À M. CO>RARD
Vous m'avés fait une grâce singulière de lue donner à voir la dernière lettre que M' Admirault' vous a escritte. Je l'ay leue avec attention et Tay releue avec plaisir, mais extrême, et avec une certaine complaisance, en lisant ce beau jugement qu'il fait de l'ouvrage que vous sçave's*, de m'estre rencontré en tout dans son sens sur cette matière, et je vous avoue que je ne me suis [•eu empescber d'en avoir meilleure opinion de moy. Groyés moy. Monsieur, cet autheur a la cervelle très gaillarde et très mince, et il y a peu de solidité en tout ce qu'elle contient^. Les observations de sa prose et de ses vers ' partent d'un esprit d'une autre trenjpe et monstrent bien la différence qu'il y a entre un fanfaron et un homme d'effet. Vous scavés ce que je vous ay dit. il y a
long temps, de I un et de l'autre et combien j'ay de regret que l'un soit si près de nous et l'autre si éloigné \ Jay rougy et le papier m'a pensé tomber des mains lorsque j'en suis venu à l'endroit oii il se moque de moy sous une si délicate louange. Je vous prie d'effacer ces deux lignes de sa lettre afin que vous la puissiés garder sans scrupule, et qu'il n'y ait rien à dire à sa perfection ". Et lorsque vous luy escrirés, obligés rnoy de luy mander que. nonobstant cette raillerie, je suis son grand estimateur et son serviteur plus que très humble, (".e que je vous puis dire de plus des larcins de M' de L[a] M[esnardière] , est qu'ils ne sont point ingénieux ni gusmaniques '. mais grossiers, car de copier ainsy M' de L'Escale *, ce n'est pas desrober en coupeur de bourses, mais voler en brigand sur les grands chemins.
Ce 5 mav i64o.
poids aux plus beaux cabinets de la Cour. J'ay i-reu que ces services volontaires dévoient eslre connus de vous. -^
' C'est Moïse .\myranl, qui, selon la France protestante (2' édition, I" volume, 187G, col. i85), fut s un des théologiens les plus distingués et les plus influents du xvn* siècle ;" il naquit à IJourgueil, on Touraine, au mois de septembre i5g6, ci mourut à Saumur le 8 janvier ifiô'i.
- Cet ouvrage , comme ie reste de la lettre le fait assez comprendre, était la Poétique de La Mesnardière.
^ On a déjà vu , dans plusieurs lettres à Balzac . que Chapelain tenait en très-médiocre estime le médecin dn la marquise de Sablé. L'abbé d'Olivel n'a pas été moins sévère que Chapelain pour La Mesnardière {Histoire de V Académie française, t. II, p. 99).
' Les observations consignées par Amyraut dans la lettre à son coreligionnaire Conrarl.
' Amyraut était alors à Snumur: il avait été nommé recteur de l'académie de celte ville en
1689 et principal en i6io. Il passa, du reste, presque toute sa vie à Saumur, d'abord comme élève de Cameron , puis ( à parlir de 1 6 a6 ) comme pasteur, à la place de Daillé, et comme |irnfesseur de théologie.
^ Les auteurs de la France jwolestante , après avoir énuméré les quarante ouvrages d'Amyraul, disent (col. ao5) que «la forme en est peu agréable, •> mais «que sous cette enveloppe il se cache tant de jugement, de finesse d'esprit, d'érudition, que de nos jours encore ils peuvent être étudiés avec fruit.»
' Allusion au célèbre roman (i 'jpg-iOoô) de (imman d'Alfarache par Mateo Aleman, roman que G. Ticknor ( Histoire de la littérature espagnole) regarde comme la peinture la plus achevée qui ait jamais été faite des mœurs de la Péninsule sous le règne de Philippe III, et où il signale notamment une grâce et un esprit qui brillent davantage au milieu de pages écrites dans le castillan le plus pur.
" Jules-César Scaliger, auteur de la Poétique {P<>eiiccs,\\h. VII, Lyon, i56i)-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
CCGXCVIl.
