‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 121 sur 134 · À SAINT-LIGNIÈRE · texte numérisé non relu

À SAINT-LIGNIÈRE

Monsieur, sur la parole de M' de Balzac je mabnndonnerois à la discrétion du plus cruel de mes ennemis. Jugés par là s'il me sera malaisé de me livrer sur celte mesme parole à celuy qui recherche si obligeamment mon amitié et qui moflre la sienne de si bonne grâce. Mais j'ay tort de dire que je me veux livrer à vous sur la parole de nostre amy. Ce ne seroit pas traitter assés noblement avec vous de vouloir d'autre caution de vous que vous mesme, et s'il y avoit quelque hazai-d à courre au commerce que nous allons avoir ensentbie. jaymerois mieux le courir en me conliant en \ous que de ne le courir pas en m'en desfiant. Un homme qui a le coçur de M' do Balzac entre ses mains, qui partage celuy de M' de Voilure avec ses plus chères inclinations et qui a l'approbation de M' de Saint-Nicolas après une longue connoissance ', peut bien servir de garent à aulruy, mais non pas à en avoir besoin pour luy mesme principalement envers une per-

pius glorieux où prince François se soit jamais veu, et si Dieu bénit vos intentions, il n'y aura point de louange qui ne soit au dessous de vosire mérite. Vous avés en vos mains le sort de l'Europe. ..w

* M. Lillré n'a cité de l'emploi du mot grimace , pris dans le sens de r simuler laidementn, qu'un seul exemple tiré de BulTon : rrL'on voit à nu toutes les diCTormités du vice grimaçant la vertu. i

* Ce mariage du marquis et de la marquise de Sablé n'avait pas été heureux. Voir ce qu'en dit M. Cousin, d'après le récit de M"" de Scudéry {Madame de Sablé, i865, p. 1G-20).

' Voir dans les Lettres de Monsieur Costar (Paris, Augustin Courbé, i658, in-/)°) plusieurs lettres écrites à Monsieur Arnanld , abbé de Saint- A'icolas et au mesme estant evesque d'Angers (p. 3ii-3a9).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

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sonne qui fait sa loy des volontés de cet innocent triumvirat et qui ne peut n'ayrner pas ceux quil a y me.

J'accepte donc, Monsieur, le parly que vous me présentés; je reçois les protestations d'amitié que vous me faittes et ne [rends] responsable que vous de l'asseurance que vous m'en donnés. J'en attens des consolations proportionnées à la vertu dont j'apprens que vous faittes estroitte profession et à la beauté de vostre esprit qui ne m'est pas connue d'à cette heure. Je vous offre, de mon costé, parmy beaucoup de défauts que vous n'ig^norés pas et qui me font renoncer à vostre estime, un cœur qui est assés généreux pour prétendre à vostre affection et pour la mériter. C'est toutte ma richesse et de quoy je paye; c'est ce qui m'a acquis ce que j'ay d'illustres amitiés, et c'est ce que j'espère qui vous attachera à la mienne avec des liens qui ne se romperont jamais. 11 est, à la vérité, un peu sévère dans les maximes de la Vertu , et , en cette matière , sa délicatesse a quelque chose de rustique. En récompense il ne sçait ce que c'est d'intérest ; il n'est sujet ni à bassesse ni à lascheté; il n'est ni soupçonneux ni jaloux ni visionnaire; il ne se donne point à demy et n'est capable de se détacher que pour un outrage.

Je sçay, Monsieur, que ces conditions ne vous sçauroient déplaire, et je pense le bien mettre auprès de vous que de vous les dé-

clarer. Il dépendra de vous de me faire connoistre si je pense juste et si je ne me trompe point dans mon opinion. Quant à l'esclaircissenient que vous me faittes, comme ne m'en voulant point faire , je me garderay bien d'y respondre pour ne pas traitter en accusé un homme de si grand mérite et que je regarde désormais comme mon amy. Commençons, je vous prie , nostre alliance par une amnistie généralle , et tirons un lideau sur ce qui s'est passé de peur de détremper de quelque amertume une joye aussy pure que me doit estre celle d'avoir fait ime acquisition de telle im-, portance, et ne nous souvenons que de ce qui nous peut plaire , et sans songer si nous avons autrefois eu sujet de nous plaindre de la fortune, songeons seulement que nous en avons maintenant beaucoup de nous louer d'elle, qui nous fait offrir un bien que nous serions mesme heureux d'obtenir en le recherchant. Aymons nous comme si nous n'avions jamais fait autre chose, et n'ayons jamais de contestations ensemble qu'à qui sçaura le mieux aymer. Pour mon regard, je suis asseuré, quelque grand effort que vous faciès en cette douce guerre , que ce sera tout ce que vous pourrés faire de n'estre pas surmonté par nioy. Je vous pourrois donner force respondans de la candeur de mes paroles, mais je vous demande la condition que je vous fais et vous supplie de me croire sur ma foy. Monsieur, vostre, etc. De Paris, ce 16 juin i64o'.

