheux rheume que , pour peu que j"eusse de foy aux médecins , je le croirois une maladie fort dangereuse. Et il ne faut pas qu'elle soit petite , en effet , puisqu'elle m'empesche de vous rendre ce devoir par moy mesme après deux ans de silence. Mais il n'y a pas moyen de demeurer plus long temps sans m'en acquitter, puisque aussy bien entre l'escrire et le dicter il y a si peu de différence.

Incontinent après que j'eus receu vos lettres pour M' de Balzac et pour M' de Chives, je les fis partir pour Angoulesme, et je ne doute point qu'elles n'y soient maintenant. S'il y a lieu de réplique et qu" elles me soient addressées, j'useray de la mesme diligence et lenvoyeray chés vostre amy de Paris * qui fait si bien l'honneur de vostre réputation. Il me rendit vostre paquet dans le fort de mon mal, et me leut quelques nouvelles épigrammes de vous, c'est à dire très belles, et [qui] par le plaisir de Tesprit me diminuèrent la peine du corps.

Continués, Monsieur, si vous m'en croyés, ce noble et innocent exercice des

Muses, et nous donnés un juste volume de vos ouvrages, afin que nous puissions dire aux habiles Estrangers qui cherchent de la poésie parmy tant de rimes de nous, quau moins avons nous un Poète qui remplit parfaittement son caractère, et qui du moins en lun des genres nous erapesche de porter envie à l'Antiquité.

Pom- la Pucelle, elle rougit de vous eutendre parler si avantageusement d'elle, et n'espère point de se mettre eu veue avec espérance de succès qu'après que vous aurés passé l'œil et la main sur les mauvais ornemens dont je la pare. Vostre âge n'est pas si avancé ni elle si jeune que je ne me' puisse promettre d'avoir vostre avis sur sa sortie dans le monde : je dirois vostre protection si je la voulois demander à quelqu'un pour elle. Mais, comme c'est une aventurière, il faut qu'elle doive son renom à sa vertu, si elle en possède aucune, et qu'elle se deffende aussy bien des malins après sa mort qu'elle a deil'endu la France des Anglois durant sa vie. Je ne souhaitle point que vous en entreteniés Malherbe, si ce n'est qu'il s'apparoisse à vous \ Et, en ce cas mesme, prenés bien garde à ne luy en point tant dire de bien . car il se souviendroit sans doute de la foiblesse qu'il a remarquée en moy lorsqu'il nvoit\ et accuseroit vostre jugement de prévarication ou de peu de lumière, lorsqu'il nous verroit luy débiter pour une chose exquise l'ouvrage d'une personne qu'il avoit si peu de sujet d'estimer. Mon mal ne me permet pas de vous en dire da-

' M. de Flotte, que Mainard, dans sa correspondance, appelle son cher maître. Il a été question de ce grand ami de Mainard dans la lettre CLXXXUI.

- Mainard, dans sa lettre, avait sans doute parlé de sa fin prochaine et avait annoncé à Chapelain qu'il entretiendrait Malherbe, dès qu'il le

rencontrerait dans l'autre njonde, des beautés d»la Pucelle.

' Malherbe étant mort le 6 octobre i6a8, ne put guère voir de Ciiapelain que quelques poésies fugitives, stances, sonnets ou rondeaux, et ne dut pas emporter du nouveau poète une bien grande idée.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vantage et vous délivre pour ce coup de l'entretien d'un homme qui est bien moins éloquent qu'il n'est, Monsieur, vostre, etc. De Paris, ce a décembre 1689 '.

À M. LE MARQUIS DE MOMAUZIER

EN ALSACE

Voila nos nouvelles \ Les vostres du 9 novembre de Schelestat m'ont semblé mauvaises dans le chagrin extraordinaire que vous m'y tesmoignés. Je say bien qu'il est mal aisé d'en avoir plus de sujet. Mais il est mal aysé aussy de trouver un homme à qui Dieu ait donné plus de fermeté d'âme et de lumières d'esprit pour combattre la mélancolie qu'à vous. Je voudrois donc que

vous vous servissiés courageusement de ces excellentes parties qui sont en vous et que vous rendissiés vos déplaisirs moindres par la patience et par la constance qui sont les armes que la fortune ne sauroit arracher à l'homme sage et avec lesquelles il surmonte toutes les difficultés.

Je loue vostr* bon naturel dans le ressentiment que vous avés de la mort du cardinal de La Valette, et vous en feue d'autant plus que je sais que son amitié n'estoit pas une chose dont vous eussiés trop de sujet de vous contenter. El, en effet, vos premières lettres parloient de la donleur que vous en aviés comme l'ayant plus par la considération d'un autre que pour la sienne , et cela fut fort bien remarqué par la personne pour qui vous palliés ainsy \ Mais

' Le même jour, Chapelain écrivait au duc de Retz «au Parc Soubiseï une lettre toute de compliments (P 25.3), et à la marquise de Fiamarens «h Montestruc,:^ une letti-e où il n'est guère question que de la maladie dont il vient de parler avec tant de détails à Balzac et que de sa perte de six cents ou sept cents dcus fau descry des pistolles légères». Le 4 décembre, Cliapelain adressait à Balzac (p. 255) une longue lettre dont il y a peu de chose à tirer. rrVoicy," lui dit-il, ffle premier effort de ma main depuis l'affoiblissement que m'a causé ma maladie.;' Après lui avoir parlé avec abondance de f nostre Romain-', c'est-à-dire de Bouchard, "vain, ambitieux, philosophe de fortune et non pas de vertu- , et au sujet duquel il s'écrie : '.«Dieu nous garde de ces pseudo- philosophes N il continue ainsi : «M' Desmarets a fait un 1" volume de cinq qu'il a dessein de faire sous le titre de Rosane, dédié à M* d'Aiguillon et dont elle fait partie. Il a fait beaucoup de bruit à cause de cela, et c'est une pièce qu'il faut lire. M' Rocolet vous le doipt achepter, s'il m'en croit, et celuy do M' de Gomberville aussy qui s'appelle Citherée et dont il y a desja deux volumes d'imprimés.» Desmarest de Saint- Sorhn ne publia que le premier des cinq volumes annoncés, et

on lit dans le Catalogue académique de l'abbé d'Olivet : frRosane, première partie, la seule qui ait paru, Paris, in-8°, 1889. (Savait-on que la duchesse d'Aiguillon eût figuré dans ce roman ?)5 Quant au roman de Marin Le Roy de Gomberville, la Cythei'ée, suivant le même Catalogue, il parut en A volumes in-8°, de 1660 à i&ia. L'auteur du Manuel du Libraire reproduit les mêmes indications, ainsi que M. R. Kerviler {Marin Le Roy, sieur de Gomberville, gr. in-8°, 1876, p. 58). Pour conciher ces indications avec celles de Chapelain , il faut admettre que les deux premiers volumes de la Cytherée, quoique imprimés déjà en 1689, ne furent mis en vente qu'en 16/10.

- Chapelain avait commencé sa lettre en infonnant le marquis de Montauzier de tout ce qui lui avait semblé pouvoir l'intéresser parmi les bruits de la Ville et de la Cour. Mais, en recopiant sur les registres de sa correspondance la lettre du 5 décembre 1689, comme un bon nombre d'autres lettres du même genre, il a eu soin délaisser de côté tout ce qui ne provenait pas, à proprement parler, de lui-même, tout ce qui n'était que l'écho des paroles d'autrui.

^ M"" de Rambouillet. Il est évident que Montauzier ne plaignait autant le cardinal de La

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

cest qu'un bon cœiu" comme le vostre n'oublie jamais tout à fait ce qu'il a une fois bien aymé.

Je vous ay, au reste, remercié avec affection du Capriata que vous m'avez envoyé", moins pour le livre que pour le mouvement obligeant qui vous l'a fait faire, car je veux que vous sachiës qu'il n'y a rien qui me soit si sensible ny si cooside'rable que les tesmoigiiages de vostre bienveillance dont je ne vous puis faire de remei'cimens à l'ordinaire.

Tous nos amis se portent bien et moy mieux que je n'ay fait.

De Paris, ce ii décembre i638.

A M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, avant toutes choses je vous diray que je suis gue'ry et que vous pouvés rayer du nombre de vos peines la douleur que vostre amitié vous aura fait avoii- de mon mal. J'en parle ainsy affirmativement, parce que je croy lire dans vostre âme et que je croirois faire tort à cette belle amitié que vous m'avés jurée, si je doutois qu'elle ne vous eust fait faire avec moy communauté de biens et de maux. Et cette confiance ne passera point auprès de vous pour présomption, puisqu'elle est fondée sur vos paroles et sur tant d'effets dont elles ont esté suyvies. Je suis donc remis de cette secousse et en estât, comme devant, de continuer nostre commerce, et de vous rendre

les services qui tombent dans lestendue de mon petit pouvoir.

Pour l'éloge qu'il vous a pieu donner à la fermeté de mon âme dans la rencontre de cette perte que j'ai faitte ^, je Tay receu avec joye , bien moins pour avoir pensé que cet acte de constance dans le moindre des sujets qui la peuvent exercer fust digne d'une louange si exquise, que pour avoir veu que vostre affection ne fait rien pour moy de médiocre et ne pense jamais bassement de moy. Ces excellentes paroles auroient eu un fondement plus raisomiable en la patience avec laquelle j'ai souffert la force de mon mal et en la résolution à tout ce qui en pouvoit arriver de pis , parce que des trois maux à quoy les hommes sont sujets, comme il seroit honteux au sage de s'esmouvoir pour ceux qui luy arrivent du costé de la fortune, il luy seroit peut estre pardonnable de sentir ceux du corps qui fait partie de Ihomine et qui l'attaquent par son foible. Mais je suis bon de me louer ainsy moy mesme ou de vous donner un nouveau champ de me louer. Il suffira du passé, s'il vous plaist, et il vous souviendra que je fais profession de pudeur et que vous ne pourries recharger' sans embarasser ma modestie.

J'attens vos despesches pour Rome et retarde les miennes jusques à ce qu'elles soient venues. Je feray de tout un paquet et j'y joindray le Discours au feu cardinal de La Valette. Mais parce que le nom du s^' Jean Jacques* est petit à Rome et que, quelque port qu'on y peust mettre dessus,

Valette que par sympathie pour la princesse Julie. Mais il dépassa maladroitement le but, et Chapelain lui reproche ici bien discrètement et bien délicatement l'exagération qu'il apporta dans cette douleur de commande.

' Il a été déjà question de cet historien génois (lettre CCLXXXVI).

'^ On a déjà vu cet éloge dans la noie i de sa lettre à Balzac du 20 novembre lOSg, n" CCCL.

' Bevenir à la charge. M. Lilfré n'a cité, au sujet de l'emploi de ce mot, que deux phrases des Mémoires de Saint-Simon.

' Bouchard.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

il coiUToit fortune de ne luy estre pas rendu, je pre'tens pourvoir en mesme temps à la seuretë de la despesche et à Tespargne du lesmiant', en priant quelcpi'un de mes amis de le mettre sous une couverture privilégiée. Ainsi j'espère luy donner le contentement après quoy il soupire, il y a si long temps, et vous délivrer de l'importunité de l'homme qui ne manqueroit pas de vous demander une troisième copie de la lettre qu'il n'a pas receue *.

Je monstray, ces jours passés, à M' Esprit le grand et obligeant article de vostre précédente qui le regardait et M' son frère \ Il est mal aisé de vous dire à quel point il ressentit cette recharge '' et combien de remercimens il me fit pour la part qu'il croyoit que j'eusse au bienfait qu'il recevoit de vous. Et certes vous le traitliés si bien qu'il eust esté ingrat et insensible s'il m'en eust tesmoigné moins de ressentiment. Je croy que vous pouvés faire estât de luy en toutes choses et qu'il manquera tousjours piustosl de pouvoir que de volonté pour vous.

J'ay aussi fait voir à M' de la Mesnardière tout l'endroit de vostre dernière qui accuse la réception de la Poétique et qui parle si obligeamment et du mérite de l'ouvrage et de la sorte dont vous l'avés receu \ Jamais

homme n'a tant esté touché de chose que cettuy cy l'a esté des termes avec lesquels vous avés voulu honnorer son Discours et, quoy que sa vanité soit extraordinaire, je vous asseure qu'elle en a esté pleinement satisfaitte et qu'il ne désire rien davantage pour cela. Je ne vous diray point tout ce qu'il m'a dit pour vous bien tesmoigner combien il s'en ressent vostre obligé. Le compliment, quoyque éloquent, vous en pourroit estre ennuyeux, et par ce peu que je vous en escris vous jugerés aisément le reste. Il y a une seule chose à craindre en cecy, que vostre civilité n'enfle encore davantage la bonne opinion qu'il a de luy mesme comme chose deue, ce qu'il monstre . à cette heure , ne devoir qu'à vostre libéralité. M' la marquise de Sablé, chés qui il demeure*, a veu ce mesme endroit et l'a estimé une chose rare comme tout ce qui vient de vous. J'aymerois bien autant son jugement que celuy de l'autre qui ne se trompe pas pour ce que la tirade est exquise, mais qui s'y pourroit tromper si elle ne l'estoit pas, pour ce qu'il y est intéressé. Je ne vous escris point avec ma liberté d'esprit ordinaire et je suis trompé s'il n'y a bien du galimatias icy '. Car dès la première demy page de celte lettre on m'est

' Faut-il lire : du gesmissant?