À M. DE BALZAC
A BALZAC
Monsieur, il n"y a point d'homme pour qui je voulusse davantage avoir de l'esprit que pour vous, non point pour estre plus estimé de vous que je ne le suis , mais afin de posséder vostre estime à meilleur litre et rougir moins des éloges que vous me donnés. 11 y a, croyés moy, quelque scrupule et quelque conscience de souffrir destre loué d'un homme comme vous sans le mériter, et je vous avoue qu'y prenant plaisir j'ay regret que vos louanges soient gratuites et mexcite à valoir quelque chose afin qu'elles ayent fondement et que je ne les doive pas toutes h vostre libéralité. Pour un mot raisonnable qui m'eschappera entre mille communs vous vous rescriés si obligeamn)ent que je m'en couvre tout de honte , et reconnois ce que j'ay de long temps remarqué que les amis sont de mauvais lesmoins et qu'il n"y a point de miroir concave qui grossisse tant les objets que fait l'amitié che spesso occkio ben sanfa veder iorlo\ Mais ce seroit bien assés que mes lunettes d'approche ne
' Nous avons déjà trouvé cette citation dans une lettre à Balzac, du 2 5 sejitembre ifiSa (p. '.).
^ On a déjà vu les éloges donnés par Balzac à Chapelain dans une des notes d'une autre lettre.
^ Chapelain avait écrit i-éconciliahlp pour reconnaissable.
* Le passage auquel répond ici Chapelain a été reproduit dans une précédente lettre.
^ Iliade, chant VI. Les souvenirs de Chapelain l'ont trompé: Astyanax ne rit pas: il pleure, au contraire. Voici le passage infidèlement cité par le correspondant de Balzac : «t A ces mots, le magnanime Hector veut prendre son fils entre ses bras; mais l'enfant, troublé à la vue de son père, se jette en criant dans le sein de sa nourrice; il est effrayé par l'éclat de l'airain et la crinière.
vous despleussent pas sans vous en vouloir servir et courre fortune d'en tiier un mauvais service'.
Il est vray que vous estes un admirable artisan et que vous relevés tousjours par l'employ des choses la bassesse qui se peut rencontrer en elles. Ce que vous mettes en œuvre prend unnouveléclat de vostre agencement et , au sortir de vos mains, n'est plus reconnaissable \ Vous en userés en maistre et en souverain et j'anray joye de voir mes simples transplantés dans vos beaux jaidins.
J'en ay eu une bien grande de voir dans' la suite de vostre lettre que vous estiés de mon opinion touchant cette prudence persécutante et ennemie de Ihuinaine tranquillité et que telle fois on seroit plus heureux d'estre beste que d'estre homme *. La plus grande partie du mal pour l'ordinaire estant la connoissance que l'on a de son mal, et plusieurs ayant trouvé la guérison de leurs souifrances dans l'ignorance ou dans la létargie. Que vous semble du petit Astianax qui rioit à sou père dans le temps qu'il alloit combattre Achille, c'est à dire qu'il alloit à la mort '? Que vous semble de ce pourceau
qtii sur le sommet du casque flotte d'une manière menaçante : le père sourit ainsi que cette tendre mère.75 Un peu plus loin, le poète mentionne un vers délicieux, le «sourire mêlé de pleursi d'Andromaque recevant des mains d'Hector Astyanax qu'il a enfin réussi à embrasser sans avoir posé à terre le casque qui inquiétait l'enfant. Mais nulle part, dans le texte, il n'est question d'Aslyanax riant à son père. Balzac a commis la même petite erreur que Chapelain, lui qui a mis ceci dans la lettre XMll du livre XXII (p. 584): «Tout ce que vous dites est très beau, et non seulement le petit Astianax rit à son père Hector qui va mourir par la main d'Achille, mais il rit encore à Ulysse son bourreau qui va le jeter d'une toni
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
qui mangeoit de si bon appétit au fonds du vaisseau battu de la lempeste dans les temps que les passagers et les matelots mesmes de'sesperés de leur salut lassoietit les oreilles des Dieux avec mille vœux inutiles ' ? Croyës moy que, dans le mauvais temps, la se'rénité de l'huislre qui se renferme sous son toit naturel, senza un pensiero almondo, est d'un merveilleux usage pour le passer et qu'il n"y a point de sublimité de sçavoir ny de force de raisonnement qui se puisse comparer en ces rencontres à Tulilite' de son ignorance . surtout, en ce qui regarde les maux à venir, dont l'incertitude qui suspend naturellement l'esprit entre la crainte et l'espérance et qui lempescbe de se déterminer et de s'alfermir dans une résolution, est. à mon avis, le pire estât où il se puisse voir. Au moins l'espreuvéje ainsy en moy mesme. Et pour respondro à vostre doute, qui m'est trop avantageux ^ je vous diray que la pbilosopbie qui me fait attendre de pied ferme le mal certain et faire, comme ils disent, de nécessité vertu.