' On trouve dans le recueil cité plus haut doux lettres à Monsieur Chapelain , Conseille)- du Roy m ses Conseils (p. G81, 68-3). La première de ces lettres est une réponse à la lettre de pardon de Chapelain. En voici le début : r.ll n'y a pas un mot dans vostre lettre, qui n'ait touché mon cœur, et qui ne m'ait donné une extrême passion d'entrer bien avant dans le vostre. H est si bon et si généreux , et vous m'en avez dit et persuadé tant de merveilles, que vous ne sauriez m'y avoir accordé une si petite place, que je ne

croye \ous en devoir de très humbles remerciemens. Je vous les rens. Monsieur, avec toute l'atTection dont je suis capable; et si vous voyiez les ressenlimens que j'en ay, vous ne vous trouveriez pas trop mal payé de vostre présent. . . » Coslar termine sa lettre par cette prière qui dut singulièrement chatouiller V orgueilleuse faiblesse du poète : r Envoyez moy quelque chose de vostre façon, et ne rejettez pas la très humble supplication que je vous en fais. Ce n'est pas seulement pour avoir le plaisir de voir les plus beaux

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

A M. L'ÉVESQUE DE GRASSE

À UÉZlÈr.K.

-Monsieur, si vous escriviés aussy mal que moy, que vous eussiés autant de lettres que moy à escrire, que vostre esprit fut partage' comme le mien entre les événements douteux de la guerre et d'un procès, vous me pardonneriés plus aisément que vous ne failles de ne vous avoir point escrit depuis vostre parlement de Paris, principalement les nouvelles ne vous touchant point et n'y ayant rien à vous mander que des nouvelles. Mais il faut avoir encore cette persécution avec les autres et elle n'est pas si grande que je ne la puissebien supporter venant de vous. M' Gonrart en fait autant que vous depuis son arrivée à Bourbon afln qu'il n'y ait pas un de mes amis qui me donne patience et chacun me regarde au milieu de mes embarras comme si j'estois dans une tranquillité profonde et que je n'eusse besoin que d'occupation. Dieu vous le vueille bien pardonner à tous et m'endurcir le front contre vos reproches !

Tout de bon, je suis accablé el de la plus mauvaise humeur du monde, mais je la charme en pensant aux délices dont vous jouisses sur celle claire rivière et dans ce beau Palais où nous avons passé aulresfois des heures si heureuses '.Je ne comprens point comment les Muses vous ont abandonné en ce lieu et pourquoy vous y avés trouvé plustost l'esprit épistolaire que le

poétique. Toutesfois. je l'ay deviné, c'est que vous avés tary les Muses etquelles n'ont plus rien à vous donner. Vous ne sçauriés vous eslever plus haut que vous estes par leur ayde, et elles ont [honte] de se présenter à vous inutilement.

Je vous félicitte sur le succès de vostre prose el m'attens à avoir bien du plaisir et de l'édificalion à la lecture de cet ouvrage sacré qui doit accomplir* le volume de vos Epistres. Je suis en peine du danger que vous avés couru sans sçavoir encore quel il est : il est vray quil vaut mieux que vous l'ayés couru que non pas que vous ayés à le courre. Dieu vous préserve à l'avenir comme il a fait au passé 1 C'est une grande honte à Mézière el à Dreux de vous avoir en leur sein et de souffrir que vous n'y soyés pas en seureté.

Je ne sçay desquels de nos amis vous me demandés des gazettes, car pour ceux du Marais, M*"' Paulet seroit bien marrie que j'eusse couru sur son marché^ et, pour la rue Saint-Thoujas. j'y vais si rarement depuis que M'"' de Rambouillet est à Ruel, que je suis aussy ignorant que vous de ce qui s'y passe. Quant aux autres, fors M' Gonrart qui vous escrit, je ne sache point à Paris pour qui vous ayés grande ciu'iosité. Expliqués vous plus clairement là dessus et. après cela, nous aviserons à vous satisfaire. Jouisses de vos Champs Elysées et regardés nous de là avec quelque pitié errans comme sur les bords de quelque autre Achéron.

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 17 juin i64o.

vers qui ayent jamais esté faits en noslre lanfjue, que je vous demande celte grâce: c'est aussi pour me metlre en rcpiilation dans cette province, et pour me pouvoir vanter à tous nos lionnesles gens, qui vous estiment, comme l'on fait partout ailleurs, un des premiers hommes du siècle, que je ne vous suis pas indifférent. .. "5 Balzac 1^ lettre XIX du livre XXI ) félicite avec effusion son ami du "pardon qu'il a si noblement accordé à Coslar.-;

' Le château de ia famille de Clermont, à .") kilomètres de Dreux.