- Balzac disait (lettre XVI du livre XXI) : rfj'ay pris plaisir à tous les papiers qu'il m'a envoyez, et j'y en aurois pris davantage, s'ils ne m'obligeoient point à des responses. Mais nous avons affaire à un homme pressant, et qui ne sçait que c'est de donner. Il preste seulement à usure, et trafique en prose et en vers, en l'une et l'autre langue. ^

^ Voir la lettre à Balzac du ai octobre iCSg, note 1 0 , et du 6 novembre 1689, note 1 .

'' Recharge est employé ici dans le sens de répétition. Comme pour recharger, M. Littré cite seulement , sous ce mot , les Mémoires de Saint- Simon.

* J'ai reproduit ce passage dans la note It de la lettre à Balzac du 6 novembre 1689.

* La Mesnardière était le médecin de la marquise do Sablé , et c'est à ce titre qu'il logeait sous le toit de sa spirituelle cliente.

' M. Littré n'a cité, au sujet du mot galimatias, aucun auteur antérieur à Bal?ac {Sacrale Chrestien, î652, et Lettre à Conrart d'avril iG53). Chapelain serait donc, à ce compte, le premier en date de nos écrivains qui se serait servi de ce mot dont l'étymologie est encore inconnue, car l'explication généralement donnée d'après le docte Huet (avocat plaidant pour le coq de Mathias, et disant galli Mathias, au lieu de gallus Mathiœ) n'est qu'une mauvaise plaisante-

CIIAPELAIN.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

venu donner des nouvelles de M' de Longueville, sans les asseurer, qui m'affligeroient au dernier point si elles se trouvoient asseurées. Je m'en vay de ce pas m'en esclaircir. Cependant vous ne parlerés point de ce qui me met en peine pour ce que peut estre n'a-t-il point de fondement'. Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce lo décembre i63q.

CCCLVIJ.

\ L'ABBÉ DE CHASTILLO>.

Je n'ay jamais tant reconnu la firannie lies médecins que je (is hier et à mon grand dommage. Mon mal m'eust peut estre bien permis de recevoir la joye de voir Son Em" et la belle pièce dont vous le divertistes avec toute la belle Cour\ Ces Messieurs ne me le voulm'ent jamais permettre et par leurs

cruelles précautions me furent plus fascbeux (pie mon mal, lequel est trop sur le retour pour le traitter avec tant de délicatesse. Voilà ce que c'est que de s'abandonner à la conduitte d'autruy et de quitter ses anciennes maximes! J'espère sortir bientost de leurs mains et de leur dire un Adieu pour long temps et leur monstrer qu'en la pluspart des choses leur art est un mauvais mystère qu'on peut mespriser sans profanation. La première (chose) que je feray, quand je pourray faire un long voyage, sera de vous aller rendre grâces du souvenir que vous avés eu de moy en une si belle occasion et protester que vous n'estes pas plus constant à me faire du bien que je le suis à en avoir une parfaitte connoissance.

Je suis tout à vous et sans aucune n'"serve.

Mardy matin, le i3 décembre i63iv.

rie. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux citent Perrot d'Ablaoconrt sur Locien, à propos de l'emploi de galimatias; mais sa traduction des œuvres du philosophe de Samosate parut souleinenl en iG5i-iG55 (a vol. ia-lt").

' Deux jours après, Chapelain écrivail au marquis de Monlauzier (P aGi) : trj'en ay une violente [crainte] que M' le duc de Longuevillc ne soit contraint après toutes les conquestes qu'il vient de faire dans lo Palatinal de les quitter cl de s'en venir vers Metz chercher h vivre, qui seroit un très grand mal pour nous, pour luy et pour vous mesme, qui sériés exposé aux ennemis et sans espérance de secours de cet hyver. Dieu veuille que ma peur soit vaine et qu'il puisse laire le miracle de nourrir une armée en un lieu où il n'y a ni bled ni herbe et qui n'a plus que les loups et leshybous pour habitans.^ La Gazette du 10 décembre i63q annonçait(p. 81 i)que, le 1 9 novembre , le duc de Longueville s'était venu ramper devant la ville d'Oppenlieim , qui avait été emportée avec le château sans beaucoup de résistance, qu'il avait passé lo Rhin et s'était rendu maître du pays de Rhingau, etc.

- Etait-ce lea Rivaux amis, tragi-comédie

imprimée à Paris (i63g, in-i"), ou bien le$ Deux Alcandres, tragi-comédie imprimée à Paris (16/10, ïn-lx") et réimprimée {ihid., m-W) en i64-a , sous ce nouveau titre : les Deux Semblablesl

^ Le i5 décembre. Chapelain {t aGi) annonce à Bouchard l'envoi du discours de Balzac , «noslre amir, au sujet de feu le cardinal de la Valette et de sa dissertation sur les Supposés do l'Arioste. 11 loue les vers de son correspondant sui' la bibliotlièque du cardinal Barberin. Voir dans V Histoire de l'Académie française, i858, I. I, p. 384, le passage relatif aux vers de Bouchard el à ceux du seigneur Pollini, deux chefsd'œuvre en leur genre chacun, et dont les Bourbon, les Sinnond, les Petau, les Grolius el la fleur de l'Académie françoise ont fait un tas extraordinaire; il l'entretient de la mort de M. de vSaiiit-Chartres, et ajoute, à propos de la mise à l'index du premier volume du Ministre d'Etal , publié déjà depuis plusieurs années (iG3i)fCe que vous m'a vos mandé de la censure du Ministre d'Estal est à peu près conforme à ce que l'on m'avoit escrit d'ailleurs, de sorte que mon amy ne peut pins douter du mauvais trait-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

CCCLVUI.

A M. LE MARQUIS DE MOÎSTAUZIER

EN ALSACE

Monsieur, quel homme estes vous donc et comment se faut-il prendre à vous divertir et à vous consoler puisque les choses du monde qui vous peuvent le plus satisfaire en Testât où vous estes, au lieu de vous contenter, accroissent vostre chagrin? J'avois sujet despe'rer que j'aurois de beaux remercimens à monslrer dans vostre response aux personnes qui vous avoient escrit et que vous me donnerie's ainsy moyen de vous rendre bon office auprès d'elles. Au lieu de cela je n'ay Irouvé que des plaintes et des

lement qu'il a receu à Rome pour lant de Lonnes choses qu'il a escriles en faveur de la bonne Religion. Mais ce sont nos Maistres : il ne faut point murmurer.:! La condamnalion du livre de Silhon par la cour romaine n'a été connue ou du moins n'a été indiquée par aucun des biographes de cet académicien. Le 18 décembre, Chapelain s'adressait en ces termes (f 268) à la marquise de Flamarens (à Ruzet) : «Il y a bien long temps que je sçay que vous estes la plus reconnoissante personne du monde et que, quand on vous rend quelque service, iJ est toujours surpayé par vos ressenlimens. Je loue cette vertu et vous conseille de la conserver comme la marque d'une àme généreuse et bien née et qui sert autant que pas une autre à gaigner et à garder l'amitié des gens de bien. . . J'ay une extrême consolation de voir que mes lettres vous divertissent quelquesfois, et que vous ne croyés pas mal employer le port qu'elles vous coustent. . .Les vostres sont tousjours bonnes et sensées à vostre ordinaire. . . Je ne fais que de recevoir vos dernières du 28 novembre où vous monstres un si beau souvenir de l'hostel de Rambouillet et de toute la famille de M' de Clermont. J'y feray visite exprès pour leur en donner la joye et leur monstrer que vous n'y estes pas aymée et estimée sans raison. M * de Rambouillet a eu deux maladies depuis quatre mois qu'on peut appeUer petites à compa-

désespoirs et j'ay veu que ces précieuses lettres que je vous ay envoyés pour des préservatifs contre vos maux de cœur, ne vous avoient pas plus proffité que les miennes qui sont sans force et sans vertu. Je vous avoue que cela m'a embarassé et que j'ay douté long temps si je ferois voir ce que vous me mandiés de peur de faire contre l'intention que j'ay de vous servir. Enfin néanlmoins je m'y suis résolu après avoir considéré que vous vouliés peut estre parvenir à vos fins par des voyes extraordinaires et qu'il pourroit estre, en effet, que ce chagrin prétendu naturel qui ne peut recevoir de remède que par la présence de vos médecins, les obligeroit plus que toute la sa-

raison de celle qu'elle a maintenant qui est une fièvre continue avec des redoublemens, des foiblesses et des vomissemens. Les médecins toutesfois disent qu'il n'y a point de péril et qu'elle court seulement fortune d'estre longue... ri Le 18 du même mois, Chapelain écrivait à Balzac (f 269) une lettre qui roule presqu'en entier sur la maladie dont nous avons eu déjà une bien assez longue description. Ce n'est qu'à In fin de celte lettre qu'abandonnant le récit de ses anciens maux, il donne à son ami des nouvelles de «la brouillerie dangereuse qui est arrivée entre le Roy et le Pape sur l'assassinat qui a esté commis de l'ordonnance du Cardinal Barberin en la personne de l'escuior du Mareschal d'Estrées.T^ Chapelain continue ainsi : «J'ay veu avec beaucoup de plaisir les délicates pensées que vous avés eues sur les sachets que vous avoit donnés cette parente de M' le Duc de la Rochefoucauld.

Il n'y a point de genre où vous n'ex-

celiiés. Quand M"" de Rambouillet sera guérie ou plustost dans l'espérance de guérison , je prétens bien luy en faire un régale d'importance. Elle nous a fait peur et nous ne sommes pas bien asseurés encore qu'elle nous demeure , quoyque les médecins nous en respondent en quelque façon. Mais c'est que l'amitié panche plustost du costé de la crainte que de ia confiance en ces occasions. r

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

tisfaction que vous eussiés peu tesmoigner de leurs billets et de vos ordonnances.

Il m'est tombé mesme en l'esprit que vous m'escrivés ainsy à dessein et que vous me trompiés en me faisant croire une tristesse qui n'estoit pas ou du moins qui n'esloit pas si grande afin que je la persuadasse mieux en la croyant. Et ce qui m'a donné ce soupçon a esté certaines lettres si douces et si galantes à M' Conrart sur son sujet et sur celuy de M' la Marquise de Sablé qu'on ne sçauroit gnères aussy bien escrire qu'elles sont et avoir l'esprit aussy accablé de mélancholie que vous le dittes avoir esté.

Quoy qu'il en soit, j'ay fait l'ofEee tout entier. On a veu ce (jue vous me mandés et s'il vous sert qu'on vous croye tel que vous le dittes, vous pouvés vous asseurer qu'on vous le croit et que vous faittes la plus grande pitié du monde. Je viens de l'hoslel présentement afin de sçavoir comment on avoit pris vos lettres et voir si je nen pourrois rien tirer qui vous peust resjouir. L'on m'a dit que vos chagrins en donneroient à ceux qui les sçauroient et que la compassion qu'on avoit de vous voir en cet estât leur faisoit encore davantage souhaitter vostre retour. Qu'on ne respondoit point pour ce voyage à vos lettres à cause que les médecins ne vouloient pas qu'après un aussy grand mal que celuy qu'on a eu et dont on ne faisoit que de sortir, on escrivist seulement une ligne, mais qu'on me prioit bien fort de vous faire de très humbles baisemains.

L'homme que vous n'aymés guère ' a esté présent à tout le discours et m'a prié avec grande instance de vous en faire, de sa part, comme l'homme du monde qui vous

honnore le plus et de la meilleure sorte qu'il me seroit possible.

Voilà, à mon avis, les nouvelles dont vous avés le plus de curiosité. M" de Grasse et de St Nicolas ont receu vos lettres. J'envoyeray par M. de Tracy, qui part d'icy dans deux jours , le billet que vous m'escrivés sur le ressentiment de l'amitié que M' le Duc de Longueville vous tesmoigne. C'est pour le mieiLx que j'en envoyeray l'original.

