‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 120 sur 134 · À M. D'ABLANCOURT · texte numérisé non relu

À M. D'ABLANCOURT

Vous estes bien fascheux d'abandonner ainsy, je ne dis pas seulement l'Académie dont vous estes un si ferme pdier, mais encore vos amis particujiers dans le fort de leurs affaires. Il faut avoir de l'affection de reste pour vous pardonner ces duretés là. Je vous les pardonne cependant pourveu que, devant que de partir \ vous voyés ces trois

mont {Mémoires de M"' de Montpensier, t. Il, i858,p. .3') a).

^ M. Littré emprunte à un document du xvi° siècle {Mémoires de Condé) cette phrase : «Le procès est sur le bureau,)) el à un poêle du xv' siècle, Guillaume Coquillarl, celle autre phrase : wles pièces dessus le bureau.)? On lit dans le Dictionnaire de Trévoux :« Bureau. . . C'est aussi la table sur laquelle le rapporteur met les pièces d'un procès qu'il rapporte. El c'esl en ce sens qu'on dit ([u'il est au bureau, (pi'il a mis un procès sur le bureau. . .))

* M. Lillré n'a cité, sous le mol agenda, que le Turcaret de Le Sage. Dans le Dictionnaire de Trévoux on avait cité ce vers de La Fontaine :

Attendez que je voie un peu notre agenda.

" Perrol partait pour la campagne, probablement pour la terre dont il portait le nom. On sail qu'aujourd'hui Ablancourt est toute une petite commune du département de la Marne, dans le canton de Vilry, à 1 h kilomètres de Chàlons. Taliemant des Réaux (t. V, p. 20) dit du sieur d'Ablancourt : «Il s'esl acoquiné à la province, et il ne vient presque plus icy que quand il a un livre à faire imprimer.')

LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.

messieurs de CuuioiU, de La iNauve et de Canaye ' de la bonne sorte, je veux dire que vous leur facie's croire ce que vous croyés de inoy, particulièrement sur la probité et intégrité. Celuy qui a rendu Cicéron éloquent en nosire langue et luy a fait gaigner toutes les causes qu'il a voulu", me fera sans doute gaigner la mienne, s'il employé cette mesme langue éloquente en ma fii veur. Faittes le donc avec d'autant plus d'efficace que vous avés la justice et la vérité de vostre costé et par cet office puissant adoucisses l'noy l'amertunie que vous m'avés laissée en l'àme par celle si pronte résolution de partir de Paris. Je vous envoyé le nombre de placets que vous m'avés demandé tant pour vos conseillers que pour ceux que vous vous faittes fort

de faire solliciter par M' le président Perot '. Mais au cas que vous Tengagiés à me rendre cet office charitable, tesmoignés luy, s'il vous plaist, que mon ressentiment en sera d'autant plus grand que je l'ay moins mérité de luy et l'asseurés qu'il aura en moy à l'avenir un serviteur bien zélé et bien fidelle. S'il se donne celte peine, oblenés de sa bonté que ce soit avec cbaleiir et commed'une chose qu'il alîectionne. Car vous sçavés ce que c'est des ordinaires recommandations. Il suffira que ce soit la semaine qui vient et sans s'incommoder.

Je vous baise les mains de tout mon cœur et vous embrasse de la pensée en vous disant à Dieu.

Mercredyà inidy. i5 may )6io*.

' Nous connaissons déjà MM. de (lumont et de la Naine. Quant à Jacques de Cauaye,ii est mentionné dans les Portraits des membi-es du Porlemi^nt. On retrouve encore son nom parmi les parlementaires frondeurs, à côté de celui de Cumont, dans un pamphlet de i65a : L'esprit de guerre des Parisiens. \ oir Bibliographie es Mazarinades, par M. i.. Moreau (t. 1, p. 379).

- Perret d"Ablancourt avait Iradiiil les discours pour Quintius, pour la loi Manilia, pour Ligariaet pour Marcellus, dans le recueil intitulé : Huit oraisotis de Cicéron (Paris, in-Zi", i638).

^ C'était Jean Perrot, sieur de Fercourt, président aux enquêtes, cousin germain de Perrot d'Ablancourt. Palm, auteur d'une notice sur son intime ami d'Ablancourt, rappelle que la famille des Perrot est ancienne dans le Parlement et alliée à tout ce qu'il y a de plus illustre dans la robe. Voir, tant sur la famille que sur le président Perrot, les premières pages de l'étude M. R. Kerviler : Nicolas Pen-ot d'Ablancourt (Paris, 1877, gr. in-8°).

* Cette lettre a été imprimée par M. R. Kerviier dans l'élude que je viens de citer (p. 36 et 3 7). — Chapelain, le 19 mai, écrivait au duc de Longueville (f° 376) : «Les nouvelles d'hier [c'est à dire rerucs hier] du i3 may, cscriles par le Conte du Plessis-Praslin , sont que la résolution ayant

esté p;ise d'assiéger Thurin avec l'avant-garde qu'il commandoit, il attaqua le pont et le faux bourg de Po et, après un combat opiniastre, lo força, les six cens hommes qui le gardoienl ayant eslé tous ou tués ou prisonniers, et qu'en mesme temps le reste de l'armée avoit attaqué les dehors, du costé opposite , et les avoit emportés, si bien que la ville est maintenant as.siégée et de si près qu'il v a grande apparence de la prendre, ayant la citadelle pour nous. On parle fort d'une ligue achevée de conciurre entre le Pape et les Vénitiens pour la conservation de la liberté de l'Italie... Du costé do Hainaut nous attaquons par un siège formé Charlemont, et le Prince d'Orange, à ce qu'on mande, est desja descendu à la Philippine, et quant à ce qu'on a dit que les Anglois avoieni fournv i ou ôooi) hommes au Cardinal Infant, nous sravons certainement que cela est faux et que le Roy d'Angleterre a besoin de toutes ses forces contre l'Escosse qui est toute en armes. . . Les mauvais temps qui ont continué plus d'un mois ont travaillé l'armée. M' le Grand Maisire, et ont ruine son équipage; elle ne laii^se pas d'agir vertement. Nous n'avons rien encore de nostre armée navale qui devoit eslre à présent à la mer. Par ma précédente. Monseigneur, je vous escrivis le trouble où m'avoil mis la proposition qui me fut faille de la part de M" Mazarin comme se fai-

A M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, je m'abandonneray donc à la verve philosophique toutes les fois qu'elle me prendra, puisqu'elle vous divertit et que ses transports ne vous passent pas pour disparates'. Mais, pour ce coup, son taon ne m'a point pique ^ et sans ra'eslever à la contemplation, je ne traitteray avec vous par extraordinaire que de agihilihus et des nouvelles individuelles.

Le seigneur Tubero asjjire, dit -on, à l'instruction vocale au^si bien que littérale de nostre jeune prince pour faire le Plutarque dans cette Cour '\ Néantmoins il est fort réservé sur celte matière et je croy qu'on

tient cette chose plustost de quelque devin ou de quelque faiseur de conjectures que de sa propre confession. Je voudrois de tout mon cœur qu'il occupast cette place et que son ambition desguisée eust cette satisfaction , car en effet je voy peu de gens qui ayent plus de parties nécessaires à cet eraploy, et, s'il manque de quelques unes, il n'est pas de merveille " qu'un homme ne soit pas tout parfait. Avec tout cela je vous puis dire quoy que par pure divination que son désir sera vain et qu'il aura tiré son coup à faux, s'il est vray qu'il ait eu cette visée. Vous seréa estonné quand, quelque jour, je vous diray le nom d'une personne de vos amis qui craint ce que cet autre désire et qui fait autant de diligence pour destonrner de soy cet honneur que l'autre en fait pour en appro-

sant fort de la volonté de M' le Cardinal pour aller servir de secrétaire de l'Ambassade extraordinaire et plénipotentiaire auprès de luy à Cologne dans la négociation de la paix. Je vous escrivis aussy que j'espérois que le refus C|ue j'avois fait. . . auroil opéré qu'on ne m'en parlcroit plus, et que M" le Cardinal ne me feroit point faire par le Roy un commandement si contraire à mon inclination et à mon devoir...» Cliapelain termine sa lettre en suppliant le duc de Longueville de lui faire connaître ses intentions à ce sujet.

' On lit dans le Dictionnaire do Richolet : r Quelques-uns se servent de ce mot, quoique espagnol, pour signifier des choses dites à contretemps.» Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux disent : « Terme que nous avons pris des Espagnols , pour signifier écart, inégalité dans la conduite, dans le discours, dans la pensée. . .» M. Littré n'a trouvé le mot que dans des pages écrites après i6/io, dans les lettres de M""" do Sévigné, de M"' de Maintenon, dans les Mémoires de Saint- Simon. Le dictionnaire de Trévoux cite une phrase du docte Huet sur la dureté et les disparates de Properce.