- Accomplir, achever de remplir, compléter.

■' M. Litlré ( Dictionnaire de la langue française , au mot marché) a rappelé que M"" de Sévigné a dit (lettre du aa avril 1671): cOn m'a conté d'elle deux histoires un peu épouvantables : je les supprime pour l'amour de Dieu , et puis ce serait courir sur le marché d'Adhémar.i

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

À M. DE BALZAC

A BALZAC

Monsieur, je n'ay point encore receu de vos nouvelles de ce voyage, mais c'est sans alarme et sans inquiétude. Je nie puis passer huit ou cpiinze jours de celte consolation pourveu que je m'imagine que vous soyés en santé' et je m'imagine aisément qu'une plante solaire comme vous' ne peut eslre qu'en bon estât dans le temps où le soleil est le plus maistre de l'air et le plus dégagé de brouillards et de nuages. Je me figure que quelqu'un vous a encore enlevé pour quelque visite, ou quelque promenade, et vous avés à douze lieues aux environs de Balzac d'assés bonnestes voysins pour me faire penser que, mesme sans estre enlevé, vous avés es'.é tenté de leur aller rendre par cette belle saison les civilités qu'ils vous ont faittes.

Cependant je ne manque pas de matière pour vous entretenir, car j'ay receu la lettre de M' Coustart dont vous me donniés avis par vos dernières et j'ay reconnu la constante volonté que vous luy avés inspirée de m'aymer et de désirer que je l'ayme. En ces choses oii vous interveués avec vostre authorité, il n'y a rien à dire. Quant j'aurois creu M' Coustart cent fois plus incapable d'une vertueuse société que je ne me l'estois persuadé, vostre attestation m'auroit fait changer ma créance tout au contraire quand je la luy aurois trouvée favorable. Il sulïit pour moy que vous layés veu à loysir une

seule fois et que vous en avés bien jugé pour m'asseurer que je n'aurois fait un jugement injuste. Qui est digne de vostre bienveillance et de vos mystères est digne de me commander et d'entrer en maistre dans mon cœur. Je luy en ay ouvert toutes les portes. Je l'y ay mis croyant qu'il y vouloit estre et il y est mesme quand il ne le voudroit pas. Mais, comme c'est vostre ouvrage, j'ay creu vous en devoir rendre un conte exact. C'est pourquoy vous aurés, avec ce mot, la copie de celuy qu'il m'a escrit et la response que je luy ay faitte, dont je me veux promettre qu'il sera satisfait. Je ne dis pas du stile dont je ne conteste avec personne, surtout en une matière aussy sérieuse qu'est celle de l'amitié, mais de la manière avec laquelle j'ay receu ses offres et luy ay fait les miennes. S'il y a quelque chose à achever en cela, je le laisse à vostre affection et à vostre prudence qui font toutes leurs opérations parfaitles aussy bien que vostre esprit.

M' de La Thibaudière me fit voir, la semaine passée , une lettre de M' Coustart ^ où il parloit à peu près au mesme sens qu'il m'a escrit sur le désir que nous fussions amis, ce qui m'eust peu servir de confirmation. Enfin, Monsieur, c'est une affaire faitle et de laquelle il n'y a plus rien à douter de ma part. Je veux croire que de la sienne il n'y aura pas plus de sujet de doute.

Je fis voir en mesme temps à M' de La Thibaudière les reproches que vous luy faisiés sur son silence de Xainlonge et de Paris dont je le vis avec un peu de confusion. Trois jours après , il me revit et me donna la lettre

' Allusion à l'amour qu'avait Balzac pour la lumière du soleil, amour dont il a été déjà question dans cette correspondance.

^ Le recueil des Lettres de Monsieur Costar renferme deux lettres à Monsieur de La Ththaudière (p. 618-625 et 63i-633). Dans ces deux lettres il est grandement question de Balzac,

que Costar vante excessivement, disant, par exemple, qu'il ne conçoit rien de si grand ni de si beau que son esprit, mais il n'est pas dit un seul mot de Chapelain. Nous n'avons donc pas, dans ce volume de près de mille pages, la lettre que mentionne ici le correspondant de Balzac.

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LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

que vous (rouverés dans ce paquet pour vous. Il se plaignit extrêmement de M' vostre niepce qui ne luy avoit ])as tenu parole, ayant souflert qu'on la mariast sans luy '. Mais je croy que ces plaintes seront aise'es à appaiser et que, pour le satisfaire, il ne sera pas besoin d'en venir au déniariage *.