m'abandonne lorsqu'il est dans l'incertitude et me laisse au nombre de ces foiblcs dont vostre courtoisie me veut tirer. L'espoir qui balance l'apprébension et qui se coule dan? mon âme détend sa vigueur, et, amolissant ses nerfs , la rend moins propre à soustenir et à digérer l'eflort de la tempeste , de sorte que, contre les règles communes, dans mes combats pour eslre vaillant, il faut que je croye qu'il n'y a point de resource, et que una salus victo nullam sperare salutem \
Je vous ay fait la un long prosne ', mais je ne sçavois de quoy remplir mon papier et vous estes accoustumé à ces sortes d'escapades. Je feray voir tout l'endroit de vostre lettre qui parle si bien des Caractères des passions à l'autlieur ' et luy en donneray copie afin qu'il s'en pare et qu'il vous en sacbe gré plus d'une fois. Je suis ravy du jugement que vous avés fait* de l'épistre. qui est à la vérité jolie , mais d'un caractère peu convenable à un médecin qui escrit à un cbancelier'. Nos petits amis s'arrestent
' Diogène de Laërte (livre IX, cliapitrc xi) nous apprend que Posidonius rapportait de Pyrrhon le trait suivant : ^Surpris par une tempête , et voyant ses compagnons consternés , il resta calme et , pour relever leur courage , il leur montra un pourceau qui mangeait à Lord du vaisseau, et leur dit que le sage devait avoir la même tranquillit'î et la même confiance. n Conférez Plutarque, Sur les moyens de connaître les progrès que l'on fait dans la vertu (chap. xi); Rabelais, Pantagruel (livre IV, cliap. xvui), etc. Balzac (lettre XVIII du livre XXII, déjà citée) répond ainsi (p. 855): «Non seulement le pourceau fait bonne chère dans la tempeste, tandis que les hommes font des vœux, mais à l'heure mesme qu'on luy met le cousteau dans la gorge, il ne sçail si on le chatouille, ou si on le blesse.»
- Balzac avait dit à Chapelain (lettie XVI du livre XXII, p. 853) : «A quoy employeriezvous la raison philosophique, qui corrige la
raison commune, si elle ne vous servoit à raespriser ce que les autres craignent, espèrent, admirent, etc.1v
^ Transformation du vers de Virgile {Enéide, hb. ll,v. Slili):
Una salus viclis . nullam sporarc saliitcni.
* Balzac répond (p. 85/i)avec une spirituelle amabilité (lettre XV III du livre XXII, déjà citée) : «Tant que vous prosnerez de la sorte, je preudray un grand plaisir d'estre do vostre paroisse, et n'ayez pas peur que je me plaigne jamais que monsieur le curé soit trop long.n
^ Cureau de la Chambre. J'ai reproduit dans une lettre précédente {'endroit dont parle Chapelain.
•* Par distraction /l7i7(e, dans le texte, a été substitué à fait.
' L'Épitre de La Mesnardière à Séguier n'est pas mentionnée dans la lettre de Balzac dont il est ici question.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
peu à ces ' bienséances el donnent tousjours à l'hameçon de raffetterie à temps et hors de temps.
Je vous envoyay, la semaine passée, le livre de M' de La Mothe pour l'inslruclion de M^' le Daufin'. C'est un hommage qu'il vous rend k lordinaire et dont je seray bien aise de luy pouvoir monstrer l'agre'ement dans vos premières lettres \ La Cour est partie sans rësolution sur les pensions et avec grande désolation pour les sieurs de Vaugelas, Gombaud, Bienville, qui ont leur disné assigne' là dessus. Heureux ceux qui ont asse's de bien et de philosophie poui' se tirer du nombre de ces * désolés ! El je vous avoue que j'ay une consolation particulière de vous voir de ces heureux, et de n'avoir sollicite' vostre intérestlà dedans que comme de moy mesme, sans y engager en aucune sorte vostre nom.