De Paris, ce 19 décembre i63o.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, ma santé continue et il y a apparence que je suis quitte de rheumes pour cette année, la grandeur et la violence de celuy qui vous a fait peur pour nioy ayant recueilly en luy les deux ou trois autres qui mestoient infaillibles si ce premier n'eust esté qu'à l'ordinaire. C'est ainsy que je raisonne pour ma consolation, et, si mon raisonnement n'est pas bon pour la solidité de ma conjecture, du moins est il bon pour le repos qu'il me donne et l'appréhension qu'il m'oste, qui sont deux effets que la meilleure des philosophies a bien de la peine à causer. Il faut, selon moy, adoucir les maux de la vie par toutes voyes et, en cette matière, c'est vertu que d'ayder à se tromper soy mesme allant de bihais^ au bul où fou ne sçauroit arriver de droit fil^ et se persuadant le bien que l'on désire sans avoir mesme trop de sujet de se le persuader.

1 Voilure. Tallemant dos Réaux,je l'ai déjà rappelé, a dit {Historiettes , t. II, p. ôaS) : «11 est vray que les chiens de M. de Montauzier et les siens n'ont jamais trop chassé ensemble.-^

* Obliquement, de travers. Nous avons déjà trouvé la forme hihais.

^ Couper de droit fd , c'est couper de la toile entre deux (ils, sans biaiser. On a dit, par exlen-

LETTRES DE JEAN CHAPELAliN.

Je n'oserois, au reste, vous respondre aux louanges excessives que vous donnés à la fermeté' que vous avés reconnu en moy dans mes pertes et dans mon mal, sinon qu'elles sont excessives et que vous me fériés presque croire que cette constance n'est pas une vertu ordinaire et dont on ne peut bien se dispenser sans blasme. Car l'éloge magnifique n'appartient qu'aux actions héroïques parce qu'elles doivent estre volontaires pour mériter ce nom et que leur principale gloire ne consiste en ce qu'elles ne sont pas d'obligation. Mais pour celles que j'ay faittes et que vous exaltés de voslre grâce en cette occasion, vous mepermetirés de vous dire que, si elles ne sont ordinaires aux antres hommes, elles le devroienl estre et que je ne reçoy pas sans honte de l'applaudissement d'une chose que je fais par devoir et à quoy il me semble que toutes sortes de raisons m'engagent. Ainsy je reçois ce que vous me mandés là dessus tant à mon avantage, bien plustost comme un exercice de vostre esprit que comme une récompense de mon mérite qui sera tousjours très médiocre tant que je ne feray que ce que la raison me commande et que je ne passeray pas jusqu'à faire tout ce qu'elle n'a droit de me conseiller.

Cependant je ne suis pas marry de voir que vous tombés d'accord que Sénèque avoit plus de théorie que de pratique en matière de philosophie stoïque et je ne désespère pas que vous n'en veniés un jour à

l'opinion que j'ay commune avec quelques anciens et modernes, que la sagesse es toit toute sur sa langue et que son cœur estoit un cœur de commun '.

Pour le s^' Jean Jacques*, sans rebattre la question qui le regarde, je vous diray qu'il se peut bien faire que je vous en ave escrit avec le chagrin qui accompagne les convalescens qui ne sont pas bien remis et que mes paroles se soient senties de la bile qui n'estoit pas bien encore appaisée. ÎNéantmoins je ne saurois départir de l'opinion qu'on ne se peut relascher dans la vertu sans vice ny que ce ne soit un mouvement lasche et injurieux à ce qu'elle vaut de ne l'aymer qu'en qualité d'utile et de la faire servir d'instrument pour parvenir à la fortune. Je luy en ay mandé deux ou trois fois mon sentiment avec liberté, et de la façon qu'il m'en remercie je voy qu'il est persuadé que c'est le bon sentiment, et la protestation qîi'il me fait de se jetter entre les bras de la philosophie après ses malheurs, monstre bien qu'il la tient pour le vray port où nous trouvons la tranquillité. Vous pourries estre d'autant plus de mon avis que vous suyvés dans l'autre partie les maximes qu'il mesprise et que le blasme que je luy donne est une tacite louange pour vous.

Je luy ay envoyé tout ce que j'ay eu de vous pour luy ces deux ou trois ordinaires, mais je crains que la brouillerie qui s'est formée entre Rome et nous^ ne face périr

sion, de droit fil pour en droite ligne. M. Littré n'a trouvé cette expression métaphorique dans aucun écrivain antérieur à Lesage. Selon le Dictionnaire de Trévoux, «on dit figurément et familièrement qu'il ne faut pas aller de droit fil contre le sentiment des grands, qu'il ne faut pas les contredire directement.»

' Xous n'avons pas la lettre où Balzac concède à Chapelain que Sénèque, en matière de philoso-

phie stoïque, brillait plus par la théorie que par la pratique,

- Bouchard, au sujet duquel Balzac, comme nous l'avons déjà vu, avait écrit à son ami cette phrase indulgente : trN'exigeons des pauvres mortels que ce qu'ils peuvent donner. «

" Le P. GrifTet raconte ainsi {Histoire du règne de Louis XIU, t. III, p. 289 et suiv.) les démêlés de la cour de France avec celle de Rome :

LETTRES DE JEA^ CHAPELAIN

mon paquet en chemin. Je ne puis scavoir que dans deux mois sii sera arrivé à bon port. C'est assés de temps pour en avoii* beaucoup d'inquiétude. Le Nonce' a procédé et parlé insolemment sur la matière qui nous brouille et, comme les ripostes ont esté vertes ' et qu'en suitte on n'a pas osté seulement à la Nonciature toute jurisdiction en France qu'on luy avoit tolérée, mais qu on a de plus défendu à tous les prélats du royaume d'avoir aucune communication débouche ni d'escrit avec le Nonce % nous n'attendons que l'heure que le Pape le rappelle, ce qu'il ne fera pas toutesfois s'il est bien conseillé*.

Je suis , Monsieur, vostre , etc.

De Paris, ce a/i décembre iCSç).

(XCLX. À y\^' LE DUC DE LO>GUEVILLE .

EN ALLEMAGNE

Monseigneur, ce seroit faire tort à M' de Tracy de vous escrire par luy ce peu qu'il \ a de nouvelles publiques dont la saison est fort stérile. 11 vous entretiendra du nouvel effort que Ion veut faire pour le secours de Salses et du peu d'espoir que l'on a qu'il réussisse. Il vous dira le menu de la brouillerie que nous avons avec Rome de l'insolent procédé du Nonce , lorsque M' de Ghavigny luy fut demander de la part du Roy réparation de plusieurs injures que la France a receues, depuis peu, sous le nom et l'authorité du St Siège . en la personne de M' le Mareschal d'Estrées et des siens. Il vous dira où sont les affaires d'Angleterre pour la

rll y avoit long temps que le pape Urbain VIII et le cardinal François Rarberin , son neveu , qui avoiont la principale autorité dans Rome, cherchoient à lui donner [au cardinal de Richelieu] des marques de leur aversion. Le maréchal d'Estrées [noire ambassadeur auprès du Sainl- Siége] eut une dispute fort vive avec le cardinal F. Rarberin, au sujet de cinq esclaves Turcs, échappés du palais de l'ambassadeur d'Espagne, qui éloicnt venus se réfugier dans le couvent des Minimes François de la Trinité du Mont. Quoique cette maison fondée par le roi, qui en étoit le protecteur, dût être regardée comme un asyie inviolable, le cardinal ne laissa pas d'y envoyer deux ou trois cents soldats qui les enlevèrent de force... Le maréchal reçut peu de jours après un autre alTront, qui augmenta considérablement la brouillerie des deux cours.» Ici le P. Griflet .signale l'assassinat du sieur de Rouvray, écuyer du maréchal d'Estrées, assassinat commis le a 8 octobre, avec la complicité, disait-on, du cardinal Rarberin. On trouvera sur toutes ces affaires les détails les plus abondants dans le recueil de M. Avenel (t. M, p. ûai elsuiv. , p. 635 et suiv.) ' Urbain VIII avait récemment envoyé à Paris, en qualité de nonce extraordinaire, le prélat

Scoti, chargé d'exercer la nonciature ordinaire, d'où le pape avait rappelé le nonce Rologneli . sans qu'on en eût préalablement informé le roi de France et son ambassadeur.

- Voir le récit de forageuse entrevue de .M. de Chavigny et du nonce, dans ï Histoire du règne de Louis XIII, citée plus haut, p. 26i-ai5.

^ Le roi, dit le P. Griffet {tbid., p. a46), adressa [i6 décembre] une lettre de cachet au Parlement et aux agents du clergé, pour leur ordonner de signifier de sa part aux évéques qui étaient à Paris, une défense expresse d'avoir aucune communication avec M. Scoti, nonce extraordinaire du pape; pour deux raisons : i" parce qu'il n'avait aucun titre pour exercer les fonctions de la nonciature ordinaire ; a" parce que M. de Chavigny lui ayant déclaré qu'il ne serait plus admis à l'audience du roi, il avait osé dire que la plupart des évéques de l'rance soutiendraient plutôt les intérêts du Pape que ceux de Sa Majesté.

* Urbain VIII fut sans doute bien conseillé, car le ironce Scoti ne fut rappelé qu'en i66i, après une réconciliation entre les deux cours, réconciliation qui valut enfin à Mazarin ( i6 décembre) le chapeau do cardinal.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

rébellion d'Escosse et l'embarras où cette Cour là se trouve de ce coslé d'où il nous revient le profit que vous jugerés touchant la détention du Palatin'. Il ne vous apprendra rien d'Allemagne où vous estes trop avant pour ignorer aucune chose de ce cjue l'on sait de deçà. Enfin il vous donnera part du voyage de M' le Chancelier en Normandie et du chastiment que le Roy aura ordonné par luy à ceux qui seront convaincus d'avoir trempé dans la sédition".

De moy, Monseigneur, vous n'aurés que des plaintes et des tesmoignages de desplaisir de Testât où nous croyons que vous estes engagé dans un pais qui n'est pas seulement ennemy, mais qui ne vous fournit pas mesme de quoy vivre misérablement, et où vos victoires vous sont aussy inutiles qu'à «m autre seroit sa desfaitte , de sorte que le plus haut point où les souhaits de vos vrays serviteurs s'eslèvent maintenant est que vous puissiés vous en tirer sans ruine que nostre affection nous fait craindre extrêmement pour vous.

Parmy ceux qui m'ont tesmoigné cette mesme appréhension, je suis obligé, Monseigneur, de vous nommer M° la Princesse', laquelle, estant venue voir M" et M"° de Rambouillet , où j'estois allé pour m'acquitter de ce que vous m'aviés commandé, m'en-

chargea avec affection de vous asseurer de son service et de la douleur qu'elle a voit de vous sçavoir en lieu si périlleux et avec si peu d'espérance de vous revoir icy de cet hyver. Ensuitte elle parla de vous un quart d'heure avec éloge et tendresse et confirma ce qu'elle avoit desjà dit une autresfois à M"" de Rambouillet, que la Cour ne pouvoit plus recevoir d'ornement que de vous. Les deux personnes que je vous ay nommées consentirent bien facilement à ce qu'elle disoit comme une chose qu'elles avoient dite devant elle et receurent à grâce et faveur particulière avec joye et respect ce que je leur monstray dans vostre lettre qui les regardoit, mais priant avec instance de vous faire sçavoir combien elles l'essentoient cet honneur.

J'ay receu , depuis peu , des nouvelles de -M' le Marquis de Montauzier en response de ce que je luy avois mandé de vos sentimens pour sa vertu. Vous verres, Monseigneur, par le billet qu'il m'a escrit là dessus, et que je mettray dans cette lettre, à quel point il s'en tient vostre obligé et l'effet que ce tesmoignage a fait dans une Ame aussy noble que la sienne.

Pour nouvelle particulière, la Cour ne s'entretient que de la vie sainte et retirée que meine W la Princesse de Guimenay* dont le courage s'est abbaissé par le mou-

' On lit dans ta Gazelle du 19 novembre 1689 (p. 76^) : «Le comte palatin a été amené au bois de Vincennes, où il est traité avec tout le respect deu à sa qualité. n Voir sur l'arrestation et sur l'emprisonnement du prince palatin Charles-Louis, neveu du roi d'Angleterre, une note de M. Avenel dans le tome VI des Lettres du cardinal de Richelieu (p. 66'i-C66).

- Sur la cruelle expédition du chancelier Séguier en Normandie, voir le P. Griffet (t. III, p. 252-2.56), M. R. K(ir\i]er {Le chancelier Pierre SéfTuier, p. g-^-i oli ), surtout le Dinire, rédigé par le maître des requêtes François de Verthamont et publié par M. A. Floquet (Rouen, 18A9, in-8°).

^ La princesse de Condé, dont le duc de Longueville allait devenir le gendre deux ans et demi plus tard (2 juin 16^2).