Mon procès me travaille plus que jamais. Je sollicite, à cette heure, tout de bon, et j'espère que, dans trois semaines, j'auray accouché de ce monstre et que je me le mettray hors de lesprit d'une ou d'autre façon.

Pom' M de Longueville, qui est ma noble inquiétude, si la suitte respond au commencement, il convertira mes tristesses en joye, et me consolera de tout le mal que la chicanne me pourra faire et de tout le ravage que celte Cravate^ s'appreste à faire dans mon petit champ. La Gazette vous apprendra les particularités, mais elle ne vous dira point avec combien de grandeur, de courage,

d'industrie, de despense, ce Prince a entrepris desoustenir le soustiende l'Allemagne* et de le dégager du plus mauvais pas où il se soit jamais trouvé.

Je suis , Monsieur, vosti-e , etc.

De Paris, ce 17 juin i64o*.

À M. CO>RART.

À BOIRBON.

Monsieur, je vous escrivis sur la lin de la semaine passée, ayant pris à peu près mes mesures pour vous faire recevoir mes lettres an temps que vous déviés arriver à Bourbon. J"y fis joindre les nouvelles que nous avions et qui n'estoient guères autres que celles de la Gazette suy vante, mais qui vous dévoient estre portées trois ou quatre joui-s plustost. Il y avoit aussy un billet pour M'"' Chalais que je m'estois imaginé qui le trouveroit en

' Nous avons rappelé (sous la leilrc du 1 9 mai iGio) que Marie de Campaigno avait été mariée ( février 1 6 i 0 ) avec Bernard de Forgues, seigneur de ISeuiilac.

- M. Liltré n'a trouvé le mol démariage que dans les Mémoireg de Saint-Simon. Ce mol, qui manque dans le Dictionnaivr do Ridielel, a pI<'' admis dans le Dictionnaire de Trévoux.

* Chapelain ne trouve pas de nom plus odieux à donner à la chicane que celui de ces Cravates ou Croates, lequel, depuis le commencement de la guerre de Trente ans, était devenu synonyme de pillard , de brigand. Voiture a dit dans uno de ses lettres : r? Toutes les cruautés des Croates ne sont point comparables aux siennes. ~ Le même Voiture a aussi employé le mot Cravate. D'après le Dictionnair-e de Trévoux, ? quand on parle, en terme de guerre, des soldats de Croatie, il faut dire Cravate, c'est Tusage en notre langue.-^

* Le maréchal Banier.

' Le même jour. Chapelain écrivait à M. de Montauzier (T 613) : (rL'Académici'0>n dont les mortifications vous plaisent [c'était Voiture] n'est

pas trop mal assidu et nous commençons à descouvrir qu'il a tourné les espérances de sa fortune du costé de Son Éminence depuis la mort du Cardinal de La Valette. Nous verrons comment il luy réussira. Depuis le raccomtnoiJoment avec la Princesse Julie, il a esté brouillé a\ec la Manjuise pour quelque rapport qu'il luy avoit faille (sic) et qu'il a eu bien de la peine à interpretter pour n'y pas engager sa prolectrice. . . Pour surcharge, il a empesché Mesnardière d'entrer auprès de M' de Chavigny en disant qu'il esloit fou, dont la Marquise a esté aussy fort en colère contre luy, pour ce que cet homme luy retombe sur les bras qui l'incommode. . . Si à force de pareilles incertitudes [ne faudrait-il pas lire incartades?] il force celle personne à se détacher de luy et à ne se plaire plus en sa compagnie, vous aurés de quoy vous resjouir, et luy de quoy enrager, ce logis estant l'un de ses deux Empires dont il luy seroit fort sensible d'eslrc privé. Mais sa bonne fortune et sa hardiesse le rajuste tousjoui-s et pour ne se pas trop promettre, d faut que vous vous contentiés du tourment que cela luy donnera jusques à ce qu'il soit bien remis. . .^i

LETTRES DE JEAN CHAPELAliN.

meilleure santë que vous ue me mandés, autrement je l'eusse traittëe avec un peu moins de gayeté que je n'ay fait dans celte badinerie. Tout de bon c'est une des personnes du monde que j'estime davantage et il ne iuy peut arriver de bien ny de mal que je n'y participe et que je ne répute comme arrivé à moy-mesme. Vous sçavés bien qu'il y a toutes sortes de raisons pour cela et qu'on ne se fait pas moins d'honneur que de plaisir en ay niant et honnorant une vertu si confirmée et si agréable que la sienne *.

