‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 12 sur 134 · A M. LE COISTE DE FIESQUE · texte numérisé non relu

A M. LE COISTE DE FIESQUE

Monsieur, je vous escrivis amplement par le dernier ordinaire et m'estanchay la soif que j'en avois, il y a \or\fr temps, et que l'embarras de mes affaires m'avoit fait différer jusques là. Je fis aussi response à la letlre que M. Bouchart ^ me fit la faveur de ra'escrire et commençay avec luy un commeree d'amitié plus estroit que je n'avois point encore eu, sur la nouvelle asseurance

que vous me donnastes par vos dernières de l'affection que vous avés pour luy. Je vous avoue qu'encore qu'il mérite tout ce qu'un honneste homme peut mériter, et que ce me soit un avantage extrême d'avoir part en ses bonnes grâces , j'ay fait une des principales raisons du service que je luy ai voué , de la créance que j'ay eue que je ferois chose qui vous seroit agréable. La passion que j'ay pour vous est si grande, qu'elle regorge et qu'il y en a assés pour vous et pour tout ce que vous aymés. J'agis dès lors pour ses intérests auprès de M. de Boisrobert qui me promit de luy rescrire et de faire de delà (out ce qu'il pourroit pour son contentement.

Maintenant j'escris à la mesme fin à M. de Noailles \ et ay conceu ma lettre de telle sorte que s'il se doit servir de M. Bouchart, ce sera avec honneur pour luy. Je vous l'envoyé ouverte afin que vous la luy

jour où fut écrite la lettre que Von vient de lire), Chapelain fut charj;é par ses confrères de dresser le plan du dictionnaire et de la grammaire qu'il leur avait tout d'abord conseillé de préparer. {Histoire de l'Académie, p. 28.)

' M. Livet, qui a reproduit {Histoire de l'Académie, t. I, p. 362) tout ce passage, a oublié d'ajouter au mot académies ies mots d'Italie. Ce critique a, du reste, fait observer (p. 890) que la date donnée à la lettre de Balzac est certainement fausse, puisque cette prétendue lettre du 22 septembre répond à celle que Chapelain lui écrivit le 26 mars.

- Bouchard (Jean-Jacques) était le fils d'un apothicaire de Paris qui, devenu riche, avait acheté une charge de secrétaire du Roi. Il est le héros d'une des historiettes de Tallemant (t. VII, p. 1 58-1 60). Il faut lire surtout ies piquants détails donnés par M. Paulin Paris sur ce personnage (161-1 63), détails empruntés soit à la Correspondance de Peiresc. soit au journal inédit du voyage de Paris à Rome (i63o-i6.3i), rédigé par ledit Bouchard, et communiqué au savant

commentateur par un bouquiniste. Du récit de Tallemant, comme des additions de M. P. Paris, il résulte que le sieur Bouchard était le plus méprisable des hommes.

^ De cette lettre, datée du 2Û avril {{" 81), j'extrais ces lignes : «La nouvelle que nous avons o>ie de vostre heureuse arrivée à Gennes m'a fait bien juger du reste de vostre navigation, et je n'ay pas creu devoir attendre les avis de vostre entrée dans Rome pour vous tesmoigner le contentement que j'ay de vous y penser en bonne santé. ti Après d'innombrables compliments. Chapelain prie le nouvel ambassadeur d'attacher à sa personne «M. Bouchard, que j'ay autresfois connu à Paris et qui depuis trois ou quatre ans est à Rome sur sa bourse. Il est de très honneste condition, a l'esprit fort beau, de belles lettres et, à ce c|ue j'entends, beautoup d'habitude dans la cour romaine, où il s'est tellement pieu, que ses proches, qui le rappellent tous les jours, ne l'en ont peu encore tirer... Vous ne sçauriés mieux faire que d'essayer à l'engager à vostre service.»

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

monslriés auparavant que de l'envoyer à l'Ambassadeur, et que si l'affaire s'achemine vous demeuriés tous deux dans les termes de ma lettre. Vous la fermere's et attendre's ce qu'il vous en dira , à quoy je croy qu'il ne manquera pas dans la disposition de ses affaires, et j'espère que l'ouverture que je luy fais, et qui ne paroistra point concertée, coopérera ce que nous désirons, à la satisfaction de nostre ami. En tout cas, s'il ne réussissoit pas, il aura tousjours droit de dire que ce n'esloit point luy qui y avoit pensé le premier.

Je ne luy escris point afin de ne point nmltiplier inutilement les complimens et ne le pas obliger à me rendre de ces belles paroles dont sa lettre est si remplie qu'elle en est sujette à la censure , quelque excuse que luy puisse donner le pais où elle est escrile. Avec vostre permission, je luy ferai souvenir icy de la rigidité atoïque de feu M. Le Large, nostre adorable précepteur ', et que, s'il vivoit et qu'il se vit traitter de cet air, il le désavoueroit pour disciple. Je dois à ce grand homme de m'estre conservé par quinze ans durant au milieu de la Cour et bénis sa mémoire, toutes les fois que je commets une rusticité contre les modes affétëes^du temps. Si nostre ami vous conte la vie qu'a mené cette âme illustre, vous serés consolé de sa vertu, et en mesrae temps aurés de la douleur de ne l'avoir pas connu.