* La p! incesse de Guimené (nous disons plutôt aujourd'hui Guemenée) était Anne de Rohan, fille de Pierre de Rohan et de Madeleine de Rieux-Châteauneuf. Elle avait été mariée, en 1617, avec son cousin-germain , Louis de Rohan , prince de Guemené, duc de Monlbazon, pair et grand veneur de France, chevalier des ordres du roi, etc. Tallemant des Réanx en parle ainsi {Historiettes, t. IV, p. ^78) : trC'est encore une belle personne, quoyqu'elle ayt cinquante ans. Hors qu'elle a le visage tant soit peu trop plat,

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vement d'une huniilitë chrestienne jusrpi'à demander par escrit à Mesdames de Rohan ' et de Monbazon^ pardon si elle les avoit offense'ees el qui, se retranchant de toutes choses vaines et inutiles , s'est mise dans une dévotion pratique et dans les exercices de la charité''. Cela fait du bruit et édifie extrêmement toutes les bonnes âmes.

Vous aurés sceu par mes préce'dentes le bannissement de M' de Hautefort hors de la Cour*. Par celle cy vous saurés qu'elle a eu ordre de sortir de Paris et de ne prendre sa demeure en aucun lieu qui en fust plus proche que de quareiite lieues \

Je prie Dieu qu'il vous conserve dans l'extrême besoin que vous en avés et demeure, Monseigneur, vostre, etc.

De Paris, ce 20 déccrnbre 1689.

À M. LE MARQUIS DE MOiNTALZlER,

EN ALSACE

Monsieur, quand je ne vous manderois autre chose sinon que M"' de R[ambouillet] est tout à fait gue'rie d'une maladie qui nous a fait tous trembler, je croirois vous faù-e

une excellente gazette et vous donner une nouvelle à suspendre vos me'lancolies pour trois mois, et vous faire faire des feux de joye dans toute l'estendue de vostre Gouvei'nement. Il n'y a pas un de nous qui n'en ait fait des resjouissances publiques et si nous avions eu des canons à nostre disposition aussy bien que vous, nous en eussions estoiu-di Paris pendant trois jours durant.

Jay en mon particulier cent choses qui m'affligent, perle notable d'argent, une convalescence douteuse, frayeurs continuelles pour Testât où est M' le duc de Longueville à présent, esloignement de vous, incertitude de ma fortune à venir. Tout cela néanmoins s'est estoulTé pour long temps à l'avis cjue M' de Chavaroche me donna d'abord de cette guérison importante que mes propres yeux m'ont depuis confirmée. Nous verrons quel eO'et fera en vous la nouvelle que je vous en donne et si vous serés le seul insensible que ce bien Ih ne touche point. Celte rare personne me demanda, la dernière fois que je la vis . si je vous avois escrit ce qu'eUe m'a voit prié, dans le fort de son mal, de vous oscrire pour excuse de ce qu'elle ne pouvoit alors faire response à vos

il n'y a rien à refaire ; elle a les cheveux comme à vingt ans. Je l'aurois, sans comparaison, mieux aymée que M""" de Monbazon; avec cela elle a tout autrement d' esprit, et n'a jamais fait d'emportement comme l'autre, n

^ Marguerite de Bélhune, fiUc de Maximilien de Béthune, duc de Sully, femme de Henri, duc de Rohan, pair de France, prince de Léon, comte de Porrliool, morte le 91 octobre 1C60.

- Marie do Bretagne, que le Moréri proclame «f l'une des plus belles dames de son siècle, n fille de Claude de Bretagne, comte de Vertus, et de Catherine Fouquet de la Varenne, a\ait épousé, en 1628, Hercule de Rohan, duc de Montbazon; elle mourut le 38 avril 1607, non à l'âge de quarante-cinq ans, comme on l'a trop souvent dit, mais à Tàge de quarante-huit ans.

^ Tallemanl des Réaux, qui raconte que le prince de Guimené mangeait malproprement, ajoute (l. IV, p. /179) : rt Enfin, cela est si désagréable à voir, que, pour prouver que la dévotion de sa femme esloit véritable, on disoit que, si ce n'esloil pas tout de bon, elle ne mangeroit pas avec son mary.T? Il paraît, du reste, que M"'" de Guimené se convertit plus d'une fois, si l'on en croit Tallemant, qui ajoute (p. US h) : «fElle a des saillies de dévotion, puis elle revient dans lu monde, n

* Voir M"" de Ilaute/orl, par M. V. Cousin (3' édition, 1 8(18, p. 38-52).

^ M""" de Hautefort se retira près du Mans, dans une terre qui appartenait à sa grand'mère, M"" de la Flotte. Ajoutons que le Mans est à plus de cinquante lieues de Paris.

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lettres. Je luy dis que cola nvoit esté tout le sujet de la mienne et que je n avois rien oublie' qu'à vous faire son mal aussy grand qu'il estoit. Elle approuva le tout et je vis qu'elle n'estoit pas marrie que je luy eusse servi de secre'taire. Si elle ne vous escrit point de ce voyage, ce sera pour l'autre sans faute , quand j'en devrois estre le solliciteur.

Je vous envoyé un paquet de M' Gonrart où vous Irouvere's une belle lettre , mais qui le mettra à mon avis aussy mal à i'hostel de Clermont que vous. 11 aura bien de la peine à se purger de vous avoir parlé de la M[arquise] de S[ablé] devant que de vous parler des personnes qui nous en voudroient bannir, mais surtout je ne say oii il se fourrera lorsqu'elles se verront, mesme derrière la chère Ghalais', et, à vous dii'e le vray, il n'y aura autre moyen de s'en desmesler qu'en avouant qu'il est amoureux d'elle. Pour moy je luy persuaderay d'en tomber d'accord et le diray à sa descharge.

Nous attendons avec grande impatience l'effet du crédit de M" de Brassac et, si elle fait ce que vous espérés, nous luy en ferons un remerciment public et luy donnerons l'éloge de .Médecine des cures désespérées. Car, pour ne vous en mentir point, l'espérance que nous en avons est petite et la va-

nité du refus est bien plus forte en nostre esprit, le bien aussy nous arrivant, il nous sera d'autant plus cher que nous l'aurons moins attendu.

Je suis en peine hori-ible de M' de Longueville.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 25 décembre iGSg.

A M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, j'ay eu grande consolation de voir combien vous a louché mon inquiétude et comme vous entrés volontiers en part de mes véritables maux. Si ce qui m'avoit fait vous escrire de M' le duc de Longueville aux termes que vous avé? veus duroit encore aussy violent qu'il estoit lorsque je vous l'escrivis , je croy que ce que vous m'avés respondu ^ auroit apporté du soulagement à ma peine, quoyque ce fust une peine à ne point recevoir de soulagement. Je le sçavois engagé de plus de cinquante lieues dans le pais ennemy avec une armée petite , estrangère, et dont il connoissoit aussy peu les humeurs que la langue et qui, d'ailleurs, ne faisoit que d'estre commise à sa conduitte.

* M"' de Chaiais était la dame de compagnie de M"" de Sablé. 11 est souvent question d'elle dans les Historiettes de Tallemant des Réaux (tomes III, V et VI). Suivant ce chroniqueur (tome III, page i3i, note a), c'était «une fille d'esprit ?7. Voir aussi ce qu'en dit M. V. Cousin dans Madame de Sablé (édition déjà citée, p. .87, note 2 ].

- Balzac avait écrit à Chapelain , non le 1 "juillet 16/10 (p. 82Ù de fin-fol.), mais en décembre 1689 (lettre XVIII du livre XXI): «Toutes vos craintes ne me font guère moins de peine qu'à vous mesme; mais j'espère que le Dieu des armées sera de nostre costé, jusqu'à ia fin de celte campagne. Peut-eslre cjue les beaux hymnes le

ClIAPELAIN

persuaderont; et cela estant, je ne doute pas que le Prince de Monsieur Chapelain n'en obtienne de plus grandes faveurs que celuy [le prince d'Harcourt] de Monsieur Faret. D'ailleurs, les batailles ne se donnent pas toutes les fois qu'elles se doivent donner; et j'ay remarqué, dans l'Histoire de tous les siècles, que ces grands événemens qui décident les grandes affaires arrivent moins par dessein que par occasions. On se mocque là haut de toutes les entreprises d'icybas, et nous ne sommes que les machines et les acteurs des pièces qui sont composées dans le Ciel : Homo histrio, Deiis vero poêla est. . . Le cœur me dit que vos Muses chanteront longtemps les triomphes de Monsieur de Longueville. n

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Je savois qu il esloit enfermé entre le Rhin, la Sare et la Moselle eu une saison où il n'y a pas un ruisseau guéable et où bien souvent les campagnes mesmes ont besoin d'estre navigées'. Je sçavoisque d'un costé l'armée de Bavière l'empeschoit des'estendre en Allemagne et que, de l'autre, celle d'Espagne kiy osloit tout moyen de se retirer en France. Enfin je sçavois que la plus part de sa cavallerie estoit démontée par la disette du l'ourage qui avoit fait mourir presque tous les chevaux, que l'artillerie et léquipage des vivres estoient demeurés par le mesnie défaut, et que générallement tous les soldats ne subsistoient que de naveanx' et de racines dans une solitude de quarente lieues où la conduitte des ennemis ne leur laissoit aucune esjîérance de mieux et ne leur donnoitpas mesme la consolation de mourrir en combattant. Jugés si avec ces mauvaises lumières mes appréhensions estoient mal fondées, et si je devois me promettre qu'un horrible malheur sans une carte de miracle. -Maintenant je n'oserois vous dire que cette carte est venue pour ce que je n'en ay point encore d'asseurance d'assés bon

' Noys avons déjà trouvé le mol navigei-, dans la lettre CCCXVlII,p. i8.3. Voir la note a de cette même page.

' Navets. On disait anciennement navean (Dictionnaire de Trévoux) et plus anciennement ;»«viel, naviet, navès. M. Littré n'indique l'emploi (le la fonne naveauœ, naviaujc, que dans quelques idiomes provinciaux , tels que coin du Rerii et de la Picardie.

' .Mlusion à la première moitié de ce vers de Virgile {/Eneid. . Il , S^'y ) :

Fata viam inveniuut , adcritque vocatus Apollo.

* Ville d'Allemagne (province Rhénane), au confluent du Rhin et de la Moselle.

' Aujourd'hui Ehrenbreitstein , sur la rive droite du Rhin , vis-à-vis de Coblenlz. La ville d'Ehrenbreilstein, dominée par un rocher que

lieu et que jay veu souvent des nouvelles aussy universellement receues que celle cy sejustitiîer entin très fausses à la confusion des crédules. Tant y a que les dernières qui sont venues de Thionville portent que M"^ le Duc de Longueville a tiré avantage de son malheur et, au milieu de tant d'incommodités et de périls, sest fait voye, comme les destins \ en rompant toute sorte d" obstacles et prenant Goblens* sous le canon (lErraonstein * et à la veue des Impériaux et Espagnols, par où il s'est acquis un pas-

sage sur la Moselle et

un moyen de vivre

aux despens du pais de Trêves et du Luxembourg. Celles de Cologne et de Braxelles disent que le duc de Bavière, quelque sollicitation que luy ait fait le Cardinal Infant, de faire passer le Rhin à son armée , Ta retirée de dessus le Rhin dans la Vétéravie' et le duché de Virtemberg pour byverner: et celles d'Amsterdam asseurent que le par4y que M le duc de Longueville avoit envoyé sous le commandement du conte de Nassau v.M-s les passages gardés par l'armée de lîek ', avoit desfait mille cuirassiers des Iroiqjpes espagnoles et douze cent mousque-

surmonte une des forteresses les plus puissantes que Ton connaisse, est souvent mentionnée dans les Mémoires de Montglat, dans les Lettres du cardinal de Richelieu, etc.

' Cette ancienne province d'Allemagne lut nonnnée la \Vetteravie, à cause de la Wetter (|ui l'arrose cl qui est un aflluent de la Nidda.

" Jean, haron de Beck (appelé Bec ou Rok dans les lettres de Richelieu, dan» celles de Mazarin, etc.) fut un des meilleurs généraux de l'Espagne au xvn" siècle. Il se distingua surtout à Thionville (1639), à .\ire et Honm.court (16/11), devint maréchal général de camp, gouverneur du duché de Luxembourg, et mourut en 1668, à Arras, des blessures reçues, le 9 0 avril, à la bataille de Lens, où, après des prodiges de valeur, il avait été fait prison-

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laù'es. Si tout cela se trouve vray, ce Prince sera sorty de Tabysme d'une manière ia plus glorieuse qui soit arrivée à aucim de nos conquërans , et m'aura tiré d'une peine ia plus grande dont mon esprit puisse estre travaillé. Je vous confesse ingénument ce foible. et d'autant plus librement que vous me l'approuviés dès il y a quelque temps, dans les intérests de mes amis en général. Celuy cy en particulier, quoyque je le traitte de maistre, me traitte tousjoui's d'amy et n'a jamais pris sur moy d'authorité que celle que l'amitié accorde et establit entre personnes égales. Ainsy plane sarevs etferreus sim si, dans d'aussy grands dangers , où il a esté et où il est peut estre encore, mon cœur ne s'attendrissoit et ne prenoit cette légitime dispense de la rigueur de la pbilosopbie d'avoir au moins de l'inquiétude quand il sera en estât de pastir extrêmement. Bien que je ne le deusse pas à la qualité de maistre ny à celle de bienfaicteur. je le devrois au moins à celle d'amy qui m'est plus considérable que foules les autres.