Puisque vous avés tant trouvé de crédit auprès de M' de Lormes ^ sur les éloges de M' de Balzac \ je vous prie d'employer auprès de Iuy ceux qu'il m'a aulresfois donnés pour l'obliger conjointement avec vous à prendre soin d'une santé aussy mal asseurée qu'est celle de vostre excellente fille \ C'est un homme qu'on peut opposer à toute l'Antiquité dans la médecine, sans parler de ses autres qualités dhonnesle homme qui seules l'ont fait considérer depuis si long temps comme un des ornemens

de nostre Cour. Les Eaux où vous estes ne furent jamais si puissantes que depuis qu'il y préside, et si on ne iuy veut point faire de tort, on avouera que c'est plustost son génie qui leur donne la vertu que non pas leur vertu qui face valoir son génie, Je me resjouis avec vous non seulement de la guérison parfailte que vous rapporterés de là par son moyen , mais encore de la liaison que vous ferés avec un mérite aussy rare que le sien , et si l'on vous pouvoit envier quelque bonne fortune, je ne vous dissimule pas que je vous envierois celle-là plus qu'aucune qui vous puisse arriver.

Je ne vous tiens pas peu heureux encore d'avoir rencontré là M' l'abbé d'Aubignac '. Ce seroit assés pour cela qu'il fust l'honneste homme que nous le connoissons, mais il y a de plus qu'il est vostre amy et que vous y aurés des conversations sçavantes et confidentes ^ Vous avés la mine de vous entreramener ' et de ne vous séparer qu'au faux bourg Saint-Jacques. Je vous demande cependant un peu de souvenir de moy lorsque

' Voilà un témoignage qui est à joindre à tous les témoignages favorables rendus à M"'' de Chalais par M"' de Scudéry, par Voilure et même par Tallemant des Réaux.

2 Le docleur Charles de Lorme ou de l'Orme , sieur de Beauregard, naquit vers i58/i et mourut le ai juilleti678. Voir YHistoriette CCXV {t. IV, p. 258-260) et le Commentaire de M. P. Paris (p. 260-268), où sont réunis divers extraits des lettres de Guy Patin el des Essais de médecine de Bernier. Tallemant des Réaux en parle ainsi : «Pour de l'Orme, les eaux de Bourbon, qu'il a mises en réputalion , l'y ont mis aussy luy-mesme. On dit qu'il pretendoit que ceux de Bourbon Iuy érigeassent une statue sur leurs puits ; il se fit faire intendant des eaux, et puis vendit celte charge- On l'accuse d'avoir pris pension des habitants pour y faire aller bien du monde, et il y a grande apparence. . .i

^ Balzac paraît avoir élé très-lié avec le doc-

teur. Il lui disait déjà, le 8 décembre 1629 (lettre XXIV du livre VIII, à Monsieur de Lorme, Médecin ordinaire du Roy, el Thresorier de France à Bordeaux, p. 867 de l'in-folio de 1 665): «Ce n'est pas d'aujourd'huy que je profite de vostre amifié. Il y a long temps qu'elle m'est utile...» Voir deux autres lettres à Monsieur de Lorme, Conseiller du Roy en ses conseils el Médecin de Sa Majesté ,Vune du 8 janvier 1 6/n, l'autre du 12 août 1639 {ibid.,p. ^86 et 588).

^ C'est-à-dire M"' de Chalais , qui paraît avoir élé paternellement aimée par Conrart.

5 François Hedelin, abbé d'Aubignac, était alors âgé de trente-six ans. Nous allons le retrouver dans plusieurs des lettres qui suivent celle-ci.

^ C'est-à-dire intimes, pleines d'une mutuelle confiance. M. Lillré ne cite pas un seul exemple de l'emploi de celte épithète.

' Entreramener n'est dans aucun de nos dictionnaires.

me

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vous parlerés de vos communes amitiés, et de ne me conter, non plus pour iny que pour vous , entre les me'diocres.

J'escriray à M' de Balzac la galanterie que vous me mandés et luy feray le remerciement que vous dittes luy devoir pour le proffit que vous ont fait ses lettres.

Je vous ay mandé, dès l'autre semaine, le veuvage de M' la marquise de Sablé. Je ne l'ay peu voir depuis que pour luy faire le compliment accoustumé en ces rencontres. Sitosl que la foule des condoléances sera escoulée,je luy feray sçavoir la mémoire que vous avés d'elle et luy feray plaisir. Je feray le mesme à Thoslel de Rambouillet et chés M° de Clermont quand mes alTaires me pourront permettre dv aller. Mes accablemens sont au delà de ce que vous pouvés l'imaginer et je ne sçay comment j'ay peu prendre le temps de vous escrire cette lettre. Je ne bouge de chés des substituts et des procureurs généraux qui mortiûent d'importance ma gloire par leur rudesse el leur mauvaise gravité.