^ Malherbe a employé cette métaphore ( OEu-

CUAPELAI.N — I.

très coinplèles, édition de M. Lud. Lalanne, t. I, p.3ia):

Et le taon des guerres civiles

Piqua les âmes des méchants.

" Citons ce passage de V Histoire de l' Académie française (t. II, p. 120) : r Quand il fut question de donner un précepteur au Roi (c'est du savant Naudé que nous apprenons ceci , et je me sers de ses propres termes), on jeta premièrement les yeux sur M. de La Motbe-le-Vayer, comme sur celui que le cardinal de Richelieu avoit destiné à cette ciiarge, tant à cause du beau livre qu'il avoit fait sur l'éducation de M. le Dauphin, qu'eu égard à la réputation qu'il s'étoit acquise , par beaucoup d'autres compositions françoises, d'estre le Pliitarque de ta France ; mais la Reine ayant pris résolution de ne donner cet emploi à aucun homme qui fût marié, il fallut par nécessité songer à un autre.» L'abbé d'Oli^ et ajoute (en note) que ceci est tiré du Dialogue de Mascural (p. 875).

* Descartes a dit dans les Mondes : «Ce n'est pas merveille, s'il faut une force assez sensible. . .» M. Littré, qui cite cette phrase, qui cite aussi les expressions: Ce n'est pas merveille de, Ce n'est pas merveille que, ne semble pas avoir connu l;i forme : // n'est pas de merveille que.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

cher'. Et peut estre l'ave's vous desja deviné par cette circonstance qui est de la fine et solide pliilosophie dont vous ne connoissés guère de gens qui facent vraye profession comme luy.

Le livre que je vous ay envoyé est mie enfilade de lieux communs* et les trois derniers articles de l'astrologie, magie et chimie' le sont telle;neut qu'ils en scandalisent tout le monde. Les anciens ne tomboient point dans ces crudités là et assaisonnoient les viandes qu'ils avoienl prises hors de chés eux de tant de délicats ingrédiens que le goust mesconnoissoit leur origine et les prenoit pour choses f)ropres à ceux qui les appresloient. Puisque vous avés dessein sur les mesmes matières, gardés vous bien de vous en rebutter jiour cela.

Vous sçavés que les sujets sont in medio posita et de tout le monde et que la louange de l'ouvrier est dans l'art et non pas dans les matériaux. Souvenés vous du vostre à meth'e les pierreries en œuvre et croyés certainement que, pour avoir manié celles cy, cet artisan ne se les est pas rendu propres et n'a point occupé la gloire que vous y prétendiés.

.le feray voir à iVP labbé de La Victoire vostre exultation* sur nostre naissante amitié '. Je sçay qu'elle luy passera pour un tesmoignage grand de celle que vous avés pour son mérite. Il verra aussy mon éloge dans la recommandation que vous failtes de mon j)rocès à M' vostre cousin ^ mais ce sera après luy avoir monstre l'ordre que vous m'en donnés si exprès.

' On a généralement ignoré que Chapelain avait été désigné, un moment, pour faire l'éclncation de Louis XIV'. Ce que l'on sait mieux, c'est qu'il fui, plus tard, question de lui pour l'éducation du fils aine de ce prince. C'est l'historien de l'Académie française qui nous l'apprend en ces termes (t. II, p. 137): ^^ Je parle d'une vertu rare : en voici un trait, dont je fournirai la preuve à qui voudra. Dès que M. le duc de Montauzier l'ut nommé gouverneur de M. le Dauphin, il jeta les yeux sur M. Chapelain pour la place de précepteur, et même obtint l'agrément du Roi, avant que d'en avoir parlé à M. Chapelain. Qu'arrive-t-il ? Que M. Chapelain résiste à M. de Montauzier, et refuse obstinément ce glorieux emploi, alléguant que sou grand âge le rendoit trop .sérieux, t:op infirme, pour qu'il pût se Qaller d'èlre agréable à un prince encore si jeune. Fant-il d'au Ires marques d'un parfait désintéressement?" Balzac (lettre XIX du livre XXII, faussement datée du 1 5 juillet 16/11, car elle est de plus d'une année antérieure à cette date) répondait ainsi à ce que lui écrivait son ami : «Je ne pense pas que celuy sur qui on jette les yeux pour l'instruction du Prince, soit un autre que celuy qu'on voudroit employer pour la négociation de la paix. Cesont des pensées qui ne luy font point de tort, et cette

destination qui le juge digne de choses si hautes et si importantes, ne luy doit pas estre désagréable, quoyqu'il n'ait pas dessein d'aider à la faire réussir. En cela, Monsieur, mes sentimeiis seront tousjours conformes aux siens; et soit qu'il aille à Cologne, soit qu'on le loge au Palais-Royal, soit (|u'il tienne bon dans son cabinet, je croiray qu'il ne se peut mieux faire que ce qu'il aura f,iil.-

' Le livre déjà mentionné de La Mothe le Vayer : De l'insti-uction de M. le Dauphin.

^ Dans l'édition des Œuvres de François de La Mothe le Vayer (Dresde, 1759), voir les l)agcs 254-397 du tome I" pour VAstrohpc judiciaire, les pages 3 a 7-.'^.') 3 pour la Clujmie, les pages 353-879 pour la Magie.

* Ce mot n'est dans aucun de nos dictionnaires vieux ou nouveaux. Chapelain l'a tiré du latin exsullatio qu'il avait surtout trouvé dans Sénèque. auteur qu'il lisait beaucoup.

^ La joie excessive, \'e.rultation de Balzac venait de se manifester dans une lettre déjà citée (n° X\!ll du livre XXU) : «Que j'ay leu de bon cœur l'article de vostre lettre, où vous me parlez de Monsieur l'abbé de La Victoire, et que je nii' resjouis de celte société renouvellée!.. .''

* M. de la Nauve, souvent nommé déjà.

L'homme à tjui en veut Thubero (sic) touchant le roy de Suède est nostre amy M" Silhon qui a dit quelque chose de ce prince dans sa préface sur le livre de M' de Rohan ' qui pouvoit estx-e interprète' à témérité ou à précipitation. Mais ça esté bien plus modestement que Tinstructeur n'a voulu faire croire et je vous diray bien qu'il en est demeuré quelque petite amertume sur le cœur à l'accusé.

Le vœu du Roy ne se voira, comnie je croy, qu'avec la seconde partie des œuvres chresliennes de nostre double evesque", et, pour les Horaces, les comédiens qui ne les ont encore représentés que trois fois au peuple' et qui en sont les maistres parce qu'ils les ont payés, ne souffriront pas qu'on les imprime sitost et ainsy M"" vostre niepce sera encore quelque temps sans en pouvoir eslre divertie ". Mais qu'elle se console sur ce que ce n'est pas le Cid.

J'ay veu tout ce que vous mande M' Bo-

nair et tout ce que vous luy mandés. Je souhaitte plus que luy que vous soyés payé d'une penlion si légitime, mais je ne l'espère pas tant, et quoyqu'il n'y ait rien de nouveau qui m'en face douter, j'en doute néantmoins et vous conseille de la mettre au catalogue defuturis conliagentibus. Si la chose a bon succès, je m'offre pour gardien fidelle, encore que ce soit un soin que je ne suis capable de prendre avec joye que pour vous.

M' Silhon sçaura vostre souvenir et M' d'Ablancourt vostre estime. Le dernier est allé en Champagne porter à M' le Cardinal son Tibère qu'il luy dédie \ Après le présent fait, je croy que nous en aurons et que ce sera par mes mains que passera le vostre. M' de La Chambre a veu toute la tirade de vostre lettre sur son livre* et en a pris volontiers la copie que je luy avois préparée. Le Père Mersene vous baise fort les mains et m'a asseuré que M' Descartes a

' Silhon , dans la Préface du Parfait capitaine (Paris, Aug. Courbé, i638, in-h"), avait sévèrement blâmé tt l'extrémité de vaillance n du feu roi de Suède. Voici un extrait des deux pages (non numérotées) où Silhon condamne, lout en Tadmiranl, la trop bouillanle ardeur de Gustave- Adolphe: «La précipitation dont il usa à Lulzen, où il n'avoit besoin que d'un peu de patience pour vaincre, est inexcusable, et il n'y a pas lieu de colorer ny de défendre son procédé, d'avoir sans nécessité mis en hazard avec sa personne lout le fruit de ses peines passées, et toutes les

espérances de sa future grandeur Encore

Gaston de Foix est -il moins à blasmer, pour s'estre précipité en un péril manifeste, à la journée de Ravenne, et pour avoir souillé par sa mort le gain de cette bataille. Car outre (ju'ii se trouvoit alors en la fleur de sa jeunesse, où l'impétuosité et la violence sont plus pardonnables, qu'en un êge plus meur et plus avancé, la mort de ce prince fut plustost l'effet d'un soudain mouvement de courage, et d'une surprise de juge-

ment, que le fruit d'une témérité préméditée, comme la mort du Roy de Suède, il

^ Godeau, évéque de Grasse et de Vence.