M^ l'abbé de La Victoire est devenu fort mon amy et a commencé le premier à lier cette amilié par ses bons et puissants offices auprès de mon Rapporteur. Je voudrois luy pouvoii- monstrer dans mes premières quelque marque de vostre joye de cette nouvelle liaison et de l'assistance qu'il m'a rendue, car je l'a y asseuré que vous y prendriés part. Vous avés fait plus de la moitié de nos conversations toutes les fois que je l'ay veu et je l'ay trouvé généreux , constant et fidelle. Je luy dois rendre ce (esmoignage auprès de vous et vous consoler de l'injustice que vous fait la fortune par la justice que vous rend la vertu '. J'ay eu l'honneur de voir M' vostre neveu et de l'entretenir et certes il m'a semblé un fort sage et honneste gentilhomme.
Je suis , Monsieur, vostre , etc.
De Paris, ce 6 niay iQlnj".
' J'ai mis ces à la place de ses.
- De Vinslruction de Monseigneur le Daujikin, (Paris, in-i", 16/10). Ce traité, dédié au cardinal de Richelieu, a été réimprimé dans les Œuvres de François de la Mothe Le Vayer (édition de Dresde, 1756, in-8°, 1. 1, p. 61-382). On lit dans {'Avertissement de l'éditeur (p. -îo) : «Ce livre, suivant le jugement des Savans, est une des meilleures productions de notre auteur. n
^ Balzac, tenant compte de la recommandation de son ami, lui écrivit (lettre XIX du livre XXll, p. 855 et 856): «Monsieur de La Mothe Le Vayer m'a appris beaucoup de choses que je ne sçavois pas, et m'a confirmé dans quelques unes que je sçavois. 11 ne se peut voir d'ouvrage plus riche ui plus remph que le sien, et il m'a infiniment obligé de m'en faire part. Je vous supplie de luy tesmoigner le ressentiment que j'ay de celte faveur, et de me conserver en ses bonnes grâces.» Celle lellre, datée du i5 juillet i6ii, est de mai 16/10.
' Comme plus haut, il y a dans le texte ses au lieu de ces.
" Balzac ne pouvait manquer de mettre dans
sa réponse un mot flatteur pour un tiomme qui lui rendait si bien justice. Voici ce mot (lettre XVIJI du livre XXII, déjà citée): «Que j'ay leu de bon cœur l'article de vostre lettre, où vous me parlez de Monsieur l'abbé de La Victoire, el que je me resjouis de cette société renouvellée. Outre que j'ay passion pour hiy, il n'y a guère de preslais dans toute nostre Hiérarchie que j'estime davantage, et à mon sens ses entreliens ordinaires valent bien des sermons préparez de la plupart de nos Messieurs. n
** Suit (P 365) une lettre du 8 mai adressée au marquis de Montauzier et où Chapelain le félicite des vers qu'il vient d'envoyer à Conrart et qui sont/or( beaux et forts passionnés. Dans celle même lettre Chapelain nous apprend que Pierre Arnauld se consola assez vile de la mort du marquis de Feuquières : wM' Arnaud dont vous me parlés a porté très courageusement son affliction et, quand il partit d'icy pour l'armée , il estoil assés remis pour converser à l'ordinaire et mesme estre quelquefois plaisant. A cela véritabl'?menl a contribué le bon estât où il a mis par ses sollicitations la fortune de la maison de feu son beau-frère. . . •>
CCGXC\I1I.
À M. DE BOISROBERT
Monsieur, puisque mes indispositions ordinaires, mes procès et mes engagemens ne me permettent en aucune manière d'entendre à la glorieuse proposition que vous me listes hier d'un employ si considérable près de -Vr Mazarin lorsqu'il ira à Cologne, plénipotentiaire du Roy ', j'ay creu vous en devoir faire une autre qui sera encore plus avantageuse à mondit sieur Mazarin et qui vous apportera plus d'honneur, si Dieu veut quelle soit acceptée. Après avoir long temps songé aux personnes que je jugeois le |)lus propres pour le service de mondit sieur dans la secrétaiierie de cette grande commission, enfin je me suis arresté sur M' D»i Maurier * qui a le bien d'estre connu de vous et qui fait profession d'eslre de vos plus passionnés serviteurs, comme sur celuy qui avoit le plus les parties nécessaires pour remplir dignement celte place.