Mais c'est trop vous entretenir dune chose seule. Il eust suffi de vous informer succintement de cette apparente conversion de malheur si je pouvois garder modération lorsque je parle d'une personne où je connois tant de vertus et de bontés extraordinaires. Ce que vous metesmoignés de vostre amitié et du plaisir que ma convalescence

vous a donné me fait plus sentir de joye que mon mal ne m'a fait sentir de douleur. Aymés moy tousjours de la sorte si vous voulés que je vive heureux et glorieux , car. afin que vous le sachiés, je ne suis pas tout à fait désintéressé en vous aymant pour ce qu'outre la satisfaction que vostre amitié m'apporte, elle me tient lieu de mérite dans le monde et mon principal honneur en dépend.

Je n'ay peu encore trouver de Polyhistor^ qui m'ayl peu esclaircir des Princes lucifuges ". Je suis ravy du discours que vous" faittes sur la lettre escritte à nostre Romain. M' L'Huillier ne l'a veu ny ne la verra jusqu'à vostre ordre. L'autheur de la Poétique ne manque nullement de mérite et est bon Ëscrivain. Je vérifie en luy ce que j'ay observé et dit, il y a longtemps, qu'il y a, dans la société , des fascheux honnestes gens et que, pour estre dépourveu de jugement, on ne laisse pas de pouvoir estre homme de mérite. M' Conrart escrivit, il y a trois mois, à nP Huggens une lettre qui me sembla alors assés belle pour désirer d'en avoir une coppie afin de vous l'envoyer. Son valet me l'apporte présentement et je n'ay pas le loisir de la relire. Elle sera dans ce paquet. Vous me manderés si la lecture qu'il m'en fit ne m'a point imposé, et si elle esloit digne de faire ce voyage.

Je suis , Monsieur, vostre , etc.

De Paris, ce i" janvier idho".

' C'est-à-dire homme de vaste érddition. Allusion à tout ce que savait cet Alexandre, contemporain de Sylla, qui, pour avoir écrit plus d'une quarantaine d'ouvrages sur divers sujets, reçut le surnom de polyhistor.

^ Voy. ci-dessus, p. 53-3.

^ Le même jour (f° 278), Chapelain écrivait en ces termes au duc de Retz, qui lui avait demandé des nouvelles du duc de Longueville : r L'arrivée de M' de Tracy en cette Cour nous ayant appris peu de chose de luy et ce peu encore

assés mauvais, que les nouvelles de Cologne et de Bruxelles nous rendoient encore pire, je creus qu'il falloit attendre que nous eussions la confirmation du malheur où l'on disoil qu'il estoit tombé faute de subsistance, ou l'asseurance de son establissement sur le Rhin pour vous en mander quelque chose de certain. Depuis nous avons esté quinze jours dans les plus grandes alarmes du monde, chacun le faisant perdu, enfermé entre deux grosses rivières la Mozelle et le Rhin avec l'armée Espagnole d'un costé et celle 6<).

b!ii

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

CCCLXIIi.

À M. LE .AURQUIS DE MOMALZIER,

EN ALSACK.

Monsieur, vous nous avés quelque obligation de vous ' escrire avec la punctualite' que nous faisons depuis que vous nous ave's de'clare' que vous ne nous escririe's plus. Et certes dans le dësir continuel où nous sommes d'avoir de vos nouvelles et l'intërest que nous avons de savoir lestât de vostre santé et de vos alTaires, ce n'est pas ime petite vertu à nous ny ime foible marque de nostre constance de nous voir désirer cette consolation et de ne laisser pas de vous la donner comme si vous nous rendiés soig-neusement la pareille. Ne vous vantés pas . après cela , de nous ajiner autant que nous vous aymons , ny d'avoir une charité égale à la nostre. Mais , au lieu de vous en accuser, je vous en excuse, et il ne seroit pas raisonnable que vosti-e amitié fut aussy forte que la nostre, lobjet de nostre affection estant plus accompli que celuy de la vostre. Il ne vous appartient pas de nous vouloir autant de bien que nous vous en voulons . puisque nous ne sommes pas si aymables que vous. Toutesfois vous pourries ne nous traitter pas à la rigueur et vous relascher (pielquesfois de vos droits pour en faire une générosité à vos amis , vous qui estes généreux de nature et qui souffres violence quand vous ne le tesmoignés pas mesme à des in-

différens. Et je m'asseure que vous le ferés. nonobstant toutes vos cruelles protestations qui véritablement sont cruelles.

Mais, quand vous ne ie voudriés pas faire pour nous , il faudra bien que vous le faciès pour M["'] de R[arabouillet] qui sçait faire rompre les vœux les plus solennels et qui en donne l'absolution à l'heure mesme. La lettre qu'elle vous escrivit, la semaine passée, contre mon espérance, ne peut pas demeurer sans response et nous saurons pour le moins par cette voye s'il est vray que vous voussoyés brouillé avec les officiers de la garnison de Brisac et si, pour vous faire donner de certaines contributions, vous avés attaqué et forcé un chasteau qui s'en estimoit exempt par la volonté du Roy. Ce sont les bruits qui servent de surcharge à ce que nous souffrons de nostre absence et de la connoissance de nos maux, et incommodités de delà , et que vous nous ferés bien plaisir de nous csclaircir.

J'ay receu une lettre, il y a deux jours, de M' de Balzac qui me demande quelques uns des Sonnets que l'on luy a dit que vous avics faits et parle de vostre personne avec son ordinaire respect et son affection accousturaée*. Il faut que l'on en ait veu en Angoumois et que vos gardiens ne soient pas trop fidelles en ce pais Ih. J'attens vostre response fà dessus afin de luy faire la mienne.

M' de Groisilles est dans le fort de son

de Bavière, de l'autre, sur les bras ou sur les costés et dans un pais où toutes ses victoires ne iuy donnoient pas un morceau de pain. Enfin il ost venu des avis de Colo{]Tie et de Hollande qui portent que l'armée de Bavière s'est retirée dans le Virtemberg pour byverner et qu'un party do cinq regimens de cavallerie et de quatre d'infanterie mené par le comte de Nassau, vers la Mozelle, avoit desfail mille cuirassiers et douze cent mousquetaires de l'armée du Baron de Bek , Gouverneur de Luxembourg.

Et de Thionville, on mande de deçà que le bruit y estoit fort grand de la prise de Coblens par M^ le duc de Longueville. On croit toutes ces choses à la Cour, et Ton s'en est fort resjony et j'y voy beaucoup d'apparence par celles qui ont précédé. Néanlmoins je ne vous les puis donner pour certaines encore. . . -i

^ Le manuscrit porte à tort untis.

"^ Nous n'avons pas la lellre où Balzac demandait à son ami communication des sonnets de M. de MontauziiT.

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affaire sur le décret de prise de corps qui fat donné, il y a quelques jours, contre luy ', Il se résolut de se constituer prisonnier de luy mesnie dans la Conciergerie oii il est, et le mesme jour Pilot et sa femme s'y mirent aussy pour juger l'affaire. M' le Comte de Guiclie sollicite ouvertement pour luy et M° d'Aiguillon a veu son rapporteur^. Il me semble qu'on doive bien espérer du succès. M"' Paul et remue ciel et terre et se tue '\

J'entretins, il y a quatre jours, M' la princesse de Guimenay chés la marquise de Rambouillet et fus témoin oculaire de sa réforme et retraitte qui est un exemple illustre de dévotion et qui estonne toute la Cour.

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De P;iris, ce a janvier i6io.

A M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, je ne regarde point la ten-

dresse comme un vice, ou pour parler ainsy que vous, comme une vertu vicieuse de vostre ame puisque je vous en loue et que j'en fay profession ouverte. Quand il n'y auroit autre chose à dire dans la philosophie stoïque que la dureté et l'impassibilité dont elle arme son sage, vous pourries aussy bien asseurer que je ne serois jamais stoïcien que vous croiriés pouvoir asseurer que S' Amant ne seroit jamais Mahométan, quand il n'y auroit point d'autre mal en celte secte que l'abstinence du vin '. Je ne serois pas tendre à la vérité d'un moineau , ny d'un chien \ quelque plaisir qu'ils me donnassent et quelque mal qui leur peust arriver. Mais de mes amis et mesmes des personnes de vertu, bien que sans en estre aymé, tout me touche et il ne leur peut arriver de bien ny de mal que je ne le sente autant qu'ils font. Celte qualité est un annexe ^ de la nature humaine et on ne la voit manquer en aucun lieu où se trouve la véritable humanité. C'est d'elle que je tiens qu'on peut dire aiit deus aut besha ' pour ne

' Il a élé question de l'affaire de l'abbé de Croisilles dans les lettres CLVll et CLXIV.

- Tallemant des Réaux nous explique ainsi (Histoi-iettes, t. III, p. 2O) pourquoi le futur maréchal de Gramont et la nièce du cardinal de Richelieu s'intéressaient à l'abbé de Croisilles : « A son arrivée à Paris, il (it connoissance avec un autre Croisilles, aussy languedocien, qui se disoit son parent. Cet homme était gouverneur du comte de Guiche, aujourd'hui maréchal de Grammont, et du comte de Louvigny son frère, qui esloient alors à l'Académie. H eut aussy entrée à Hioslel de Rambouillet, chez M"' de Combalet et chez Madame la Princesse, par le moyen de M"" Paulet qui, du costé de son père, estoit sa parente. 75 Tallemant nous apprend encore (p. 3.3) que le comte de Guiche protégea Croisilles auprès du cardinal de Richelieu, qu'il avait même l'intention, avec Montauzier, Pisani et le futur abbé Arnauld (alors cornette de carabiniers) ,

de l'enlever de sa prison, pour faire plaisir à leur amie M"'' Paulet.

^ De cette expression se tiieiïfaut rapprocher ce passag? de Tallemant (p. 35) : «M"' Paulet, pendant huict ans, non seulement a sollicité pour luy, d'une aussi grande ardeur que si c'eust eslé pour elle, jusques là que tous les ennuys qu'elle en a eus ont peut-estre abrégé sa vie. . . "

' On sait combien Marc-Antoine de Gérard, sieur de Saint-Amant, aimait le vin , qu'il a chanté dans tant de pièces où la verve étincelle, Bacchm conquérant, la Vigne, Imprécation, la Naissance de Pantagruel, Chanson à boive, etc.

5 L'expression : être tendre de pour s'intéresser à, n'a pas été donnée par M. Liltré dans son Dictionnaire de la langue franc aise. Je ne la trouve pas non plus dans le Dictionnaire de Trévoux.

^ Chapelain fait du mot annexe un mot masculin à cause de l'étymologie {annexus).

' Pascal répond {Pensées, édition de M. E.

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îr poinl el, comme la Divinité est unique et que le grand nombre est des brutes, toutes les fois que je verray un homme insensible aux malheurs de qui que ce soit,jepencheray bien plustost aie croire beste qu'à le croire Dieu. J'ayrae toutes les vertus qui me font agir conforme'raent à ma nalm'e, el, comme j'ayme à les exercer, et que, dans cet exercice, je trouve mon repos, je les chéris infiniment en ceux que lamitié a faits des autres raoy mesmes. Jugés si en vous et pour mon sujet celle cy me doit estre chère, et si j'y puis rien trouver de foible ou de vicieux. Je vous en remercie donc encoie une fois et vous prie de ne la jamais perdre comme je ne la perdra y jamais en ce cpii vous regardera.

Pour ce qui regarde M' Esprit, je n'ay pas senti les mouvemens jusqu'icy dans l'impression sinistre que l'on m'en avoit donnée. Je ne sçay s'ils me viendront à l'avenir pour ce que je ne sçay si je seray persuadé du contraire. Et vous savés que, pour se porter à quelque chose, il faut estre aupai'avant persuadé de sa bonté. J'aurois bien de la satisfaction si je pouvois vérifier par la suille que 1 on m'auroit trompé dans la relation que Ton m'a fait de luy. Mais je vous avoue que j'en aurois une bien plus grande si je trouvois que vostre exemple l'eust réformé el que vostre conversation eust opéré en son âme ce qu'on m'a dit que tous les préceptes de la morale avoienl inu-

tilement essayé de faire. A son arrivée je luy feray savoir la joye que vous avés de son amitié et la part que vous m'avés domiée de cette joye afin qu'il voye que vous vous estes acquitté de ce que vous luy aviés promis et, afin de l'engager encore par cette circonstance à estre ce qu'il paroist estre.