•' Ce renseignement sur les trois représentations d'Horace qui avaient été données avant le 19 mai 16/10 a échappé à l'attention de M. Taschereau et à celle de tous les autres historiens de Corneille.

^ Marie de Campaigno , fille de François Patras de Campaigno et d'Anne Guez, venait de se marier (février 16/10) avec Rernard de Forgues, seigneur de Neuiilac, maréchal des camps et armées du Roi. Voir sur celte nièce de Balzac une note des Mélanges historiques de 1878, p. I108 , et divers renseignements dans les pages 5o8, 7/18, 807, 822 du même recueil.

* C'est-à-dire le premier volume de sa traduction des Annales de Tacite (Paris, 16/10, in-8''). — Le cardinal de Richelieu était à Soissons le 18 et le 20 mai 16/10 {Recueil de M. Avenel, t. VI, p. 691-69/1).

* La lettre déjà citée qui, dans l'in-folio de

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

receu vostre lettre. Il m'a confirmé ce que l'on m'avoit dit que les Anglois nous ravissoient cet excellent homme '.

M' L'Huiliier ne me voit point sans que vous facie's la plus agréable part de nostre entretien. M' de La Thibaudière m'a fait rhonneur de me visiter, où il fust tousjours parlé de vous, et de M' Coustard duquel je voy qu'il est passionné, et certes c'est un esprit non commun et qui seroit bon , s'il estoit bon '.

J'ay leu à M" la marquise de Rambouillet ce que vous promettes de dire de Fabius Maximus, son parent, et des Decies, Brutes ^ etc., qui, tout au moins, luy touchent par alliance. Elle a esté ravie de la promesse , mais elle le sera bien plus de l'effet qu'elle craint qu'il ne vienne que lorsqu'elle n'y sera plus. Elle est vostre admiratrice et vostre partisane * et moy, je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, oe 19 niay 16/io.

À M. LE MARQUIS DE MO->TALZIEK

EN ALLEMAG>E.

Monsieur, par la response que je receus

du bon Epestein en luy envoyant nostre dernière despesche pour vous, je reconnus que vous l'aviés embarassé par les nouveaux ordres que vous luy donniés de vous faire tenir vos paquets parNancy, pour ce qu'il n'a point de correspondance en cette ville là , et qu'il craint qu'en les envoyant par cette voye, ils ne courussent fortune de se perdre. Si M' de la Perche eust peu demeurer un peu davantage à Paris et conférer de cette affaire avec le bon homme, nous eussions pris nos mesures pour cela et eussions réglé ce nouveau commerce. A faute de cela, nous avons continué comme auparavant par Basle, la voye estant seure, quoy que longue; s'il revient bientost, nous résoudrons pronteraent ce qu'il faudra faire et vous en donnerons avis. Pour nouvelles, je suis dans le fort de ma sollicitation et vous puis jurer qu'elle me couste plus que ne fera la perle de mon procès si mes juges sont ignorans ou injustes. Toutes nos illustres sen remuent le plus obligeamment du monde et l'une d'entre elles, qui tient la première place dans vostre estime \ à donner le bransie h (ont le bel hostel de Coudé en ma faveur. Quand vous luy escrirés , je vous prie de luy marquer que je vous l'ay mandé avec res-

i665 (p. 853), porte la fausse date du i5 juin j6ii.

' Malgré la confirmation faite par io I*. Mersenne de ce qui avait été dit du départ de Descartes pour l'Angleterre, le philosophe ne quitta pas la Hollande, comme nous l'avons déjà rappelé.

- C'est-à-dire si l'homme lui-même était bon , si, en d'autres termes, son cœur valait son esprit.

^ Balzac avait dit (lettre XVI du livre XXII, p. 853) : «Pour moy, je voudrois bien dire quelque chose à nostre héroïne, sur le subjet des Brutes, des Scevoles,des Caaiilles, des Fabricos, des Scipions, des Calons, des Césars et des Mecœnes. Mais pour cela il faut plus de gayelé que je n'en ay ; et si vous ne priez vostre Dieu de l'es-

prit et de la lumière de dissiper les nuages de mon âme, tout y est triste et noir au delà de ce i|ui se peut imaginer.'!

'' Le mot partisane, qui a été signalé par .M. Littré, pour le xv" siècle, dans les Mémoires (!e PhiHppe de Commynes, et pour le xvi" siècle , dans V Histoire univei'selle de d'Aubigné, n'a été aperçu par lui dans aucun écrivain du grand siècle. Il s'est cru obligé de descendre jusqu'au milieu du xvui' siècle pour trouver le mot partisane dans une lettre de Voltaire, mais les auteurs du Dictionnaire de Trévoux ont cité l'emploi de partisane dans une lettre de i636 , cila. lion suivie de celle observation : «Ce mot, bazardé par quelques écrivains, n'a pas fait fortune.^

' M"' de Rambouillet.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

sentiment extrême et vous ne liiy dires i-ien que de vray.

Avec cette vexation d'esprit croyés vous que l'on puisse songer à rien de raisonnable et ne craignes vous pas que dans ce que je feray après Parrest , il ne se coule beaucoup de mots barbares et de pensées qui sentent le cbicaneux'?

On a fait un factum de l'affaire de iM' de Croisilles que je croy que M"' Paulet vous envoyera. Un de mes amis qui est intelligent m'a dit rpi'il estoit fort bien fait et qu'il portoit sa créance à sa justification entière. Je le verray entre cy et huit jours et vous en manderay mon sentiment'. Quelqu'un me dit hier que celuy qui le chargeoit s'estoit absenté et retiré en Angleterre ^ et qne les dépositions des tesmoins sont toutes pleines de contradictions. Dieu vueille qu'il en sorte à son honneur !

\P le marquis de Pisani part, après demain, pour l'armée de M' le G[rand] M[aislre] '. H m'a dit ce jourdhuy que sa trouppe est si grande et si considérable par la qualité des

personnes qui la composent qu'elle pourra passer pour un renfort à l'armée. Ils sont trente Maistres entre lesquels il y a deux. Princes et quelques Ducs. M' de Saint-Maigrin en est aussy * qui a tardé jusqu'à présent à cause d'un procès qu'il avoit et qu'il a gaigné. Il dit qu'il y alloit de plus de quatre vingts mille escus pour luy.

Je voulois obliger M' le Marquis de Pisani à vous escrire , du moins en partant. Mais il m'a pi'ié de considérer qu'il estoit paresseux et que, sur son départ, il avoit înille affaires comme si celle là ne devoit pas estre la principale. En un mot nos amis ayment fort leurs aises et se fient bien en nostre foy louchant l'affection qu'ils ont pour nous.

M° la Marquise de Sablé a eu une bien grande joye du souvenir que vous avés d'elle et a pris bien du plaisir à voir ce que vous me mandés sur son sujet et sur celuy de nostre nouveau maistre de la Poétique '^. Ce n'a pourtant pas esté sans quelque remors dans l'imagination que le mespris qu'elle nous en a fait n'ait fait cette mauvaise im-

' On trouve chicaneur dans Rabelais (Pantagruel), dans Bouchet (Serees), dans les Cent nouvelles nouvelles, dans les Poésies de Ronsard, dans les Satires de Régnier, etc., mais je ne trouve chicaneux nulle part. Ce n'est, du reste, autre chose que la forme familière que la prononciation de la conversation d'alors donnait à tous les noms en eur.

^ On conserve à la Bibliothèque Nationale plusieurs pièces relatives au long procès de l'abbé de CroLsilles, notamment {Collection Du Puy, vol. 65 1, folio 1^9) une pièce imprimée ( h pages in-folio), sans date (mais de i6/i6),qui débute ainsi : Plaise à nos seigneurs de Parlement les trois chambres assemblées avoir pour recommande' en justice le bon droict de M. J. B. de Croisilles , preslre , prisonnier en la conciergerie du palais depuis huict années , contre damoiselle Espei'ance Levrault , partie civile. J'y ai vainement cherché le /actwwi qui , d'après Chapelain, parut en mai 1660.

^ Tallemant des Réaux {Historiette CXIt : Croisilles et ses sœurs) nous apprend (t. III, p. 35) que Van Broc «cessa de poursuivre après la mort de Monsieur le Comte [6 juillet i64i] , voyant qu'il n'y avoit plus de bénéfice à tenir.»