Vous sçavés, Monsieur, si je fais profession de vérité et si je suis capable de la trahir pour chose quelconque et principalement en celles où vostre honneur peut estre engagé. Avec cette vérité donques je vous diray qu'outre qu'il est houmie de
' Le futur cardinal Mazarin , alors âge de trente-huit ans, n'alla pas traiter de la paix générale à Cologne : il fut envoyé, quelques mois plus tard, à Chambéry comme ambassadeur extraordinaire, pour réconcilier la duchesae He Savoie avec ses deux beaux-frères. Voir Histoire du rèiftie de Louis XUI par le P. OrilTel (t. III, p. 998 et 999).
* Le secrétaire que (Chapelain présente ici est Louis Aubery, seigneur Du Maurier, le plus C(^ iébre des quatre fils de Benjamin Aubery : il naquit à Paris le g'i juillet 1609 et mourut en son château du Maurier, en i()87. ayant abjuré la foi protestante.
bonne condition et fils d'un ambassadeur de France en Hollande^, bien né, bien nourri et avec toutes les bonnes parties qui servent à faire un honmie d'honneur, il a encor cet avantage de n'avoir pas besoin d'employ pour se tirer d'incommodilé, et ce principe d'aymer l'action pour la seule amour de la vertu et l'aversion qu'il a à l'oysiveté. Il parie et escrit fort bien sa langue. Il parle et escrit fort bien la latine. Il parle passablement l'italienne, lia voyagé, outre l'Italie, et la Hollande, où il a esté eslevé. en Allemagne, Suède, Dannemark et Pologne* et en a rapporté une médiocre teinture de la langue ailemande. Ses voyages ont esté faits avec attention et utilité et il y a peu de choses considérables soit dans l'ordre dos Estais du Nord, soit dans leurs intérests qui ayent eschappé à sa curiosité. Il dresse une relation de celle natiu-e aussy bien qu'homme que je connoi-sse soit en latin, soit en françois. Il a les mœurs très pures, la conversation douce, l'humeur officieuse. Il est respectueux envers ceux qui sont au dessus de luy, sociable avec ses égaux, et humain à ses inférieurs. Il l'ail profession d'une fidélité inesbranlable et d'un secret impénétrable, se donnant tout enlier à quiconque il se donne. Depuis deux ans qu'il est revenu du Nort où il esloil allé avec M' d'Avaux, il
' Benjamin Aubery représenta la France à la Haye de 161. S à 169/1.
* C'est ce que nous retrouvons dans la France protcttante (9* édition, 1876, t. I, col. 657): «Lorsqu'il eut terminé l'étude du droit, son père, qui le destinait aux affaires publiques, l'envoya dans diverses cours de l'Europe afin qu'il complétât par ses propres observations les connaissances qu'il pouvait avoir acquises dans les livres. C'est ainsi qu'il visita successivement la Pologne, la Prusse, le Danemaik, la Suède, les villes anséatiques, Bome même. On voit aussi par ses Mémoires que l'État d( s Provinces-Unies et celui de l'Angleterre lui étaient parfaitement connus. 1
LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.
sest attaché à Monseigneur et a connu par la bonté de S. Eni" que ses devoirs ne luy estoient pas imjwrtuns et qu'il nestoil pas fasché de le voir entre ses courtisans volontaires '. M' de Ghavigny le connoist. M' le comte de Guiclie l'ayme. Enfin je luy trouve toutes les conditions qui le peuvent rendre agréable et mesme souhaitable à M' de Mazarin par dessus moy et |)ar dessus tout autre, ce qui a fait que, pour satisfaire à la promesse que je vous lis, hier, de penser à quelqu'un qui pust remplir dignement cette place, je me suis rabbatu sur luy et l'ay veu afin de luy donner l'envie de songer à un eniploy si honnorable. Et je vous diray franchement que je n'a y point eu de peine à le luy persuader, estant homme de sens et qui en connoist le mérite, principalement lorsque je luy ay dit que si vous n'aviés point.
depuis , jette la veue sur quelque autre de vos amis, vous luy fériés l'honneur de mesnager cette proposition avec soin, et sans y laisser aller du sien , et que si la chose se concluoit, vous fériés en sorte que M' Mazarin le considéreroit comme un homme de sa condition et de son mérite. Vos intérêts saufs et ceux de vos amis, je vous recommande de tout mon cœur ceux de la persomie que je vous propose^ et demeure, Monsieur, vostre, etc.