Vous aurés tousjours ce qui me viendra de nouvelles, si ce n'est lorsque Renaudot les aura fait crier'. Pour celte fois je ne vous diray autre chose sinon qu'Arras est assiégé et que nous avons plus de trente mille hommes devant '". On tient pour asseuré qu'il n'y a pas deux mille hommes de guerre

dans la place. On s'est desja saisy du pont et d'une abbaye qu'on estime un poste fort avantageux.

Jescris à M' de Montauzier par M' de La Perche et luy fais les baise mains que vous m'ordonnes. Pour brièveté j'en fais à toute vostre compagnie et vous demande leurs bonnes grâces à tous aussy bien qu'à vous à qui je suis sans réserve, Monsieur, vostre, etc.

De Pari?, ce 18 juin iG'jo'.

GCCCXlll.

À M. CO^RART,

A BOIRBO.N.

Ce sera seulement pour accompagner les nouvelles que nous avons et principalement d'Allemagne, car pour celles de Piémont j'ay observé , estant autrefois à Bourbon , qu'on les avoit fort fraisches par la voye de Lion , et d'autres choses je n'ay guères rien à vous dire depuis mardy que je vous escrivis assës amplement de tout. Néantmoins je vous diray que je leus hier à M' la marquise de Sablé l'endroit de vostre lettre où vous parlés d'elle et de M'"* de Chalais, el qu'elle en receut une consolation bien grande. Elle fut bien ayse aussy d'apprendre que nostre amie se portast mieux et cela la luy fait attendre avec plus de patience. Elle vous baise les mains et vous recommande à elle et me

i On annonrait à haute voix dans les rues de Paris la mise en vente de chaque numéro de la Gazette.

* La ville d'Arras avait été investie le 1 5 juin par les armées réunies du maréchal de Chàlillon et du maréchal de la Meillcraye.

' Suit (f /ii5) un billet non daté adressé à M. d'Andilly. Chapelain le remercie d'avoir soumis quelques-uns de ses vers à une dame d'une grande sainteté : «Que si vous pouviés obtenir la mesme {jrâce pour ie reste et que celte mesme excellente bonté se voulust bien encore

eslendre sur les autres esbauches (|ue vous avés veues, j'aurois d'autant meilleure espéranco de ma sainte héroïne qu'elle auroit passé par les n)ains d'une autre héroïne qui ne coui l pas moins qu'elle la carrière de sainteté. . . Il vaut peut estro mieux que ma guerrière demeure dans sa rusticité naturelle que de l'ajuster aux dcspens de ces heures qui se peuvent dire sacrées puisqu'elles ne s'occupent qu'à la prière ou à la contemplation du souverain bien. Je vous envoyé le troisième livre pour en disposer comme il vous plaira... 75

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recommande à elle aussy. Je serois fou si je m'oubliois.

Je vis, il y a six jours, ^1""° de Scudéry qui me resveilla sur son sujet et je fus bien aise qu'elle en parlast avec ralïeclion qui me parut en elle '. Je vis hier M' Mesnage qui fait imprimer sa response à M' d'Aubignac". Nous verrons comment il couvrira ce mommon \ et ce conflict ne se passera point sans produire de belles lumières. 11 m'a dit qu'il y avoit quelque chose sur le caractère

élegiaque de M' de La Mesnardière, d'où vous pouvés juger qu'il y aura un combat en tiers. Car ce dernier n'est pas un homme à se laisser pincer sans rire ou, pour mieux dire, sans crier. Af Mesnage croit aussy que M' d'Aubignac ne s'en taira pas ". 11 me dit sur ce que quelqu'un disoit que M' d'Aubignac et vous estiés brouillés, qu'il avoit asseuré que non pour ce que vous beuviés ensemble.

De Paris, ce aa juin iG4o^.

' M. V. Cousin ( La société française au xvii' siècle, t. II, i866, p. Zio8-^ii) a reproduit une lettre «remplie d'afTection » écrite, de Marseille, le i.3 décembre i66i , par M"° de Scudéry à M"" de Clialais, ctdame de compagnie de la marquise do Sablé, femme de mérite, que M'"" de Sabié traitait comme une amie, et à laquelle écrivaient les plus beaux esprits et les plus grands seigneurs, tî M. Rathery, qui a reproduit la même lettre dans son volume sur Mademoiselle de Scudéry (p. 166-170), rappelle que M"° de Cbalais était l'amie intime de la sœur de l'auteur à'Alaric.