* L'armée commandée par le maréchal de la Meilleraye entra dans le Hainaul, investit Charlemont, abandonna bientôt cette place, et alla assiéger Arras, qu'attaqua, d'un autre côté, l'armée commandée par le maréchal de Chàtillon.

* Jacques Stuer [et non Estuer] de Caussade, marquis de Saint-Mégrin , fut colonel d'un régiment de cavalerie et capitaine des chevau-légers de la garde du roi, etc. Il fut tué, en juillet i652, au combat de la porte Saint-Antoine. Il est question de lui dans presque tous les mémoires du temps.

^ Jules Pilet de la Mcsnardière.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

pression eu iiostre esprit et n'ait aiiisy ruiné lestime qu'il eust peu acque'rii' sans cela.

.\r Courart vous envoiera la copie de la lettre dont je vous parlois dans ma pre'cédente, oiî vous verres que ce n'est point Mfe'nage] qui a ruine' de réputation M[esnardiere], mais luy-raesme.

Vous aure's sceu la mort de Vaillac ' tué par Camiliac^ en duel au retour de Fiémont sur le chemin de Grenoble. Le malheur est arrivé par son second qui , s'estant laissé tuer d'abord , donna moven au second

de Camillac de venir à luy et de luy ayder à tuer son homme. Il est fort plaint, et eu mon particulier, j'y a y regret à cause de luy et n cause du marquis de Plamarens, son ani) intime et qui en sera inconsolable '\

W de Chalais s'est sentie infiniment obligée de ce que vous m'avés escrit pour elle et est vostre admiratrice aussy bien que vostre servante très humble. Elle est partie d'aujourd'huy pour Bourbon.

Je suis. Monsieur, vostre. etc.

De Paris, ce 21 may i6io'.

' C'était l.oiiis, marquis de Vaillac, fils de Louis de Gourdon , seigneur de Genouillac , comte de Vaillac, et de Françoise de Cheiradour, dame d'Aubepeyre. Voir dans le Moréri de 1 7Ô9 la généalogie de la maison Gourdon de Genouillac (t. V, p. 3o6).

* Sic pour Canitlac. Ce gentilhomme appartenait à cette famille dont les mél'ails donnèrent tant d'occupation à MM. les Commissaires chargés de tenir les Grands jours. Voir les Mémun-es de Fléchie)- sur les Grands jours d'Auvergne en i665 (Paris, Hachette, 1862, p. 56-70, 975- 382, etc.). Déjà, Tannée précédente, les deux advers;\ires avaient cherché à se rencontrer. Le cardinal de Richelieu écrivit, le 39 juin i6'.i[), d'Abbeville au maréchal de la Meilleraye (Recueil de M. Avenel, t. Vil, p. 207): «Ma nièce m'escrit que le jeune Caniliac est parti de Paris en poste , pour aller à Hesdin , où est M. de Vaillac, pour se battre avec luy. M. le Grand maistre les l'era , s'il luy plaist, arrester tous deux, il les envoiera icv séparément." Le 97 octobre iGûi {iijid., p. 998), le cardinal recommandait au surintendant de «faire prendre le beau Caniliac.» Le 2^1 du même mois, Boutliillier {ibid., p. 398, note a) s'était |)lainl à RicheUeu de «l'insolence d'un gentilhomme, qu'on appelle le beau Caniliac,'' qui bouleversait toute l'Auvergne, ajoutant : ffCe beau Caniliac est celuy qui tua Vaillac, comme sçayt Vostre Eminence; il a faict bien d'autres pires actions, à ce qu'on dit, que cellelà, pour lesquelles il ne pourroil esviler la mort, son procès luy estant faict. . . Je voudrois de bon cœur qu'il fust dans la Bastille, ri On Ut dans la

Gazelle du 26 mai iG'jo (p. 3oG) : n De Grenoble, le 19 mars.) Le comte de Vaillac et le sieur de Caniliac, s'estans rencontrés sur le chemin d'Italie en suite d'une vieille querelle, le premier est demeuré mort sur la place.»

' Le marquis de Flamarens vengea la mort d'' son ami en tuant le meurtrier, comme nous l'apprend M"' de Montpensier(.Um«(re.ç, t. II, i858. p. 1 1 3) : T Le marquis de Flamarin fut tué [au combat de la porte Saint-Antoine, juillet 160 a], dont j'eus beaucoup de déplaisir, étant mon ami particulier depuis le voyage d'Orléans, où il m'avoit suivie et très bien servie. L'on lui avoil prédit (pi'il mourroil la corde au cou , et il l'avoit dit souvent pendant le voyage, s'en moquant et le disant comme une chose ridicule, ne se pouvant persuader qu'il seroil pendu. Comme Ion alla chercher son corps, on le trouva la corde au cou en la même place où ([uelcjucs années auparavant il avoit tué Caniliac en duel.»

' Chapelain, le a 3 mai, écrit à M' Bouchard, à Rome (f 38o, v°) : rpour la Congiura de M' l'abbé de Retz, je vous confirme que c'est un ouvrage différent de celuy de M' Mascardi , quoique ce soit le mesme sujet qu'il traitle et (pie le travail en est assésbeau, sinon pour aller du pair avec l'italien , au moins pour ne luy céder de guères , ce qui n'est pas une petite louange pour un jeune seigneur ni un petit augure de la grande capaciti' qu'il aura un jour dans les matières politiques. 11 travaille maintenant sur la vie de Moyse à peu pre> avec le mesme dessein de ce père espagnol qui sur celle mesme vie a Iraillé presque toutes les questions d'Estat et de guerre sous le litre de

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

À M. DE BALZAC

Monsieur, il y a apparence que vous vous estes despilë contre Totila de ce qu'il ne vous rendoit point le secours de ses mains qui vous est si nécessaire et que vous vous estes lassé de faire son office en m'escrivant avec les vostres mesnies. Car je n'ay eu nulles nouvelles de vous par luy ni par vous de cet ordinaire, ce qui me fait plaindre au double de ce que [je] faisois sa maladie qui cause ce désordre et qui me prive d'une de mes plus grandes consolations. Mais bien que ce défaut me laisse à sec et ra'oste le moyen de vous entretenir à l'ordinaire, il ne faut pas laisser de vous escrire à l'ordinaire puisque

j'ay les mains libres et qu'il me cousle peu d'escrire des choses de peu.

Vous me demandiés par l'une de vos précédentes ' si l'épithète de Grand que j'avois donné à Ronsard estoit sérieux ^ ou ironique et vouliés mon sentiment exprès là dessus. J'avois alors beaucoup d'autres choses à vous dire plus nécessaires que celles là , et à peine avois-je assés de temps pour vous le dire. Maintenant que je suis sans matière et sans occupation, je puis bien prendre celle-cy pour remplir ma page et satisfaire à vostre désir plustost tard que jamais.

Ronsard sans doute estoit né Poète autant ou plus que pas un des modernes, je ne dis pas seulement francois, mais encores es- |)agnols et italiens. Ça esté l'opinion de deux grands sçavans de delà les Monts, Sperone^

Goveimador Chrisliano. Je n'en ay encore rien veu et n'ay encore rien à vous dire. . . J'ay fait que M' l'alibé de Chaslillon a parlé à S. Em. de l'ancienne afîection qu'il [le poète Bracciolini] avoit pour cette couronne, de son mérite , de ses ouvraj^es et de sa iiaute réputation dont fUe demeura très salisiaille et tesmoigna d'estre bien aise d'apprendre tout cela. L'office se fit en présence de M' Mazarin qui appuya tout ce que dit nostre amy et luy fut un lesmoin très favorable de toutes les vérités que je i'avois obligé de dire. . . Rendés-luy grâces de ma part de son beau Poème de la Bulgaréide. . . L'Académie travaille tousjours au Dictionnaire, et avance comme dans les Compagnies, c'est-à-dire lentement. Entre plusieurs ouvrages des Académiciens [depuis] deux jours il s'en est publié un de grand applaudissement, qui est les Annales de Tacite en françois; j'entends les cinq premiers livres de la traduction de M' d'Ablancourt.r Ces dernières lignes, qui nous apprennent d'une manière si précise la date de la publication du premier volume du Tacite traduit par d'Ablancourt (aimai i6io), ont été reproduites par M. Livet [Histoire de l'Académie française, t. I, p. 385). A la suite de la lettre à Bouchard, on trouve (f 38i, v°) une lettre du 96 mai à la marquise de Flamarens. Cha-

pelain lui parle du mariage «de M"° vostre bellesœur où ny ]\r vostre mary ni vous n'avt's \oulu assister ny contribuer." H lui conseille d'éviter tout procès, ajoutant : «Je le plains [M. de Flamarens], je vous plains, je me plains moymesme qui , pour surcharge de malheur, comme si mes pertes passées et peut-estre futures ne sutfisoient pas pour me terracer, me vois encore à la veille d'estre accablé par le mal qui vous pend sur la teste. w

' La lettre dont parle Chapelain est la lettre WII du livre XXII, si mal datée du 1" juillet 16^1 (p. 854).