A Paris, le 8 may i6/io.
Si vous trouvés à propos de monstrer ma lettre à M' Maz.-irin . cela sera à la descharge de vostre mémoire. S'il estoit parti devant que vous l'eussiés veu ', vous jx)uvés luy escrire un mot et luy envoyer la mesme lettre pour le mesme effet \
' Les auteurs de la France protestante disent à ce sujet : (tSon désir de marcher sur les traces de son père, lui fit recherclier les bonnes grâces du cardinal de Richelieu, lequel lui promit en effet quelque faveur; mais lassé à la fin de piquer inutilement les coffres de la Cour et de se repaître de ses vaines fumées , voyant d'ailleurs sa fortune enterrée avec le cardinal, il résolut de se retirer dans ses terres, adoucissant son déplaisir par cette réflexion philosophique que s'il n'avait rien fait dans le monde, c'était parce qu'il avait tousjours fait profession de droiture et de sincérité, qualités incompatibles avec les défauts de la Cour.n
- Tout cet éloge de l'auteur des Mémoires pour servir à l'histoire de la Hollande mérite l'attention des biographes.
•* Mazarin était encore à Paris le jour où Chapelain écrivait ces mots, car le même jour RicheHeu rédigea, étant à Nanteuil, un billet r? pour M. Mazarini, à Parisn, dans lequel cous lisons {Recueil de M. Avenel, t. VI, p. 691) : ('Le roy envoyant en Italie le s"^ Chantelou , commis de \L de Voyeis, pour faire recherche des plus excellen ts peintres , sculpteurs , architectes et autres fameux artisans, et les faire venir en France , je conjure Monsieur Mazarin de luy, vouloir bien
donner des lettres pour ses amis de Rome, afin d'assister le dict Chantelou et faciliter l'exécution du commandement que S. M. luy a faict sur ce sujet. J5
* Le 10 mai iGio, Chapelain (P 368) écrit au duc de Longueville : tr Monseigneur, depuis la nouvelle de la retraite de Banier nous avons tousjours esté dans une appréhension bien grande non seulement pour luy, mais encore pour vous, jugeant qu'il ne se pourroit affoiblir de forces et de réputation que vous n'en ressentissiés le contre coup au lieu où vous estes. ..5? Il raconte ensuite à son prolecteur qu'on luy a offert la place de secrétaire d'amba.-sade : «Le Roy ayant fait venir M' Mazarin en celte Cour pour se servir de luy en qualité de plénipotentiaire dans le traillé de paix qui se minutie, j'appris il y a quatre jours par une personne qui est du secret que M' le Cardinal et niondil sieur de Mazarin avoient jeté les yeux sur moy pour secrétaire de celte célèbre Ambassade et que, sur ce que celte personne avoit représenté a mondit s"^ Mazarin que malaisément je m'y résoudrois, à cause de l'engagement que j'avois à vostre service, il luy respondit qu'il n'y avoit rien d'incompatible à cela, que ce n'estoil qu'une affaire de six mois au plus et que s'agis-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
CCGXCIX.
A ïï. DE BALZAC.
Monsieur, quoy que vous vouliés dire, la gloire est douce à celuy qui Ta nie'ritëe', et il n'y a que les larrons d'honneur et les plagiaires à qui cette insensibilité que vous vous attribués peut estre bien séante. Tant qu'un homme fera ce que vous failles, il sera injuste envers sa propre vertu s'il ne reçoit avec plaisir la reconnoissance volontaire que le monde luy en donne. J'ay quel(|uesfois cherché quel estoit le devoir du sage en matière de louange et je pense avoir rencontré le vray lorsque je me suis résolu que le tempérament qu'il y pouvoit apporter estoit de ne point faire les bonnes actions par le motif de la gloire, comme faisoit le Vesanus juvenis qui le premier a eu le surnom de Grand *, mais d" estre bien ayse que, les ayant faittes pour elles seules, elles eussent produit ce beau fruit qui leiu* est si naturel que, pour l'ordinaire, il est la marque de leur bonté.