Je ne sçaurois que dire du retardement de ce roulleau de M' Hnggens que je vous ay envoyé'. C'est au S' Rocolet" à vous en respondre, y ayant trois mois qu'il s'en est chargé. M' Conrart, que jay veu depuis pour l'obliger à faire attendre vostre remerciment avec patience, m'a dit qu'il avoil escrit il y a un mois pour faire le sien et que n'ayant autre chose à escrire à ce M' le Hollandois, il ne juge {)as dans la familiarité qu'il a avec luy devoir recharger pour cela seulement. Si vous le désirés néantmoins, il passera par dessus ce scrupule et fera avec joye ce qu'il croira de vostre contentement.

i\r de Grasse, son cousin, me demanda fort, ces jours passés, de vos nouvelles et me pria de vous asseurer de son service. Il me dit qu'il l'eust fait par luy mesme s'il n'eust respecté vostre vœu el s'il n'eust craint de vous tenter de le rompre. Il n a plus affaire qu'au Pape pour l'accomplissement de son affaire \ tout ce qui dépendoit du Roy luy ayant esié plainement accordé. Dès à présent il jouit du revenu de son nouvel Evesché el a toutes les expéditions de la Cour pour la jonction de cette mitre à celle

Havet, 1866, p. 100) : r L'homme n'est ni ange ni béte.n Sous ce passage le savant commentateur a cité ce mot de Montaigne {Essais, livre III , chapitre 1 3 ) : « Ils veulent se mettre hors d'eulx el eschapper à i'horarae, c'est folie: au lieu de se transformer en anges , ils se transforment en bestes; au lieu de se hausser, ils s'abatenl;n et ce mot de Balzac, à la fin du Socrate chresden : tr Disons davantage : L'homme est fait d'un Dieu et d'une hète qui sont alladu's ensemble."

' Voir la lettre du 3o octobre 1689, n° CCCXLVII.

^ Il a été déjà question du libraire Rocolet dans la lettre LXVII.

^ Les bulles pour l'union perpétuelle des évêchés de Grasse et de Vence lurent signées par le pape Innocent X le 7 décembre tGltti. (Gallia Christiana, t. III, col. 1181.) Mais Godeau ne devait pas profiter de celte faveur, et il opta pour le siège de Vence. {GaUin Chrisdnna, t. III. col. 123o, 123l.)

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

qu'il porte. Ne vous semble-t il point que ces deux couronnes en pronostiquent une troisiesme et que le Regno le pourroit regarder? Il ne vous le semble pas sans doute non plus qu'à nioy. Cependant cela est admirable que la fortune ait fait des choses si extraordinaires [jour luy.

Je vous envoyé le billet que M' de La Mothe m'a laissé sur ces lucifuges dont je vous avois demandé resclaircissement.

11 est vray que M' le Marquis de Montauzier fait des sonnets et de fort beaux et qu'il est au dessus des personnes de sa profession aussi bien dans la poésie que dans la prose. Mais il se contente de monstrer ses vers à ses amis, et je n'en sache point qui ait eu encore le crédit d'en tirer un seul de ses mains. Et, à vous dire vray, je ne désapprouve pas sa conduitte en cela, veu l'humeur du siècle. Je lui manderay ce que vous m'en avés escrit.

Pour M' Le Maistre je liens absolument faux (ju'il face des sermons. Au moins n'en sçait-on rien dans sa famille. Je le voudi-ois pourtant et prendrois plaisir d'avoir quelque chose de semblable de luy '.

Je suis, Monsieur, vostre,etc.

De Paris, ce 7 janvier i64o^.

À M<=« LE DUC DE LONGUE VILLE

EN ALLEMAGNE

' Chapelain avait raison : Antoine Le Maître ne faisait pas de sermons, et M. Sainte-Beuve, qui, dans son Port-Royal, s'est tant occupé de ce personnage, ne iui en attribue pas un seul.

^ Le 8 janvier i6io, Chapelain (f^ 386) reproche en deux grandes pages au marquis de Montauzier son silence obstiné, et ajoute : kVous estes extrêmement plaint de deçà. . . Vos amis vous y souhailtent plus que vous ne faittes vous niesme, entre antres la Princesse que vous sçavés que je ne vois aucune fois sans qu'elle me le lesmoigne. Elle me dit, il y a quelque temps, qu'elle vous avoit voulu donner avis elle mesme de sa guérison puisque je vous Tavois donné de sa maladie. Et il y a quatre jours que m'ayant retenu à faire les Rois chés elle, la première fois

Monseigneur, les extraordinaires langueur {sic) desquels (sic) on tient de deçà M' de Tracy, nonobstant ses assidues et violentes sollicitations et la nécessité pressante de vous assister dans Testât où vous vous trouvés, me donnent le temps de le charger de plus d'une de mes lettres et seront cause que les nouvelles que je vous escriray par luy ne seront guères nouvelles. Mais ce seroit un petit mal si celles que nous attendons de" vous n'estoient point mauvaises et que par un miracle de l'assistance de Dieu et de vostre propre conduitte vous vous fussiés conservé au milieu de tant de périls sans tomber dans une totale ruine. Jamais je ne (lis ])as Prince, mais général d'armée ne s'est trouvé si engagé que vous estes en pais ennemy avec tant d'armées sur les bras et si loin de retraitte. Vous n'avés pas un morceau de pain qu'il ne vous le faille acquérir au prix de vostre sang et bien souvent mesme vos victoires ne vous en donnent pas dans la désolation oii est la province où vous avés porté la guerre.

qu'elle beut, elle me porta vostre santé de loti bonne grâce, et je la portay ensuitle al Rey Chiquito, c'est-à-dire V[oiture], qui la receut avec apparence d'en estre bien ayse et m'en fit raison deux fois. Après souper on leut force vers des uns et des autres et il fut parlé des vostres comme vous le pouvés souhaitter. . . M' Conrart est attaqué de sa goutte aux mains et aux pieds... On m'a promis de me monstrer une response que M'"' vostre sœur [Catherine de Sainte-Maure, mariée, en i635, à Antoine de Lénoncourt. marquis de Bainville, et qui fut remariée, en 16^5, à Phihbert Helie de Pompadour, marquis de Laurière] a faitte à M' Arnauld la pins galante et la plus spirituelle du monde. Cela ne me surprendra point, car c'est le défaut de la

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Quand nous adjouslons à cela que voslre arme'e est petite, affoiblie par les combats et la disette et composée la plus part d'estrangers qui ne connoisseut pas la moitié de voslre vertu, nous concluons qu'il n'y a personne au monde plus à plaindre que vous, et tremblons à tous les momens du jour pour une vie aussy précieuce que la vostre. On a fait courir plus d'une fois le bruit que vous estie's entièrement desfait et Testât où nous vous savions ne nous permettoit pas presque d'en croire autre cbose. On a fait aussy les avantages que vous avés remportés sur les ennemis plus grands quils nestoient en effet, Maintenant que j'escris, on les diminue et l'on se contente d'escrire de Cologne que vous avés pris un cbasteau , où vous avés trouvé assés de vivre pour couler quelque temps et que vous avés gagné un demy passage sur la Moselle. J'en ay Tesprit si partagé que je ne sçay que juger de vostre fortune présente, et tout mon recours est de prier Dieu qu'il vous la donne bonne.

Cependant il y a apparence cpie vostre conservation important si fort à la France , le Roy résoudra bien tosl vostre secours et despeschera W de Tracy avec le contentement que souffrira Testât des affaires présentes. Ce sont , si je ne me trompe , les der-

nières paroles qu'il en a tirées et qui nous donnent quelque espoir de vous voir sortir glorieux d im si gi-and embarras.

Je receus, il y a quelques jours, une lettre de M" le duc de Retz pleine d'inquiétude sur vostre sujet et de tesmoignage de la passion qu'il a pour vous et de la part quil prend en ce qui vous toucbe. Je luy ay escrit ce que je savois et luy ay asseuré que ses soins vous seroient très agréables.

Pour nous (sic) nouvelles, nous attendons de jour en jour celle de la reddition de Salses aux Espagnols après trois mois et demy de siège et peut estre d'une nouvelle vaine attaque de leurs retrancbemens. La place se devoit rendre le jour des Roys à neuf beures du matin si dans ce temps là elle n"estoit secourue'.

On a aussy asseuré que le prince Tbomas avec toute l'armée Espagnolle sesloit approché de la citadelle de Tburin et commençoit de la circonvaller ■ avec neuf nulle paisans sans que M"^ le Comte d'Harcourt osast s'avancer pour l'empescber à cause de l'inégalité de ses forces. Pour ce dernier néantmoins on en a douté encore et il y en a mesme qui asseurent que le premier avis est faux \

Vostre gouvernement '' a senti Tmdigna-

maison et qui est commun à Tun el à l'autre sexe. 71 Ce passage, jusqu'à la phrase : M"^ Conrart est attaqué, a été reproduit par M. Livet {Précieux et Précieuses, p. 38).

' Le marquis de Monighl {Mémoires , V" Campagne) nous fait très-bien connaître toutes les vicissitudes de Taflaire de Saices, d'abord la prise de cette ville sur les Espagnols par le prince de Condé et le maréchal de Schomberg (99 juin 1 689), puis la reprise de la place par le marquis de Spinoia après l'échec des deux tentatives faites, le 22 octobre et le 1" novembre, par Condé pour secourir les assiégés, (s Après la retraite du Prince,-' dit Moniglat, ^\e marquis de Spinoia fil sommer la place. D'Espenan connais-

sant qu'ils [les vivres] ne pouvoicnt durer que jusqu'au i5 de janvier, il fit une trè\e pour gagner 10 jours, par laquelle les Espagnols lui dévoient fournir des vivres jusqu'au mois de février, auquel temps s'il n'étoit secour u , il leur rondroil la place. Ce traité fut exécuté, el le ternie étant expiré, il sortit de Saice et fut conduit à Narbonne.»

- Circonvaller (de circumvallare) n'est dans aucun de nos dictionnaires.

^ C'était faux, en effet, et, depuis la journée de la Roule (20 novembre), la réputation de l'armée espagnole en Italie; ralla toujours diminuant,?» comme dit Montglal, s au lieu que celle du comte d'Harcourt sugmentoit.71

* Le gouvernement de Normandie.

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tion du Roy et, après Caen, Rouen a receu les gens de guerre, et le Parlement, la Cour des Aydes et les trésoriers de France ont este' interdits '.

Je prie Dieu qu'il vous conserve et demeure, Monseigneur, vostre,etc.

De Paris, ce 8 janvier i6io.

A M. DOLIVE DU MESiML,

CONSEILLEB AU PABLBMENT DE TOLOZE ,

Monsieur, lorsque ^P Doujat^ vous a assuré de l'estime que je faisois de vos ouvrages, il vous a exprimé mes purs sentimens et n'a fait que vous redire les choses que je lui en escrivis lorsqu'il m'envoya le voiunie où vous les avés recueillis ''. Depuis son retour en ces quartiers, nous en avons parlé plus d'une fois, et, comme j'avois eu ie loysir de les considérer plus attentivement , je luy en ay dit aussi plus de bien et, en m'expliquant plus au long, je luy ay fait connoistre que j'en avois observé jusques aux

moindres beautés et délicatesses. Je n'ay pas mesme fait de difficulté de luy dire que je vous tenois pour celuy de tous nos escrivains qui ne sont pas nés dans le ciel de la Cour dont le génie estoit le plus éloquent et la diction la plus espurée. Maintenant, Monsieur, je voy par le ressentiment que vous m'en tesmoignés qu'il vous a donné avis de la nouvelle justice que je vous ay rendue, et d'ailleurs j'ay sujet de croire qu'il vous a persuadé que je vaux quelque chose par les offi-es que vous me faittes d'une amitié aussy précieuse que la vostre.

Et certes, pour ne respondre qu'à ce dernier point, je serois bien peu ce que vous pensés de uîoy et serois un grand ennemy de moy mesme si je n'acceptois l'offre que vous me faittes et ne tenois à singulière faveur la bienveillance dont vous me voulés honnorer. Que si quelque chose me pouvoit faire délibérer là dessus, ce ne seroit que le scrupule de ne la mériter pas assés et la crainte de n'avoir pas assés légitimement acquis un si grand bien. Il est vray que ce bien est un don et que je le puis recevoir en

' Chapelain oublie d'ajouter que le corps de ville de Rouen fut aussi interdit pour n'avoir pas fait son devoir en face des révoilés.

- Simon d'Olive, seigneur Du Mesnil, appartenait à une vieille famille parlementaire de Toulouse. Après avoir assez longtemps fait partie du barreau de sa ville natale, il fut nommé avocat du roi au présidial, puis (au commencement de l'année 1628) conseiller au parlement. Voir sur ce magistrat le Dicliomiaire de Moréri (t. VIII, p. 56), la Biographie toulousaine (t. II, p. 108), etc. Les rédacteurs du Moréri déclarent qu'ils ignorent le temps de la mort de Simon d'Olive, mais les rédacteurs de la Biog7-aphie toulousaine nous apprennent qu'il mourut en i6i5.