* On a reproduit, dans le tome second du Tableau de la poésie française au ivi" siècle (édition donnée par M. Jules Troubat chez Alph. Lemcrre, 1876, petit in-iQ, p. 69-72), la plus grande partie de la présente lettre, depuis les mois : Vous me demandiez, jusqu'aux mots : qui ont le bon goût de l'Antiquité. Mais la reproduction n'a pas été des plus exactes, et, par exemple, on n'a pas laissé au mot épithète le genre masculin que lui attribue Chapelain, comme Balzac et comme Vaugelas, mais on a imprimé: était sérieuse.

^ Voir sur Sperone une note sous la lellre CCLXV du présent volume, p. 892.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

et Castelveli-o ', dont le dernier, comme vous avés peu voir dans les livres que je vous ay envoyés, le compare et le préfère à son adversaire Garo^ dans la plus belle chose et de plus de réputation ({uil ail jamais faitte, et le premier le loue ex professa dans mie élégie latine qu'il fit incontinent après la publication de ses Odes Pindariques. Mais ce n'est pas plus leur sentiment que le mien propre qui m'oblige à rendre ce tesmoignage de son mérite. Il n'a pas , à la vérité, les traits aigus de Lucain el de Stace, mais il a quelque chose que j'estime plus qui est une certaine égalité nette et majestueuse qui fait le vray corps des ouvrages poétiques, ces autres petits ornemens estant plus du sophiste et du fléclamaleur que d'un esprit véritablement inspiré par les Muses.

Dans le détail, oii^ je le trouve plus approchant de Virgile, ou, pour mieux dire, d'Homère que pas un des poètes que nous connoissons, et je ne doute point que, s'il fut né dans un temps où la langue eustesté plus achevée et plus réglée , il n'eust pour ce détail emporté l'avantage sur tous ceux qui font ou feront jamais des vers en noslre langue. Voilà ce qui me semble candidement de luy pour ce qui regarde son mérite dans la Poésie françoise. Ce n'est pas, h celte heure, que je ne luy trouve bien des défauts hors de ce feu et de cet air poétique qu'il possédoit naturellement, car on peut dire qu'il esloit sans art et qu'il n'en connoissoit point d'autre que celuy qu'il s'esloit formé luy mesme dans la lecture des Poètes grecs et latins, comme on le peut voir dans le traitté qu'il en a fait à la teste de sa Franciade, d'où vient cette servile et désagréable imitation des anciens que chacun remarque

dans ses ouvrages , jusques à vouloir introduire dans tout ce qu'il faisoit en nostre langue tous ces noms des Déités grecques, qui passent au peuple, pour qui est faitte la poésie, pour autant de galimatias, de barbarismes et de paroles de grimoire, avec d'autant plus de blasme pour luy qu'en j)lusieurs endroits il déclame contre ceux qui font des vers en langues estrangères , comme si les siens , en particulier, n'estoient pas estrangers et inintelligibles.

C'est là un défaut de jugement insupportable de n'avoir pas songé au temps où il escrivoit, ou une présomption très condaiinable de s'estre imaginé que pour entendre ce qu'il faisoit, le peuple se feroit instruire des mystères de la religion paycnne. Le nicsme défaut de jugement paroisl dans son grand ouvrage, non seulement dans ce menu de termes et matières inconnues à ce siècle, mais encore dans le dessein, lequel, par ce que l'on en voit, se fait connoistre assés avoir esté conceu sans dessein , je veux dire sans un plan certain et une œconomie vrayment poétique et marchant sinq)lemenl sur les pas d'Homère et de Virgile, dont il faisoit ses guides, sans s'enquérir où ils le menoient. Ce n'est qu'un maçon de poésie el il n'en fust jamais architecte, n'en ayant jamais connu les vrays principes ny les solides fondemens sur lesquels on bastit en seurelé.

Avec tout cela, je ne le liens nullement mesprisable et je trouve chés luy, parmy cette affectation de paroistre sçavant, toute une autre noblesse que dans les afféteries ignorantes de ceux qui l'ont suivy et jusqu'icy, comme je donne à ces derniers l'avantage dans les ruelles de nos dames , je croy qu'on

' Voir sur Caslelvetro une note sous la lettre CCGXL du présent volume, p. 5o5.

2 Voir sur Caro (Anniltal) une note sous la lettre CCCXXXV du présent volume, p. ^97.

^ Cet où a été supprimé dans l'édition définitive du premier ouvrage de M. Sainte-Beuve

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

le doit donner à Ronsard dans les bibliothèques de ceux qui ont le bon goust de l'Antiquité '.

J'aurois encore beaucoup de choses à dire, mais le papier s'accourcit et il faut que j'y garde place pour vous asseurer dix ressenlimenl que M° de Ranib[ouillet] a eu de la nouvelle asseurance que je luy ay donnée que vous travailleriés à sou discours, comme aussy de la joye que M" Silhon et Ablancourt ont eu de sçavoir qu'ils ont part en vostre souvenir ; ils vous baisent tous deux les mains de tout leur cœur et le dernier vous envoyé par moy ce qu'il a traduit de Tacite et que j'ay envoyé, il y a trois jours, au bon M' Rocolel.

Ne vous mettes point en peine du compliment pour l'autheur des vérités françoises ■; il se fera à vostre contentement. J'ay fait donner en main propre à M' Bonair le paquet

qui s'addresse à luy. Je ne doute point qu'il ne vous rescrive. Mon procès me persécute lousjours.

Je suis. Monsieur, vostre , etc.

De Paris, ce 27 may 16/10.

J'ay visité M' l'abbé de La Victoire sur vos ordres et pour luy monstrer ce que vous m'escriviés de luy. Il le ressentit extrêmement et me tesmoigna pour vous une constante estime et une amitié non commune. Il me dit mesme qu'en un festin où estoient tous les bons favoris ^ et les tiercelets de favoris ' dont il estoit l'un, il avoit veu avec plaisir extrême reschauffer M' de Ghavigny ^ sur vostre sujet et '^ vous penserés aisément qu'il ne demeura pas muet. En un mot vous y eustes toutes les voix et en cette occasion au moins vostre vertu fut payée de légitimes louanges '.

' M. Sainte-Beuve a rappelé (p. 69) que Chapelain était fils de Jeanne Corbière, t fille ellemême d'un Michel Corlnère, ami particuHer de Ronsard, et avait été nourri par sa mère dans l'admiration du vieux poëte.n M. Sainte-Beuve n'a pas manqué (p. 67-69) de citer l'opinion exprimée sur Ronsard par Balzac dans son Si" entretien et dans la lettre à laquelle répond ici Cbapeiain.

- Nous avons déjà vu (lettre CCCLXXII) que c'était M. de Bienviile.

" Les favoris du cardinal de Riclielieu.

^ C'est-à-dire les favoris d'un ordre inlerienr. C'est un terme emprunté au langage de la fauconnerie. Régnier a employé l'expression : tieirelets de poètes. D'autres ont dit : tieixelels de savants.

' On sait que Léon Bouthillier, comte de Chavigny, fut un des agents les plus dévoués, mais aussi les plus aimés du cardinal de Richelieu.

'* Je remplace a par et, la méprise étant évidente.