Jouisses sans scrupule, Monsieur, de ce beau fruit de quehpie part qu'on vous l'en-
voyé, mais goustés le principalement lorsqu'il vous viendra de Ihoslel de R[ambouillet], parce que c'est la meilleure terre de la terre et qui rend le meilleur conte de ce qu'on y sème de bon. Cependant j'apprens avec beaucoup de consolation que le canal par où ces applaudissemens passent jusques à vous les rend encore plus agréables à vos oreilles que s'ils vous estoient portés par ailleurs^ et, en cela , j'exerce un grand acte de foy de vous en croire ainsy à vostre simple parole, ayant tant de raisons d'ailleurs pour me le dissuader si vostre jiarole seule ne balançoit pas dans mon esprit toutes les raisons qui se présentent au contraire. Vous pouvés bien vous imaginer que je ne discontinueray pas volontiers un commerce qui m'est si avantageux et que vous me tesmoignés qui vous est si agréable, tant (pie je verray que vous y trouvères de la douceur et du divertissement.
Je ne me souvenois plus d'avoir veu Florent Chrestien dans M' de Sainte-Marthe, quoyque ce soit le lieu où il est tiré le plus au naturel, et l'idée confuse d'une lecture do vingt ans dons M' do Thou m'en estoit demeurée qui m'avoit fait vous escrire que
sant du service du Hoy, auquel tout autre dovoil céder, il me le teroit pluslost commander par Son Éminence. T Chapelain annonce au duc de Longueville qu'il a refusé le secrétariat et luy demande ses ordres pour le cas où l'on reviendrait à la charge. Il lui communique les nouvelles suivantes : «Il y a six jours que nous eusmes nouvelles par un courier de M' de Savoye qua M' le Conte de Harcourt avoil secouru CazaI, tué deux mille hommes aux assiégeans, forcé leurs retranchemens et pris quatre canons. . . Les pluies continuelles ont rompu tellement Ions les chemins sur noslre frontière de Picardie et de Champagne qu'il n'a pas esté possible de faire avancer le canon , et ainsi les sièges résolus ne sont pas encore commencés. Le Roy marche avec son armée et Son Éminence est à Soissons. . . 7>
' Balzac (p. 856) avait dit (lettre XVII du livre XXII, déjà cité) : rJe suis sourd depuis quelque temps au bruit des applaudissements, et dur aux aiguillons de la gloire: mais je suis tousjours sensible aux effets de l'amitié, et c'est elle qui me rend préci- uses des choses qui de soy me seroient très indifférentes.'' 11 reparle de la gloire dans la lettre XIX du même livre (p. 8.") 5).
- Alexandre le Grand. Chapelain fait allusion à ces vers de Juvénal (sal. X, vers. 170 et 171) : Dnus Pellaeo juveni non sufTicit orbis; vGsluat inrelix nngusto lioiile raundi.
^ Balzac (p. 856 ) avait ainsi parlé des louanges de Chapelain : <rîe ne m'en soûle jamais, lam gratum est a te laiulari. Et tout le goust que je trouve à celles des autres, vient de Tassaisonnement que vous y mettez.?)
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Cr2\
je pensois que vous l'eussiés copie de là. Voicy les termes dont ce grand historien parie de hiy, après sept ou huit lignes de sa naissance et de son érudition : fflnlenluni niordacior ita lamen ut non tain sensuni doloris in eorura ingeniis qnos mordehal quam stimulum ad se ab iisdeni amandura relinqueret. Itaqne Petrns Ronsardus qui poeticam nosira œlale ad summum culmen evexit et Vidus Fabei- Pibracius a me tam saepe honoriûce appellatus postquam a Florente aculeate pertricti sunt abeodem amari et laudari in magna gloria parte duxerunt '. "
Vous croyës par ce que M' de Thou dit là de Ronsard que j'ay peu sérieusement et avec authorité luy donner le titre de grand. Mais pour m'expliquer en quoy je croy qu'il le mérite, il faudroit plus de loysir que je n'en ay cette fois cy. En gros, je vous puis dire que nous n'aurons point de querelle sur ce sujet ensemble.