^ Il a été déjà question du toulousain Jean Doujat dans la lettre CLXXXII. Le futur académicien avait été reçu avocat au parlement de

Paris en 1609, après avoir été reçu avocat au parlement de Toulouse en 1687.

'' Simon d'Olive a laissé trois recueils, nn recueil d'études sur la jurisprudence, un recueil de harangues et un recueil de vers latins. Le premier est intitulé : Questions notables de droit, le second Actions forenses, ie troisième Sylvarum liber singularis. Sur les recueils du jurisconsulte et de l'orateur qui ont été réunis, avec la correspondance de l'auteur, dans l'édition de Lyon (Simon Rigaud, i65o, in-/i°), on trouvera force détails dans l'article du Dictionnaire de Moréri. Les Questions notables de droit, qui parurent pour la première fois en i638, ont été souvent réimprimées. La sixième édition parut en 1782 et la septième en 1787. Dans la Biographie universelle, on a oublié de signaler le volume de poésies de Simon d'Olive, qui n'est pas mentionné davantage dans le Manuel du libraire.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

cette qualité' sans le mériter. Je le reçois donc, Monsieur, et m'en tiens d'autant plus voslre obligé pai' mon mérite et par mes services. Mais peut esLre quun jour je seray capable de soiistenir ce bienfait, et acc[uerreray ce qu'il me manque pour en estre di- ^ne. En tout cas, si je vaux peu du costé de lesprit, j'ose vous dire que j'ay les parties de l'âme assés bonnes, que ne vous pouvant payer d'une amitié illustre, je vous payeray au moins d'une amitié sincère, lidelle et généreuse, et que si vous n'estes agréablement avec moy, vous y serés au moins en seureté.

Jay leu les beaux vers que vous aviés préparés pour le secours de Salses, s'il eust pieu à Dieu de le faire réussir et j'ay presque autant pleuré l'interruption d'un poème si excellent que ravorlemeut d'une si belle entreprise '. Il faudroit eu louer toutes les

lignes qui voudroit les bien louer et ce seroit plustost matière d'un livre que dune lettre. Aussy, sans m'estendre inutillement en vous y remarquant les grâces que vous y avés mises et que vous coonoissés mieux que moy, je me contenteray pour louange de les faire voir à nos amys qui sont les plus capables de les bien gouster, afin de leur donner leur vray prix qui consiste en l'estime des babiles. Je laisse le reste à M' Doujat et, de peur de vous estre importun, je ne vous diray rien davantage, sinon que je suis et seray tousjours. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 1 1 janvitr «G4o".

cccLxvn.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

.Monsieur, il seroit pourtant fascheux que

' Oq venait d'apprendre que le défenseur de .Salces, d'Espenan, n'ayant plus de vivres, avait été obligé de proniellre au.v Espagnols de leur rendre la place, s'il n'était pas secouru avant lo mois de lévrier.

- Suit (P 288, v°) une lettre à M. de la l>igeonnière, lieutenant général au pré.sidial de Blois, à Blois, datée du 10 janvier et à qui sa place dans le manuscrit, après une lettre du 1 1 , semble devoir donner la date du 1 1 ou du 12. Chapelain lui dit : «J'ay retardé jusqu'à cette heure à respoudre à la lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'escrire par ^P Voiture pour ce que je l'avois envoyée en Angoumois à M"" de Balzac atin qu'il vil la diligence que nous avons faitle pour lui donner le contentement qu'il désiroil louchant les ouvrages de feu W du Vivier. . . t; Il ajoute que Balzac le romercie «de la promesse que vous nous failtos de tenir la main au rassemblement des pièces parfaittes ou imparfaittes de cet excellent homme dont il ne prétend pas seulement jouir dans sa solitude, mais qu'il veut encore faire valoir dans quelqu'uns des Discours où il travaille maintenant et il sera bien aise d'en avoir tout ce qu'il y aura entre les mains de

M' son frère, non pas pour le publier en entier, mais pour on pouvoir tirer les plus beaux traits qu'il enchâssera après avec son art et" son jugement, en telle sorte que la réputation du défunt on tirera un notable avantage. . . Les œuvres d'un si grand homme serviront de cèdre et do baume aux reliques de ceux de vostre amy qui par ce moyen ne périront qu'avec le monde, et il ne luy sera pas d'une petite gloire à l'avenir que l'on voye l'amitié qui a esté entre eux cl l'estime que l'un faisoit do l'autre. Les six mois de temps que .\r son frère a pris pour ramasser et ranger ses Iragmens sembleront longs à M' de Balzac qui a impatience d'avoir de quoy pouvoir honnorer la vertu de son amy. . . n Chapelain recommande, eu linissant, d'envoyer les manuscrits cà M' de Vaugelas, qui loge dans la rue Saint-Thomas proche de W Charpentier.^ Au i" 290 nous trouvons une lettre à la marquise do Flamarens, du la janvier. Chapelain la remercie de l'intérêt qu'elle a pris à sa maladie et lui donne, en j)ost-sa-iptiim , cet avertissement : «Vos lettres sont du 18 décenabre, et je ne les ay receues que hier bien tard. Vos courriés ont la mine d'aller à pied à faire si peu de diligence.» Le len-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

la peine de Totila ' fust perdue, que j'eusse employé' tnon cre'dit en vain el que les Espagnols triomphassent dans Milan du meilleur François du monde ^ Tolga dunque il ciel gU auguri, et croyons pour nostre satisfaction que vostre ample despesche passera heureusement jusqu'à la Ville aux sept montagnes puisque nous savons qu'elle porte avec elle son passeport et qu'en vain elle ne seroit que beauté' si elle ne se faisoit respecter par tout ce qu'elle rencontrera de plus barbare. Je ne suis pas aussy tant en peine si elle arrivera à bon port comme je le suis que le seigneur Jean Jacques la reçoive. Car les nouvelles que nous avons de luy sont qu'il a este' aussy brouillé avec le Cardinal Barberin, son mais-

tre, que son maisti-e l'est avec nous et que son accommodement ne s'est fait qu'à condition qu'il vuideroit Rome et viendroit garder noslre frontière en qualité de chanoine de Verdun \

Néantmoins la dernière partie de l'avis n'est pas encore certaine et l'on en attend la confirmation pour l'asseurer. Ce que je vous puis dire de plus, c'est que son retour est appréhendé chés les frères Putéans et que son nom et ses gestes y sont en quelque sorte d'abomination ^ assés pour faire croire qu'il y sera receu comme une vomique " ou une peste. Je veux croire qu'on luy fait un peu de tort et qu'on pourroit estre un peu plus modéré dans la haine que j'apprens

demain, Chapelain e'crivait au marquis de Monlauzier (T 29.3): rNous commençons à désespérer de vous voir de cet hyver Je vous puis

dire que l'hostei de R[ambouiUet] n'en est

pas moins travaillé que moy et que la [Princesse] que nous servons et révérons m'en a tesmoigné un sentiment extrême. Vous avés au moins cet avantage dans vostre exil qu'on se souvient de vous d'une manière la plus obligeante du monde.. . J'ay demandé, cette après disnée, à la P[rincesse] J[ulie] ce que je vous nianderois pour vous consoler. Elle m'a ordonné de vous baiser les mains de sa part et de vous dire que vous manquiés bien icy, où la confusion de la guerre n'empesche pas qu'on ne prépare des ballets et des Comédies et tous les autres divertissemens de la paix. . . n Chapelain , parlant ensuite du duc de Longueviile, déclare que le passage du Rhin «est un parfy héroïque mais qui tient du désespéré, et si ce Prince sort avec succès de cette entreprise en Testât où il est maintenant, je ne sçay s'il y aura en l'Europe de général d'armée plus glorieux que luy. Outre l'intérest du Public que vous savés qui me touche lousjours trop à vostre gr-é, j'ay encore le mien particulier, mais à tel point que je n'en puis avoir de plus grand au monde, et il ne peut périr sans me faire abysmer. r>

■ C'était le secrétaire de Balzac. Son nom re-

vient souvent dans la correspondance de l'ami de Chapelain. Sur Totila , voir la note 3 de la page Zi35 des Mélanges historiques. Lettres de Jean Louis Guez de Balzac, n" X.

- Ce meilleur François du monde n'était autre que Balzac lui-même. Chapelain veut dire par cette plaisanterie qu'il espère bien que la lettre de son ami ne sera pas interceptée à Milan par les Espagnols.

^ Allusion à la querelle, dont il a été déjà question, entre le premier ministre du pape Urbain VIII elle maréchal d'Estrées, ambassadeur de Louis XIII.

* Bouchard ne fut pas nommé chanoine de Verdun et il ne quitta point la ville de Rome, où il ne devait pas tarder à mourir, comme nous l'apprend en ces termes Tallemant des Réaux (t. VII, p. 160) : «Il eut des coups de baslon pour s'estre meslé de dire quelque chose contre le mareschal d'Estrées, durant sa brouillerie avec le pape Urbain, et il mourut un an après, j»

5 Quand on a lu V Historiette de Tallemant des Réaux et le commentaire dans lequel M. Paulin Paris a résumé l'autobiographie de Bouchard, on s'explique à merveille l'horreur que rce monstre- , comme l'appelle le savant éditeur, devait causer à d'honnêtes gens tels que les frères du Puy.

'^ Selon le Dictionnaire de médecine de Nysten

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qu on luy porte. Mais au moins celle généralle aversion que ses anciens amis ont prise pour luy n'est pas un signe fort favorable, et il est bien mal aisé qu'un homme soit innocent qui a tant d'honnestes gens pour ennemis ou pour accusateurs. Le principal est son frère qui met en fait qu'il l'a voulu despouiller de son be'ne'fîce, ce qu'il a reconnu par plusieurs lettres de luy trouvées après la mort de son père, dans lesquelles il le solliciloil de faire celte inhumanité'. Si cela estoit bien avéré, je ne voy pas qu'il y eust de bonne raison pour l'en deffendre. Mais ce frère pourroit bien mentir, et' je ne le tiens pas un autheur infaillible ny un tesmoin sans reproche. Peut estre que l'accusé se purgera ^ et confondra ceux qui l'accusent. Peut estre qu'il nous fera une aussy belle apologie pour luy qu'il a fait une belle

louange pour M' de Peyresc, à propos duquel je vous diray que j'ay entre les mains sa vie escritle en latin par M' Gassendi, qu'il m'oblige de repasser la plume à la main devant que de la donner à l'imprimeur \ Je n'en suis encore qu'au conuuencement et ne puis vous asseurer de sa beauté que sur la foy de M' LHuillier qui l'a toute leue et sur la haute estime où j'ay son autheur.

En regardant sa fin j'ay trouvé un endroit qui parle de vous et de moy que j'ay fait copier et que vous trouvères avec cette lettre, sur lequel vous pourrés juger du stile de celuy qui l'escrit et er ungue de tout le reste '. Je me fusse volontiers passé de faire mettre ce qui me regarde si vous ne vous fussiés trouvé enchâssé encore la dedans, et je ne puis penser sans rougir qu'il m'ait associé

(édition de i8d8 ), on appelle vomique «une expectoration subite et abondante de pus, de sérosité, ou du contenu purulent ou non de quelque kyste ou cavité naturelle. ^

' V Historiette consacrée par Tallemant des Réaux à Bouchard débute ainsi : cr Bouchard estoit fils d'un apoliiicaire de Paris dont la femme avoit un fds de son premier mary, nommé Hullon. Ce Hullon avait un bon prieuré de huict mille livres de renie, en Languedoc, nommé Cassan. Bouchard, jaloux de son frère, et espérant qu'il luy resigneroit son bénéfice, conseilla à son père de l'empoisonner d'un poison lent. Le père n'y voulut point entendre. :5

- Habituellement le motse/jur^cr, poursejuslifier, est suivi des mots : d'une accmalion, d'un crime, etc. M. Littré a trouvé pour la première fois l'expression se purger dans ce vers de Nicotnède de Corneille :

Purge-loi d'un forfait si honteux et si bas.

La lettre de Chapelain est de plus de dix années antérieure à Nicomède ( iGSa ).

^ Le livre parut en septembre iG'm, sous ce titre : Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc, Senatoris Aquisextiensis vita per Pctrutn

Gasscndum pi-œpositum Ecclesiœ Diniensis (Paris, Cramoisy, in-i").