' Chapelain (r°388, v°) écrit à Montauzier, le 28 mai, lui faisant d'abord l'éloge de M. delà Perche : «Vous estes heureux d'avoir un si honneste homme autant à vous qu'il l'est...'); lui

parlant ensuite bien malicieusement de La Mesnardière:«J'adjousteray que ce bon seigneur pour marque de son habileté et de la grande intelligence qu'il a de la langue latine, outre les choses remarquées par cet amy de M" Conrart [ Moïse Amyraut], a pris Cirenœus pour un poète élégiaque encore que ce ne soit que le pais de Callimaque-,1 lui donnant enfin les nouvelles que voici : «Vous verres sans doute dans la despesche de M' Conrart qu'il s'en va à Bourbon avec sa famille pour guérir de tous leurs maux. C'est un malheur pour moy qui tire beaucoup de satisfaction d'une amitié aussy solide que la sienne. . . Celuy [le siège] de Charlemont ne s'est point commencé et le bruit court que nous allons vers Mommedy ou Thionville. Le brave Vivans estant allé à la guerre avec 200 chevaux et, comme on dit, n'ayant pas bien fait battre le bois où il vouloit dresser une embuscade, a esté attaqué et battu des ennemis qui l'avoient dressée et il en est demeuré des nostrcssans combat, en fuyant, plus de 60, dont il est cruellement mortifié. Je croy que cela ne desplaira pas trop à quelques femmes que vous avés au Marais [c'est-à-dire aux dames de Clermont].î5 Le surlendemain, Cba-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, si ce n est que par paresse que je n'ay point de lettre de vous ces deux derniers ordinaires , je prens patience et vous le pardonne, mais si c'est par maladie ou par quelque fascheux accident, je ne vous le puis aussy pardonner. Vous m'esles plus responsable de vostre santé' et de vostre tranquillité que de toute autre chose et je me puis passer, à un besoin, que vous m'escrivie's , mais non pas de vostre santé et de Tasseurance que rien ne trouble le repos de vos belles estudes. Durant l'inquiétude où j'en suis , je ne sens presque point celle que me donne M" le duc de Longueville à la veille de donner une bataille sur les conlins de la Bohême qui doit vuider la question de la liberté de l'Europe et de ma fortune particulière, ny celle que j "a y de voir traisner mon procès dans l'incertitude de l'événement. Je voulois poursuivre mes lamentalions lorsque le valet de Rocolet m'a rendu vostre despesche du •?.■] may par laquelle je voy, grâces à Dieu , que mes appréhensions esloient vaines.

Vous m'avés bien satisfait d'approuver mes sentimens sur le sujet de la gloire '. Je

n'en oserois pas respondre comme vous, mais néantmoins puis-je asseurer que, quels qu'ils soient, ils sont ingénus et que, s'ils ne vont au but de la vérité, ils y visent de toute leur puissance, et icy je vous feray une déclai'ation que peut estre vous ay-je desja faitte, que l'amour de la vérité me possède à im point qu'avec vostre amitié j'en fais la principale consolation et pasture de mon esprit, et cette inclination estant un bien qui n'est en prise ni de M' de Bullion ni des Espagnols, je m'en tiens si riche que, quelque disgrâce qui me puisse arriver, je ne croirav jamais estre ruiné et penseray avoir quelque chose de meilleur que ceux qui m'auront mis en chemise.

Geluy sur lequel quelques uns ont jette les yeux pour mettre en pratique la théorie de M' de La Mothe est celuy là raesme que vous avés imaginé *. Mais vous m'en croirés , s'il vous plaist, comme à un homme qui sçait le fons de ses pensées, cette pensée d'autniy le centriste, quoyqu'elle soit la plus avantageuse qu'on peust avoir pour luy et bien qu'il soit résolu à s'accommoder à la volonté de ses maistres; si la chose arrive, il est très esloigné de tesmoigner qu'il en fust bien sise et n'obéira qu'à regret. Il connoist la Cour extrêmement et en est fort déduppé'. 11 sçait Testât présent des choses et la grande

pelaiu adressa (P 889, v°) au marquis de Gesvres une leltrc de recommandation et d'éloge pour le beau-frère de M. Conrart, run fort honnesle gentilhomme qui commande, ce me semble, le régiment de Bretagne comme premier capitaine et qui a aussy l'honneur d'estre de vostre brigade."

' La lettre dont parle ici (.hapelain est la lettre XIX du livre XXII, laquelle, comme il nous l'apprend, était datée du 37 mai i6-'io et qui a reçu (p. 856 de rin-folio) la date du lô juillet i6ii. Voici le jwssage auquel répond Chapelain : «Je vous ay dit mille fois, et vous le redis encore celle-cy, que vous trouvez tousjours

la raison en quelque lieu qu'elle soit cachée. Je ne sçay quelle opinion avoit Ciceron de la Gloire, dans les Livres qu'il en a faits; mais je sray bien que la louange ne vaut ni plus ni moins que vous l'estimez. Vous l'avez mise à son juste prix; et non seulcra«Mil la rigueur philosophique, mais encore riiumililé chrestienne la gousteroil de la manière que vous l'appreslez. -^

^ Déclaration qui répond à la phrase, déjà citée plus haut, de la lellre (du 37 mai 16'jo) où Balzac avait laissé voir qu'il avait deviné que c'était Chapelain qui était proposé pour l'instruction du Prince.

^ Le mot dcdupper n'a jamais été français. Du

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

difficulté qu'il y auroit à se conduire de sorte que les partis opposés peussent estre conlens de lu y. Et quand cela ne se rencontreroit point ainsy, il sert avec satisfaction et liberté un certaine Impératrice qu'on appelle Vertu . dans la Cour de laquelle il n'y a que des triomphes et des couronnes et jamais de cheule en bien faisant. 11 a encore société avec les filles de cette grande Reyne qu'on appelle Muses et , à vous le dire en confidence, il a de l'amour pour l'une d'elles dont il espère n'estre pas mal traitté'. Jugés s'il y a apparence qu'on le puisse arracher de là de son bon gré et si tant de charmes innocens se laisseront vaincre par les faux attraits qui régnent dans les palais du monde. Je monstreray à M' de La Mothe l'endroit de vostre lettre qui le louche -. Je vous en envoyé une de M' le marquis de Montauzier en response de la vostre et vous l'envoyé ouverte pour ce qu'il a couppé la soye ^, afin que je visse, dit-il, si je la devois supprimer ou non. Il vous escrit cavalièrement, mais très sincèrement, et, quoyque ce soit l'homme de France de sa condition qui escrive le mieux , je sçay qu'il a évité avec soin de passer pour cela auprès de vous et

qui! seroit au desespoir si vous pensies que, dans l'affection qu'il tesmoigna pour vostre vertu, lorsqu'il m'escrivit la lettre que vous avés veue, il y entrast le moindre intérest d'ambition ny le moindre désir de tirer de vous par escrit des marques de vostre amitié.

J'ay bien creu asseurément tout ce que vous me mandés touchant la négociation de M' Bonair auquel j'ay fait rendre vostre paquet en main propre.

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 4 juin i64o'.

À BALZAC

Monsieur, je serois un grand téméraire si je m'érigeois d'authorité privée en juge d'une si haute question qui est celle du rang que Ronsard doit tenir dans nostre Poésie et de la comparaison qui se peut faire entre luy et ceux qui l'ont suyvi. Quand aussy je vous ay escrit ce que vous en avés veu, ça esté un simple avis et aussy précipité comme sont touttes les choses que je vous envoyé^ et

moins je ne le trouve dans aucun de nos dictionnaire d'autrefois ni d'aujourd'hui.

* Calliope , la muse de l'épopée.

* Balzac avait dit (lettre du 27 mai, p. 8.û5 et 856) : trMonsieur de La Mothe le Vayer m'a appris beaucoup de choses que je ne sçavois pas, et m'a confirmé dans quelques-unes que je sçavois. Il ne se peut voir d'ouvrage plus riche ni plus rempli que le sien, et il m'a infiniment obligé de m'en faire part. Je vous supplie de luy tesmoigner le ressentiment que j'ay de celte laveur, et de me conserver en ses bonnes grâces. î?

^ Le fil de soie que l'on croisait sur une lettre, une fois pliée, et dont on retenait les bouts sous la cire qui recevait l'empreinte du cachet de l'expéditeur.

* Le 5 juin, et non, comme on l'a écrit par

mégarde, le 5 mai, Chapelain (f° 899, v") adressa ses félicitations au marquis de Gesvres sur le choix que le Roi et Son Eminence avaient fait de lui rpour fortifier M' le mareschal de Cbastillon d'un corps si considérable que celuy que vous luy menés.:')

^ Chapelain répond ici aux compliments de la lettre XX du livre XXII, datée du 20 août i64i et qui est de la fin de mai iG/io (p. 856): rtEscrivez-moy à la haste tant qu'il vous plaira, et appeliez comme vous voudrez les choses que vous me faites l'honneur de m'escrire. Divino Responsa, propositiones œternœ veiitatis, et s'il y avoit quelques termes plus nobles, je les employerois volontiers en cette occasion. H est certain que le Génie et le Jugement sont les deux parties essentielles du Poète, et je demeure

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

que je puis dire que je dérobe à mes autres nécessaires et fasclieuses occupations. Vous n"y fere's donc pas plus déconsidération qu'il ne mérite et n'en demeurerés pas moins dans vostre opinion pour peu que la mieime vous choque, n'estant pas asseuré de la garder si j'y repensois avec attention, ou au moins si je repassois ce poète qui me laissa l'impression que je vous ay expliquée dans un âge assés jeune pour me dosfier de mon jugement d'alors.