- Réponse au Discours sur V Heautonlimorumenos de Térence (Paris, 1660, m-k" de loa p. sans nom d'auteur). J'emprunte à l'excellent Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loire , par M. Cél. Port, les renseignements bibliographiques qui suivent (t. II, p. 0/17) : (r Réimprimé en iGôa , dans les Miscellanea, avec le discours de d'Aubignac, — de nouveau à part, Utrecht, Ant. Sciiouten, 1690, in-S" de 264 pages, avec des additions et une préface où il s'explique sur la riposte injurieuse publiée en iG55 par son adversaire; — et Amsterdam ,1710, in-H", avec la Pratique du Théâtre, de d'Aubignac. Il s'agit eu tout de savoir si la comédie dure dix ou quinze iieures.'i

^ Couvrir le tnomon, dit M. E. Sommer [Lexique de la langue de Madame de Scvigné, 1866, t. II, p. 106), c'est proprement accepter au jeu de dés un défi porté par des masques. Conférez les articles Momon du Dictionnaire de Trévoux et du Dictionnaire de M. Littré. Madame de Sévigné et Molière écrivent momon. La Noue

et d'Aubigné, comme Chapelain, écrivent mommon, ainsi que Perizonius cité par Trévoux. Rap- " pelons, puisqu'il est question ici de Ménage, qu'il faisait venir le mot de Momus, le fou des dieux , et avec assez d'apparence, ajoutent les auteurs du Dictionnaire universel de i']']i- M. Littré croirait plutôt à l'origine germanique du mot.

'' Ménage avait bien raison. Voir Térence justice, ou deux dissertations sur la troisième comédie de Térence intitulée Heautontimoi-mnenos, contre les erreurs de M. Gilles Ménage, avocat au parlement (Paris, i656, in-4°). Ce recueil renferme la brochure publiée, en 16A0, sous le titre de Térence justifié, à l'occasion d'une conversation entre Ménage et i'abbé d'Aubignac.

^ Suivent, sans parler de diverses lettres au marquis et à la marquise de Flamarens (f '117 et aussi f" Ziai-ia/i), deux lettres du 28 juin (f" /il 9 et lx2o), l'une au duc de Longueville, qu'il félicite de ce don qui est égal en vous de vous faire adorer des vostres et redouter des ennemis; l'autre au marquis de Monlauzier, auquel il dit : «M' de Croizilles a eu enfin des conclusions du Procureur général qu'il nomme cruelles avec M"' sa Cousine [M"" Paulet] et que force gens appellent favorables, et ces conclusions sont qu'il sera renvoyé devant l'Official, son juge naturel. Si elles sont suyvies, son affaire sera longue encore et il aura au moins ce mal d'une fort ennuyeuse prison, dont je prie Dieu de le délivrer bientost et par une bonne porte. Il y a deux jours que M"' de R[ambouillet] partit d'icy avec M'"' la Princesse [de Condé] pour aller en pèlerinage à Nostre Dame de Chartres et de là à l'abbaye de M' de Meinac en Berry, si je ne me

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, peut estre quen unissant ma lettre je recevray l'autre, comme l'autre fois, et qu'en fermant mon paquet, j auray encore le déplaisir de la laisser huit jours sans response. Il n'y a remède pourtant et il vaut mieux employer le temps que le courrier me donne pour respondre à vostre dernière, qu'en attendant encore un peu celle qui n'est possible pas encore arrivée, me mettre en Lazard de ne pouvoir de cet ordinaire faire de response ni à l'une ni à l'autre.

On dit que W le Prince est cause de ce retardement, j'eusse dit désordre si je n'estoit point assés bon courtisan pour adoucir les choses par les termes et si le respect que je dois à sa condition ne me rendoit plus respectueux envers luy que ne sont la pluspart des hommes. En effet, reculer au lieu d'avancer les courriers en une saison si belle et une suspension si grande des esprits pour les nouvelles et pour les affaires , c'est un procédé bien hétéroclite' et (jui rendroit bien excusables ceux qui se donneroient la liberté d'en murmurer. Pour moy, je n'en murmure qu'entre mes dents et suis presl à luy pardonner, puisque les nouvelles que j'attens de vous ne m'inquiettent point pour cette heure et que les dernières que j'en a y

eues ne m'en faisoient rien craindre de mauvais.