Par ma dernière , je vous envoyay un mémoire des livres que je serois bien aise que vous nous rapportassiés , si vous venés bientost , ou que vous nous fissiés tenir seurement, si nous devons encore long temps souhaitter vostre retour. Avec celles cy vous aiu-és des vers que j'ay fait pom- rendre grâces à Dieu de la convalescence de M""' la duchesse de Longueville ^ : vous en jugerés équitablement contre vostre ordinaire , c'està-dire sans prévention d'esprit ni de faveur.

Cet esté, je reprendray la Pucelle et pourray avoir un livre tout nouveau à vous monstrer quand nous vous verrons. Obligés moy autant que vous mayraés de ne jamais laisser lire celui que vous avés, pour ce qu'outre qu'il n'est pas achevé en soy, jay changé tout le dessein de l'ordre , et de premier il sera le sepliesme. Il me nuiroit extrêmement que l'on le vist en Testât qu'il est. Je me dispense de vous mander des nouvelles, tant pour ce que j'en sçay peu, que pour ce que je courrois sur les brisées de MM. les ambassadeurs qui ne vous en sont jias chiches.

M. d'Elbène vous dira luy mesme des siennes. M. flluillier est en santé et à vous. Pour moy, je ne puis estre, Monsieur, que vostre, etc.

De Paris, ce a3 avril iG3'i *.

' On ne connaît M. Le Large que par le grand ('•loge qu'en fait ici son ancien élève. Talicmant lui-même n'en dit rien et mentionne seulement (t. V, p. /i8/i) un célèbre chirurgien du même nom.

- Boileau a dit (salirc IX) :

Je laisse aux doucereux ce langajjc ajfclc.

■' Chapelain n'a pas recueilli, dans le volume déjà plusieurs fois cité de ses Poésies, les vers sur la convalescence de M"'" la duchesse de Longueville.

* Suit (f Sa) une lettre écrite en juin à Godcau, lettre dont je n'aurais rien à dire si l'on n'y trouvait une mention de ce «M. FavereauT», auquel Chapelain, en 1628 , avait adressé la préface de VAdono, préface qui fut sa première publication. Signalons, en passant, sur ce même Favereau de curieuses pages de M. Louis Audial, dans son livre intitulé : Un JUs d'Eslienne Pasquier. Nicolas Pasqiiier, lieutenant général el maître des requêtes. Etude sur sa vie et ses écrits {Paris , 1876, in-8°, p. 111-139).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

À i\P" LE CARDIi\AL DE RICHELIEU.

Monseigneur, après la gratification que j'ay reçeu de vostre bonté par les mains de M. des Roches \ il falloit ou que je fusse téméraire , si je vous en voulois remercier, ou que je fusse ingrat, si je manquois à vous en tesmoigner du ressentimeut. Mais j'ay eu toute ma vie en telle horreur la mesconnoissance, qu'il m'a semblé qu'en quelque façon il valoit mieux vous manquer de respect, entreprenant de vous escrire, que de vous laisser prendre opinion que je fusse insensible à vos bienfaits. Il est certain qu'il suffîsoit de la réputation que vous m'aviés donnée par l'estime des petites productions de mon esprit , et qaaprès mie si glorieuse approbation de mon zèle , je n'avois plus rien à souhaitter. Je me lenois mesnie payé de tous les services que j'espère de vous rendre un jour et louois Dieu de m'avoir proposé en vous un objet digne d'estre honnoré de toute l'estendue de mon courage. Le vostre. Monseigneur, qui ne sçauroit agir communément, ne m'a pas voulu traitter selon mon mérite, mais selon sa grandeur. Vous vous estes regardé vous mesme et avés mieux aymé me surcharger de vos libéralités, que de ne pas satisfaire

à vostre générosité extraordinaire. Vous m'avés surpris par vostre largesse présente; vous m'avez fait asseurer qu'elle contihueroit à l'avenir ^ et avés voulu que je creusse que le Roy me feroit du bien par vostre recommandation.

Toutes ces grâces , Monseigneur, me sont d'autant plus chères, que je m'en reconnois le plus indigne, et à vous elles sont d'autant plus glorieuses, que vous navés esté sollicité à les faire que par vostre seule inclination à soulager la mauvaise fortune d'autruy. Le ciel vous garde les récompenses que la terre ne vous sçauroit donner. Pour nioy, j'attens vos commandemens avec impatience et me promets devenir, en les exécutant, plus capable de mériter les effets de' vostre bienveillance. C'est encore une faveur dont je vous supplie de couronner celles que j'ay desjà reçeues de vous en si grand nombre, afin que je me tienne confirmé en vostre grâce , et puisse prendre à juste titre le nom, Monseigneur, de vostre, etc.

De Paris, ce [en Wajic]juin i634.

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