* Allusion au proverbe : ex ungue leonem. La copie du passage do la Vie de Pcirosc relatif aux hommages qui lui avaient été rendus par Balzac et par Chapelain n'accompagne pas la présente lettre, mais on trouvera ce passage, qui a été souvent cité, à la fin du VI' livre de l'ouvrage de Gassendi. En une autre occasion, Gassendi fit de Chapelain un éloge bien moins connu et que je vais reproduire. Ecrivant , tout au commencement de janvier i653, au duc d'Angoulème pour le remercier des bontés qu'il avait pour Chapelain, il disait (je me sors ici de la traduction de Bougerel en sa Vie de Gassendi, 1737, p. 369, 370) : «Je crois avoir reçu moi-même toutes les politesses que vous lui avez faites. Chapelain est un hom.aie sçavant, dont les mœurs sont très candides ; la beauté de son esprit le dispute à la maturité de son jugement; il est aimé de tous les gens de bien : c'est le plus otTicieux de tous les hommes ; il n'est pas possible de pouvoir trouver un meilleur ami. J'en dirais davantage si je n'étois pas le sien : j'ajouterai seulement l'éloge que tout le monde lui donne d'être l'arbitre de la poésie cl de l'éloquence, n

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

en cette partie d'ëloquence avec une personne comme vous qui la possède si fort hors de comparaison.

Pour la brouillerie de P»ome on me disoit hier quïl y avoit icy un carme deschaussé envoyé de delà pour en préparer l'accommodement. Il est vray que celuy qui me l'a dit n'est pas un nouvellant ' des plus seurs de ce monde. Il me semble que vous m'avés fait un peu de tort de ne m' envoyer point de copie de la lettre du triumvir'. Quoyque ce ne soit qu'un recueil et un ouvrage de pièces rapportées, le langage du moins en est à luy et vostre exemple a fait que pour l'ordinaire ce langage a ses grâces. Au cas que cela se trouve en celle cy je vous la demande et je seray bien aise de voir ses allégations en^ un style imité du vostre.

Vous ne me parlés point de vos maux ny de vos pertes et toutes fois vous m'en parlés assés pour me les faire extrêmement sentir. A ce que je voy, je ne seray pas mesme

exempt de peine en la personne de mes plus chers amis, et ma mauvaise estoille qui me trouve insensible aiLX travaux * qui regardent la mienne me persécute en la leur afin de nv arracher des plaintes et tirer cet avantage sur ma fermeté.

Je suis plus en peine que jamais de M' le duc de Longueville que la famine a chassé delà le Rhin avec une petite armée tout prest (sic) à l'abandonner si l'argent luy mancpie au milieu des ennemis sans espérance de salut. S'il en eschappe, il le faudra canoniser, car il aura fait un très grand miracle.

On m'a donné une inscription en vers latins sur la statue équestre du Roy érigée par M' le Cardinal au milieu de la Place Pioyalle. Elle est d'un Jésuite de Toloze et elle me semble digne de vous estre envoyée. Vous la trouvères dans le paquet \

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce i5 janvier 1660.

' Aucun dictionnaire ne donne ie mot nouvellant, et Ton sait que nouvelliste se trouve dans Molière, dans La Bruyère, dans les Conversatiovs de M"" de Scudéry, dans les Lettres de Racine, etc.

- La lettre de Costar dont il a été déjà plusieurs fois question.

^ Je substitue en à est, qui est un évident lapsus calami.

* Travail est employé ici dans le sens de peine, et M. Littré a rappelé que c'est là ie sens primordial du mot.

' Celte inscription a été souvent publiée, notamment dans les descriptions de Paris de Germain Brice, de Piganiol de la Force, et tout récemment par !\I. Anatole de Montaiglon dans sa Notice sur l'ancienne statue équestre, ouvrage de Dianetto Ricciarelli et de Biard le fis, élevée à Louis XIII, en 1 63 Q , au milieu de la Place Royale, à Paris (librairie J. Baur). Le savant archéologue, après avoir reproduit (p. 5i) les douze

hexamètres dont ni Brice, ni Piganiol, ni Patte [Monmnens élevés à la gloire de Louis XV) ne nomment l'auteur, ajoute (p. Sa): «Nous pouvons l'indiquer d'après une transcription manuscrite que nous avons rencontrée dans un manuscrit de l'Arsenal , Belles lettres françaises , n° 1 3 1 , page 3i. On y lit, en têt?, cet intitulé : In statuam equestrem Ludovici XIII, régis Chrislianissimi, in Plated Regiâ positam , auclore P. Vital Therono , Occitano, Soc. Jesu. Le P. Vital Théron était mort en i6/i5, puisque c'est dans le courant de cette année que parurent à Toulouse, par les soins de son neveu, et de format in-i°, ses Reliquiœ poeticœ, où l'on retrouve nécessairement cette pièce. C'est peut être la seule du recueil qui ait eu les honneurs du marbre, et plus tard Santeul, en passant, devait à coup sûr la regarder de travers pour lui avoir volé une place qu'il aurait si bien remplie. n Voir sur le P. Théron une note des Mélanges historiques de 1873, lettres de Balzac, n° LVII, p. 563.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

CCCLXVIII.

À M. DE BALZAC

iMonsieur. Si vous vous portés bien, je vous fais plaisir de le croire, car je n'y suis pas obligé et il ne tient pas à vous que je ne croye le contraire. Je say bien que ce seroit traitter avec vous trop à la rigueur que d'exiger de vos lettres tous les buit joiu-s. Mais puisque vous vous estes volontairement imposé cette loy à vous mesme, vous jugés bien que je dois estre alarmé de vous la voir rompre, et que je serois bien fondé à ni'imaginer, si je vouiois, que vous n'estes pas en santé dans cette omission oiî je vous vois tomber cette fois cy. Je ne suis pas toustesfois assés ennemy de mon repos pour me former un si grand mal sur une raison si légère. Peut estre avés vous receu quelque visite de respect qui vous a fait prendre dispense dentretenir pour cette fois noslre commerce ! Peut estre en avés vous fait quelqu'une par ce temps doux qui a retardé vos communications ! Peut eslre avés vous envoyé vos lettres trop tard à Angoulcsme! Peut estre se sont-elles perdues en chemin ou quelles sont encore à la poste! Enfin je veux que tout puisse eslre plustost que de penser que vous soyés malade, parce que je ne veux point que vous le soyés. Il sera bien à propos, avec tout cela, que ce courrier cy m'apporte de vos nouvelles pour ce que ma foy vaciileroit si ce silence continuoit, et j'aurois beau vouloir me flatter je

sens que l'espérance succomberoit sous la crainte. Jespère encore et ne crains encore point.

Je vous mandois par ma précédente que je commençois à lire la vie de celuy que nous avons loué' et que je vous en dirois mon sentiment dans la huitaine. J'en suis maintenant à la fin et je n'ay presque fait autre chose depuis huit jours. Ce que je vous en puis dire est que je souhaitte que vous ayés un pareil historien après que vous aurés rendu le tribut h. la nature et qu'il y a longtemps que je n'ay veu d'ouvrage plus net, plus pur, plus divers et de plus grande édification ny qui porte plus d'honneur à son sujet et à son autheur. En quelques endroits il m'a seulement semblé un peu estendu et je l'ay marqué pour y faire prendre garde puisque l'on l'avoit ainsy désiré de moy. Vous prendrés sans doute grand plaisir à l'égalité de cette narration qui ne tombe point , pour estre souvent de matières peu relevées, et pour estre d'un stile qui n'est point relevé, et l'ardeur infatigable que l'homme qui y est représenté a eu pour le bien des lettres et des lettrés, vous touchera infailliblement d'un sentiment assés tendre pour regretter sa mort et aymer sa mémoire *.

A propos d'homme de lettres, M' Esprit, de chés M' le chancelier \ à ma prière a obtenu de luy des lettres de naturalilé pour le S' Espersteio. Alleman, Calviniste \ que le Duc de Weimar luy avoit recommandé pour la mesme chose sans effect. Il y a pro-

' La vie de Peiresc par Gassendi.

- On peut rapprocher coite appréciation de loiiles celles qui ont été analysées par le P. Bougerei dans sa Vie de Gatsendi (p. 207-210). Parmi ces appréciations je signalerai celle de Godeau, tirée (p. 209) d'une de ses lettres latines à l'anleur, qui lui avait, comme à Chapelain, communiqué son manuscrit avant l'impression.

Bougerel a ignoré que cette même preuve d»confiance avait été donnée par son héios à Chapelain.

^ Celait Jacques Esprit, membre de T Académie française depuis le i '1 février 1689.

* Il a été question de ce personnage sous le nom d'Epestheim, dans la lettre du 6 novembre lOSg.n" CCCXLVIIL

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

cédë avec chaleur et générosité si grande que je m'en liendray à jamais son obligé et je veux commencer à luy payer cette bonne action en vous disant qu'il l'a faitte après que ses deux camarades , plus vieux et plus puissans que luy dans celle faveur \ s'en esloienl laissés prier inutillement par moy, à qui sans vanité ils avoient quelque obligation et, au moins, beaucoup plus que luy. Si l\r son frère est encore en vos quartiers % je vous prie de luy en faire tesmoigner mon ressentiment sans néantmoins faire mention de ces M" qui ont trouvé bon de n'estre pas si honnestes gens que luy.

J'ay veu représenter Palène raccommodée ^ et certes il y a peu de chose à dire au sujet pour faire qu'il fust un des plus beaux du théâtre et si le père east un peu plus fait paroistre d'agitation lorsqu'il se vit réduire à sacrifier sa propre (lUe, tout le

reste de la passion est assés bien touché pour ne la faire céder à aucune des pièces qui ont le plus et le mieux esmeu la compassion. Tous les vers, à la vérité, n'en sont pas beaux, mais il y en a grande quantité et quelques ims niesmes qui ne sauroienl eslre meilleurs quand le bon Malherbe revivroit pour y travailler avec sa plus docle lime. L'autheur, qui m'y mena, me dit qu'il avoit receu une lettre de vous sur ce sujet la plus obligeante du monde', et je luy confirmay tousjours ce qu'il croyoit de la continuation de vostre amitié.

M' d'Ablancom-t, qui estoit de nostre trouppe, nous fit voir une lettre que vous escrivisles, le mois de septembre dernier, à M' de la Thibaudière en stile familier^ et burlesque qui nous sembla très digne de vous'. Elle estoit passée de ses mains en celles de M' Coustard (s/c)' qui l'avoit en-

' lia des deux camarades était Germain Haubert. Tallemant des Réaux {Hàtorieltes , t. V, p. 377) dit de Jacques Esprit : «L'abbé de Cerisy, qui estoit chez ilonsieur ic chancellier, 6t en sorte que le chancellier le prit.n Quant au second camarade, on ne peut pas penser à Paul- Phibppe de Ghaumont, le futur évèque de Dax, qui fut, comme J. Esprit et G. Habert, le commensal du chancelier, mais beaucoup plus lard, je suppose que Chapelain a voulu parler soit de Marin Cureau de la Chambre, soit de Daniel de Priezac, tous les deux habitués de l'hôtel Séguier et plus âgés l'un et l'iuitre que le protecteur d'Epestein.

- Le frère aîné de l'académicien, l'Oratorien que nous avons déjà vu installé dans le château de Verteuil, en Angoumois, chez le duc de la PiochefoucauJd.

' La Belle Palène, tragi-comédie de l'aljbé de Boisrobert. D'après le catalogue académique de l'abbé d'Olivet, la Belle Palène ne parut qu'en 1 6 '1 2 .

^ On n'a pas recueilli dans l'in-folio de iGG5 la lettre où Balzac parlait si obligeamment à Boisrobert de sa tragi-comédie.

^ On lit distinctement /a»n7îe. Il est clair que Chapelain a laissé au bout de sa plume l'r final.

" Presque toutes les lettres de Balzac à M. de la Thibaudière sont écrites sur un ton enjoué. Voir notamment les lettres XLIX et L du livre XVI, du 12 mai et du d août i638 (dates non garanties), p. 71.5 de l'in-fol. et la lettre XIX du livre X, du 20 mars 1689, p. 482. — Dans l'intention de Chapelain, burlesque ne signifiait que gai, plaisant. C'était, en quelque sorte, un synonyme de familier. Sans cela, aurait-il adressé à son ami ce singulier compliment, que son style burlesque, c'est-à-dire bas, trivial, était trèsdigue de lui ? Boileau me semble être le premier qui ait donné au mot burlesque un sens défavorable. Pour les rares auteurs du xvi' siècle qui ont employé cette épitbète , tels que d'Aubigné el les auteurs de la Satire Ménippée, burlesque a une signification conforme à l'étymologie (de l'italien burlesco, plaisant) : c'est l'opposé des adjectifs grave, sérieux.

^ jXous lisons dans l'historiette Costar cette note de Tallemant des Réaux (t. V, p. i5o) : r On dit que son véritable nom est Coustar, il a cru se desguiser en ostant un m.» M. P. Paris

LETTRES DE iEA^ CHAPELAIN.

Yoyée à U' Mesnage et M' Mesnage à M"^ d'Ablancourt. INous croyons voir ce sçavant Angevin dans huit ou dix jours de retour de son long voyage et de sa longue maladie '.

M' de Saint-Nicolas m'apprit, ces jours passés , qu'il s" estoit fait fourrer des fers ardens dans la cuisse en plus d'un endroit pour guérir de sa sciatique '.

De Paris, ce 20 janvier iG4o^.

À M. DE GASSENDI

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