Mais me voila desja presque au milieu de mon papier et je ne vous ay encore rien dit qui vaille la peine de l'entendre ny qui responde à vos précédentes. V^ostre espérance des bons succès de la marche de M' le duc de Longueville m'est un augure favorable cpii me soulage l'esprit et qui me tient lieu d'une douce victoire. Je prens acte de vostre profélie et somme le ciel de l'accomplir dans son temps*. Vous estes un orateur qui vaut bien une douzaine des meilleurs poètes de ma connoissance, et je me fîerois mieux en vos prédictions qu'aux leurs. Et puis vous n'estes pas tellement orateur que vous ne soyés aussy poêle, et le vates ne vous appartient pas moins qu'à ceux qui s'en piquent le plus '. Vous nous avez monstre en langage romain combien les Muses vous estoient amies et la part que vous avés aux bonnes grâces d'Apollon. C'est de peur de nous deshonnorer mesrae que vous ne voulés pas rimer en nostre langue et ayant * tant d'autres partages éminens, par affection et par pitié vous nous laissés celuy là afin que nous vivions et qu'on nous regarde sans mespris dans le inonde. Je croy donc en ce que vous me promettes et jcspère de vostre espérance.

El , de fait , depuis que vous m'avés escrit, nous avons eu sujet de croire que vos inspirations estoient des bonnes, car on nous a appris que ce prince n'cusl pas plus-

Irompe. Ce beau voyage nous la desrobcra, à leur conte, quinze longues journées. . .r>

' Les deux plus anciens de nos écrivains qui, d'après les exemples cités par M. Littré, auraient employé le mot hétéroclite, seraient Chairon et Regnard.

- Balzac écrivit à son ami (lettre XX du livr<> XXI, non du lo juin i6io, mais des premiers jours de juillet, p. SaTi) : «Je prens grande part, n'en doutez pas, aux grandes nouvelles d'Alle-

magne, et je feray un feu de joye en mon particulier, lorsque votre Prince en aura mérité de publics. Plust à Dieu, Monsieur, que ce fust luy qui fust le libérateur de la Chreslienté, et que je fusse son prophète, et vous son historien.»

^ Balzac {ibid.) répond ainsi à ces compliments: wSi on est Prophète et Poëte au prix que vous dites, ce sont des charges qui sont à bon marché.. .••■

* Ayants avait été mis là pour ayant.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

tost joint le tnareschal Bannier à Erfort ' qu'il marcha droit à Picoloinini et d'abord luy fit quitter le [)Oste qu'il avoit pris autour de Salfeld et que luy ayant donne desja plusieurs touches fort rudes, il le poussoit de vallée en vallée dans l'espérance d'an plus grand événement ". Dieu vueille achever cet ouvrage comme il la commencé! L'Europe sera libre et nous serons heureux. Là est le gros des affaires et le reste n'est qu'accessoire. Si nous sommes là victorieux, nous vuiderons la question et serons victorieux partout. Dans l'espérance oii je suis, je vous avoue que je regarde M' le duc de Longueville comme nostre Hercule et que j'atlens de luy, non seulement mon establissement particulier, mais enore le salut général.

J'ay mandé à M' le marquis de Montauzier comment vous avés receu sa lettre et je sçay que cette manière nobile et schielta le ravira comme celle qui a un parfait rapport à son humeur. L'affection que vous lesmoignés d'avoir pour sa vertu est juste, car c'est une véritable vertu, mais une vertu esclairée et accompagnée de tous ces ornemens que nous aymons mieux en ceux qui ne sont pas vertueux.

' Montglat {Mémoires, VP campagne) écrit Herfort. C'est en réalité Herford , en VVestphalie , au confluent de i'Aa et de la Werra, à ai kiiomèlres de Minden.

^ Le Père Grifiîet {Histoire du règne de Louis XIII, tome III, page 276) raconte que l'Empereur ayant rassemblé une armée formidable, commandée par le comle Piccolomini et par le général Hasfeld, Bannier, qui n'avait pas assez de troupes pour lui résister, fut obligé d'appeler à son secours l'armée du duc de Longueviile, qui joignit la sienne le 16 mai auprès d'Herford; mais que la mort de sa femme, qu'il perdit au commencement du mois de juin, le mit hors d'étal de rien entreprendre. On décampa donc le 12 de ce mois, et tout le reste de la campagne se passa

J'ay remercié en vostre nom M' d'Ablancourt qui vous en remercie. Si vous avés trouvé son présent beau, il i'aymera et sera bien aise de vous avoir fait un hommage agréable. J'ay veu M' Mesnageet nous avons fort parlé de vous. Il est tousjours en fantaisie de vous aller faire visite \ et Dieu sçait quand cela sera, combien il vous contera " de nouvelles des sçavans et des ignorans, des candidats de l'Académie et de ceux qui repidsam passi siint en ces derniers temps dans la poursuite d'un lieu en vostre célèbre compagnie ^ Ensuitte il ira vous entretenir plus de deux jours de la question des douze heures remuée par l'abbé d'Aubignac et imprimée ^. Il est vray que ce ne sera qu'après avoir veu la response qu'il luy a faitte et qui s'imprime aussy, où je suis trompé si l'abbé ne succombe. Je suis à l'ordinaire. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce ai juin i6io.

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