Cependant, s"il me souvient bien de celuy que je vous en ay fait dans mes précédentes, il me semble quil n'est pas fort esloigné du vostre. Vous ne le blasinés bien dans la lettre latine à M' Silhon ' que de cette licence effrénée dont il a usé dans la versification, de cette négligence de la diction, de cette hardiesse à former des mois et de cette audace à forcer la nature des figures et à donner pour bonnes toutes ses façons de parler et toutes ses pensées par une insupportable présomption qui ne Tabandonnoit |)oint. Et, en tout cela, nous sommes très conformes et, si je ne me trompe, j'y ay remarqué à peu près tous ces défauts comme vous , aussy bien que cette mauvaise manière d'imiter les anliens quil a prise plustosl en escolier qu'en homme de la Cour et selon le goust du collège que selon celuy du cabinet. Mais je ne regarde pas dans la poésie les

perfections opposées à ces défauts comme celles qui font le Poète principalement et qui luy acquièrent le nom de Grand. Selon moy, il y a deux parties qui constituent sa différence spécifique et qui doivent servir de règle pour recoimoistre si le Poète est Poète légitime ou non, et ce sont le génie et le jugement. Qui a ces deux conditions est plus grand poète avec tous les défauts dont nous accusons Ronsard que ceux qui ont les qualités opposées, et à qui ces conditions manquent. Que si Ronsard avoit aussy bien le jugement que le génie, je ne ferois point de difficulté de luy donner l'avantage sur tous nos modernes, comme ayant ce qui fait l'essence du Poète et qui rend Virgile ce grand miracle de nature qui n'a jamais eu de pareil. Ronsard a du génie et il paroisl partout où il n'a point voulu paroistre sçavant, et c'est dommage comme vous dittes que ce beau naturel et cette imagination féconde ne se sont rencontrés dans un temps comme cetluicy qui veut que Ion soit ajusté aussy bien que libre et dans lequel les Poètes sont réglés par le goust de la Cour plustost que la Cour par le goust des Poètes.

Quant au jugement de M' de Malherbe', je l'estime peu pour la haute Poésie et pour les choses qu'il y fait principalement considérer. Il l'arguoit et vouloit que cette igno-

très persuadé de tout ce que vous m'avés dit làdessus. Mais après m'eslre sousmis entièrement à vostre authorité, vous voudrez bien que je contente un peu ma raison. Permeltez-moy donc de relire Ronsard; car la dernière fois que je le leus, il me sembloit que c'esloisl plustosl la matière et le couïmencemenl d'un poète , qu'un poète achevé , el que dans le feu dont son imagination estoil eschauÛ'ée, il y avoit beaucoup moins de flamme que de fumée el de suye.» M. Sainte-Beuve n'a pas cité ce pittoresque passage de l'adversaire de son cher Ronsard.

' Voir celle lettre (pii roule sur les poêles

et sur les orateurs dans les Epislolœ selectœ, à la fin du tome II des Œuvres de Monsieur de Balzac Ii665, p. Gk el 6ô). Balzac avait dit (lettre X.\ du livre XXII) : ffJ'ay escril en latin à Monsieur Silhon ce que je pcnsois. . . Relisez cet endroit pour l'amour de moy à vostre loysir, el m'en mandez vostre opinion, afin que je sçache si la mienne est bonne, et si je m'y dois tenir. «^

- Balzac (lettre X\ du livre XXll) avait dit : «Vous sçavez la fantaisie de feu Monsieur de Malherbe, qui effaça de sa main le volume entier el ne pardonna pas à une syllabe. Je n'ay pas approuvé cette rigueur si universelle, etc.»

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

rance fusl une vertu dont il a longtemps infecté son siècle. G'estoit un borgne dans un royaume d'aveugles, et, comme il avoit ses lumières fort bornées , je croy qu'un homme de lettres doit bien se garder de le prendre pour guide dans les opinions qu'il doit suyvre, s'il ne veut broncher bien lourdement. Ce qu'il a d'excellent et d'incomparable , c'est l'élocution et le tour du vers et quelques élévations nettes et pompeuses dans le détail qu'on pourra bien imiter, mais jamais égaler. Ces parties toutesfois ne sont guères plus poétiques qu'oratoires , et ceux là ne luy ont guères fait de tort qui ont dit de luy que ses vers estoient de fort belle prose rimée'.

Mais c'est trop ayant à vous respondre sur un article de vostre lettre bien plus important, puisqu'il s'agit de recevoir un nouvel amy dans mon cœur. Et certes, Monsieur, il n'y auroit rien de si aisé à me persuader que d'aymer un homme que j'estime, si je n'avois eu des raisons pour croire qu'il ne m'estimoit pas et que, par conséquent, il estoit fort éloigné de m'aymer. Je ne vis que d'amitié, ou bien je ne sens de consolation dans la vie que celle qui me vient du commerce de mes amis, de sorte que si vostre souveraine éloquence m'asseure que ce grand changement sest fait en M' Coustart et qu'il vueille fort aymer celuy qu'il mesprisoit fort, si vous me voulés servir de caution que son amitié sera généreuse et sincère et qu'il m'avertira, à l'avenir, de mes défauts par charité plustost que par

jalousie et en particulier plustost qu'en public, sur vostre parole je luy ouvriray mon cœur et luy donneray place dans un lieu qui est assés noble et qui ne reçoit rien qui n'ait le caractère d'une magnanime bonté. Mais je suis bon de douter que vous le vouliés pleiger envers moy puisque vous ne le pouvés faire en termes plus exprès que vous faittes', et je suis plaisant de capituler avec vous pour recevoir son amitié puisque vous tenés mon cœur entre vos mains et qu'il sutlit que vous l'y vouliés introduire pour l'y loger au lieu qui luy plaira le plus. Je l'y reçois donc sans condition pour ce qu'il le veut, pour ce qu'il le mérite et pour ce que vous le désirés, et je ne vous diray rien davantage pour le passé sinon qu'une des choses qui m'y a le plus touché a esté de voir qu'un honneste homme entre mille, sans sujet, ait mieux aymé estre mon ennemy que mon amy et, pour celte heure, je vous diray que son amitié, si elle est sincère, me sera d'autant plus chère qu'il luy aura fallu faire plus de chemin pour me la donner. Je verray sa lettre avec beaucoup de satisfaction et y respondray avec tout le ressentiment dont je seray capable, mais ayant à luy accorder mon amitié, je suis bien aise de prévenir son compliment, et donner à vostre puissante entremise ce que je n'eusse pas eu tant de plaisir à luy accorder qu'à vous.

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce lo juin i6iio\

' Chapelain lue paraît avoir été un plus équitable appre'ciateur de Ronsard que de Malherbe.

^ Balzac s'était exprimé ainsi (lettre XX du livre XXII j : f Je ne puis assez louer le bon sens, la sagesse et la magnanimité que vous apportez dans le traité dont je vous ay fait i'ouverlure. J'espère que le succès en sera heureux, et que vous ne me reprocherez point ma crédulité, ni ne

vous repentirez de la confiance (|ue vous avez eue en moy... J'ay (oiites les certitudes morales qui se peuvent avoir de la foy d'un autre, et si je n'estois asseuré par là de vous donner un ami à toutes espreuves, je n'aurois garde d'estre l'instrument de la nouvelle amitié que je vous propose. . . V

^ Le 12 juin, Chapelain transmet tous ses

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

A M. CORART,

Monsieur, je n"ay bien sceu qu'à cette heure que l'on vous ponvoit escrire sans courre fortune de perdre sa peine , je veux dire que vous estie's arrivé à Bourbon et en estât de ne pas laisser pe'rir nos despesches chés le messager. Mais quand je vous aurois plustost sceu au lieu où vous estes, je ne croy pas que je me feusse peu résoudre à vous donner de nos nouvelles qu'à présent, car quelle nouvelle vous devois-je plustost mander que celle de la réception de nostre amy dans l'Académie' et comment vous le pouvois-je plustost mander qu'à cette heure puisque ce n'est que d'après

disné qu'il y a fait son entrée et qu'il s'est honnoré de ce grade en l'honnorant? Je ne vous oserois dire combien il a satisfait tout le monde soit par sa mine , soit par sa modestie . soit par son éloquence ", de peur de vous donner trop de regret de n'y avoir pas esté présent , et certes vous avés bien manqué à vous mesme aussy bien quà luy en celte rencontre, et je ne sçay lequel des deux a le plus à se plaindre en cela, ou luy de vous, ou vous de vous. Mais il ne vous le faut point reprocher puisque vous en estes assés puni par la privation du plaisir que vous eust donné cette assistance et que, d'ailleurs , vous avés eu une raison de ne vous y pas trouver qui a passé par dessus toutes les raisons, s'agissant de vostre santé sans laquelle il n'y a point de véritable joye.