L'affaire des pensions sernit , il y a longtemps, une affaires ruinée, si nostre amy ^ estoit fait comme les autres hommes, c'est
à dire qu'il eust moins d'affection et plus de circonspection. Au dernier voyage qu'il a fait à Royauniont' depuis le partement de nos puissances , il prit le temps de la bonne nouvelle de Cazal* et retourna à la charge si heureusement qu'il obtint une demie asseurance de la recommandation seule efficace pour le payement. II en attend le billet de jour en jour, mais je suis d'avis que nous ne l'attendions que de bonne sorte. Je luy fera y voir l'endroit de vostre lettre quiie regarde et je m'asseure que je luy en feray jetter quelques larmes de tendresse \ Il est revenu pour ne voir la Cour qu'au retour de la campagne et, s'il est payé de sa pension, il fera un voyage à Bourbon pour essayer de guérir de sa langueur.
Je feray la diligence du Père Mersenne pour M' Descartes ' qu'on m'a dit que le milord Digby avoit attiré en Angleterre * oîi il imprimera sa Phisique'. M"^ Bouchard sçaura que vous avés sceu son resseuliraent par tant de belles choses que vous luy avés envoyées. II n'est encore bénéficier ni cis-
' Lib. CXVII,à l'année i.^gfi.
^ L'abbé de Boisrobert.
^ L'abbaye do Royaumont était située dans la commune actuelle d'Asnière-sur-Oise, déparlement de Seine- et -Oise, canton de Luzarches. arrondissement de Pontoise, à !iH kilomètres de Versailles. Nous voyons par diverses lettres à M. de Chavigny {Recueil de M. Avenel, t. VI, p. 687, 6>^9, 690) que le cardinal de Richelieu était à Reaumont (sic) le '^ mai i(Hio, le '1 mai ef le ."> mai.
* La brillante aflaire de Casai, où le comte d'Harcourl fut si vaillamment secondé par le vicomte de Turenne. est du 29 aviil iG'io.
* Nous avons déjà cité dans une noie le passage que Chapelain jugeait capable de lanl attendrir l'abbé de Boisroberl.
" Le P. Marin Mersenne, religieux minime, né le 8 septembre t. 588, près d'Oizé (Maine), mourut à Paris le i*"^ septembre 16/18. On sait
que ce géomètre et ce philosophe fui le constant ami et le ferme défenseur de Descartes.
' Il a été déjà queslion de l'éminent philosophe dans la lettre CVII et dans une des notes de cette lettre.
* K. Digby, né à Londres en i6o.3, monrul dans la même ville en i665. Il avait connu Descartes en France, mais on avait trompé Chapelain quand on lui avait dit qu'il avait attiré en Angleterre son illustre ami. En 16/10 Descartes ne quitta pas la Hollande.
' Aucun des ouvrages de Descartes ne porte le litre de Physique. Peut-être Chapelain a-t-il voulu parler do la Métaphysique , qui parut l'année suivante, sous ce titre: Meditationes de prima philosojjhia, ubi de Dei existentin et animée immortalitate , etc. (Paris, 16/11, in-8°); ouvrage traduit quelques années plus tard, par le duc de Luynes, sous ce titre : I,es méditations inétaphysiques de René Descartes {Paris , 16/17, in-^i")-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
niontin ' ni transraonlin * dont il iuy fasche plus qu'à personne du monde. Je suis tout troublé d'une fantaisie qui a pris à M' Mazarin de me vouloir avoir pour secrétaire de sa Plénipotentiairerie ^ sans me connoistre et sans sçavoir si je le voulois ou le pouvois et, ce qui m'embarasse , c'est qu'il me menace de me le faire commander par M' le Cardinal, qui seroit pour raoy une extrémité estrange. Jay conjuré cette tempeste d'abord du mieux que j'ay peu , mais je crains que ma conjuration ne l'appaise point et quelle ne me cause la guerre sous prétexte de m'employer à faire la paix. L'employ sera glorieux et utile à qui l'aura , mais pour moy il ne me
seroit que mortel et romproit le cou à la Pucelie.
Je me recommande à Dieu pour cela et demeure, quoy qu'il arrive, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce i3 niay 16/10 \