vœux au maïquis de Gesvres (f° ho-2, v°), le louant de vivre civilement, librement, avec les otTicicrs, «'n'y ayant jamais de porte fermée pour onx chés vouf ,» et ajoutant : «l'exemple du pauvre cardinal de La Valette qui tenoit si souvent cabinet dans l'armée et qui par là en estoit si peu aymé des gens de guerre, servant d'avertissement bien utile à ceux qui commandent des gens nés libres comme vous fait tes. -^

' M. Livet, qui a reproduit tout le passage relatif au nouvel académicien {Histoire de l'Académie française , t. 1, p. 386), dit en note : ffll semble qu'il soit question ici de Perrot d'Ablancourt; et cependant d'Ablancourt -avait été nommé en 1687. Comment aurait-il tant tardé à prendre possession de son titre?n On ne s'explique guères, en etTet, que Perrot d'Ablancourt, élu en même temps que le poète Bourbon (2.3 septembre 1 637), ne soit venu siéger que près do trois années plus tard. Signalons une autre dilTiculté. Comment s'agirait-il ici de Perrot d'Ablancourt, qui venait de quitter Paris un mois auparavant, ainsi que nous l'avons vu dans la lettre que lui adressa Chapelain le i5 mai, et qui s'était retiré en province pour ffveiller sur son bien qui n'étoit pas grand ,"5 comme parle son biographe Patru? D'ailleurs n'a-t-on pas remarqué , dans la même lettre

de Chapelain, cette phrase qui fait jouer un rôle si considérable à d'Ablancourt parmi ses confrères : V Académie dont vous estes un xi ferme piliei-? Au nom de Perrot d'Ablancourt j'aurais proposé de substituer le nom de l'avocat Obvier Patru, si ce dernier n'avait été admis à l'Académie (en remplacement de François de Porchères-d'Arbaud) deux mois et demi après que la présente lettre eût été écrite, c'est-à-dire h- 3 septembre iGio.

* Ce mot aurait rendu plus acceptable encore , en l'absence d'une date aussi précise que celle du 3 septembre i6io, la conjecture de la note précédente, car l'historien de l'Académie française s'exprime ainsi (t. I , p. 169 ) : «Vous aurez remarqué sans doute que le nombre de quarante, dont elle doit être composée, ne fut rempli qu'à la réception de M. de Priézac, en Tannée iGSg, cinq ou six ans après son premier établissement. M. Patru , qui fut le premier reçu ensuite , — ( d'Ablancourt n'aurait donc pas été admis en juin iGio?) — entrant dans la Compagnie, y prononça un fort beau remei'ctment , dont on demeura si satisfait, qu'on a obligé tous ceux qui ont et»'reçus depuis d'en faire autant.» L*t fort beau remei-anwnt s'accorderait à merveille, on en conviendra , avec V éloquence tant vantée par Chapelain.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Si vous revenés bientost , vous aurés bientost celle que vous avés uianquée, car nous avons eu charité pour vous et avons obligé nostre orateur à mettre par escrit sa liarangue afin de la mettre à voslre retour dans vos archives ', mais j'ay pem- que cela ne vous tente guères estant en un lieu de perpétuelle resjouissance, dans l'espérance d'une parfaitte guérison de tous vos maux , entre une femme que vous aymés extrêmement et une maistresse de qui vous n'estes point du tout hay et plus près de soixante lieues que nous de nos triomphes d'Italie". Voilà des attraits que je vous confesse qui passent les nostres et que nous aurons beaucoup d'obHgation à vostre vertu de vous faire quitter quelque tard encore que ce puisse estre.

Au reste, Monsieur, il est arrivé une mort laquelle, quand elle ne seroit bonne qu'à faire revenir plustost que vous ne vouch-iés M"^'° de Ch[alais] , ne devroit pas nous faire jetter beaucoup de larmes \ Elle vous expliquera ce que c'est si elle ne l'a desja fait , car je crains qu'elle n'en ait receu la

' N'oublions pas que Conrart clait secrétaire perpétuel de l'Académie française et qu'en cette qualité il avait la garde de tous les documents qui intéressaient la Compagnie.

- Voir sur ces triomphes dus au comte d'Harcourt, si bien secondé par le vicomte de Turenne, les Mémoires de Monigiat (Vr campagne).

^ On lit dans la Gazette du 16 juin 16/jo (p. lioS): «Le /a' du courant, mourut promptement d'apoplexie, dans sa maison de Boisdaufin, Philippes de Lavai, marquis de Sablé, cy devant gouverneur d'Anjou, et fils du mareschai de France du mesme nom.-i M. V. Cousin s'est trompé en mettant la mort du marquis au 1 i juin {Madame de Sablé, édition de i865, p. 16). Ménage s'était trompé bien plus encore, lui qui faisait mourir le mari de M"'" de Sablé en 1689 , comme le rappelle AL P. Paris (Historiettes de Tallemant des Réaux, t. III, p. i38).

* C'est-à-dire en résumé, pour conclusion. On

nouvelle trois jours devant que Ion vous rende ce mot. Somme que cette compagnie vous estant ravie par cette occasion * il y a apparence de croire que vous ne demeurerés en ce lieu que le temps qui sera nécessaire absolument pour vous guérir.

Je ne vous mande rieu d'Italie , quoyqu'il y ait mille choses dignes d'estre sceues, puisque les gazettes qu'on vous a envoyées vous ont appris tout ce que nous en sçavons , et pour la Hollande et l'Allemagne j'espère vous en escrire demain les nouvelles que le bon Epestein me doit faire voir.

Je baise les mains très humblement à M^"^ vostre femme et à M. et M^'" Le Duchat^ et suis. Monsieur, voslre, etc.

De Paris, ce 12 juin iG4o'.

CCCCVIII.

À M. LE MARQUIS DE MONTAUZIER

EN ALSACE

Monsieur, si le marquis de Sablé nestoit point mort, je ne sçaurois que vous escrire

trouve celte forme de langage dans La Fontaine : Somme qu'enfin il ne lui manquait rien.

5 S'agit-il là de parents de l'érudit Jacob Le Duchat (né à Metz le 28 février i658)? Comme Conrart, les Le Ducliat appartenaient à la rebgion protestante.

* Je ne ferai que mentionner une lettre a M. de Monstreuil, du i3 juin 16/10 (f° Ao/i), oîi Chapelain accuse réception des livres de Bruno et du Sommaire de Kepler, avec force remerciments et compliments, celui-ci par exemple : // n'y a rien de si bon ni de si officieiu que vous; et une lettre au duc de Longueville, du i5 juin (f Zio/i, v°) qui roule sur les nouvelles de sa jonction avec le maréchal Banniei, de sa marche vers les Impériaux pour leur livrer bataille, sur l'émotion causée par ces importantes nouvelles. Chapelain dit à son protecteur : r Vous estes dans la plus haute posture et dans Testât le

LKTTRES DE JEAN CHAPELAIN

de ce voyage, car je ue vous veux entretenir ni de mon procès ni des appréhensions où je suis pour M' le duc de Longueville, d'un costé pour ne vous pas importuner, et, de l'autre, pour ne vous- pas affliger. M° la Marquise de Sablé donques est vefve et une des plus honnestes vefves que j'aye jamais connue: elle ne rit ni ne pleure et, sans grimacer ' son dueil ny monstrer une constance scandaleuse dans un aussy important changement que celuy la , elle garde le vray tempérament nécessaire pour ne donner aucune prise sur soy ". Je ne l'ay veuc qu'une fois depuis cet accident, mais tous ceux qui la voyent et qui l'ont veue depuis moy m'en rendent le mesme tesmoignage , si bien que Ton dit que cette condition lui sied si bien que c'est dommage qu'elle ne luy est plustost arrivée. 11 y a six jours qu'elle est en cet estât et ce n'est que d'aujourd'huy que M°de R[anibouillet] l'a veue, M' la Duchesse d'Aiguillon l'ayant emnjenée à RuoI où elle a tousjours demeiu'é depuis huit jours pour la divertir dans une maladie qui la travaille fort et qui ne connoist point de meilleur remède que sa conversation. Nous avons parlé extrêmement de vous et de la consolation (pie vous serés obligé d'envoyer par escrit à lallligée, à quoy elle m'a bien ordonné de vous mander que vous ne manquiés pas.

Vous recevrés désormais vos lettres par Nancy selon vos ordres, ayant averti M' Epestein de la voye que vous vouliés qu'il tint pour cela. M' de La Perche est arrivé de

la Cour de ce soir. Je ne sçay ce qu'il y aura fait, mais il vous en informera luy mesme par la lettre qu'il a dit tantost en passant qu'il vous escriroit.

Je vous baise très humblement les mains et suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce lô juin iG'io.

À M. COLSTARD,

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