À M. L'ABBÉ D'AUBIGNAC
Monsieur, je me pourrois plaindre de l'excès de vos civilités, si elles n'estoient si éloquentes. Mais comme, d'un costé, j'ay bonté de me voir excessivement loué, de l'autre j'ay plaisir de voir des paroles si choisies, et à cette fois cy la volupté l'emporte dans mon esprit sur la raison. Il se fait je ne sçay co?iiment que, ponrveu qu'un homme parle bien, il n'importe pas quil die vray et que la beauté de l'art répare la difformité de la matière. Je ne me plains donc point des agréables flateries dont vous m'avés voulu honnorer parce qu'elles sont agréables et qu'il est encore inouy qu'on soit choqué par ce qui donne du plaisir. Je me plains bien de ce qu'après trois ou quatre ans de connoissance, et, ce me sembloit, d'amitié de vostre part, aussy bien que de la mienne, vous me remerciés de ce qu'à
cette heure je vous reçois au nombre de mes amis. Vous m'avés surpris , je vous l'avoue, et m'avés fait faire des réflexions désavantageuses à tous deux. Si vous avés douté de mon affection après vous l'avoii' promise , c'est signe que vous ne l'avés pas agréé quand je vous l'ay donnée, et si vous ne m'avés pas voulu pour amy, il y a apparence que vous ne me l'avés pas esté. Croyés moy, Monsieur, celte matière est un peu délicate et mérite d'estre traittée avec considération. Je suis franc et je dii-ay mesme noble. Quand j'asseure quelque chose, il est vray, principalement ce qui dépend de moy, douter de ma " parole, c'est me faire tort. Je vous ay dit, il y a long temps, que je vous honnorois. Vous m'en pouvés croire, puisque je vous le disois et , si vous ne m'en avés pas creu , il y y a trois ans, qui m'asseure que vous en croyés à cette heure, puistjue je ne vous en ay donné de preuve que ma parole et que je ne suis pas plus véritable que j'estois? Pardonnes à ce petit ressentiment que je ne vous pouvois dissimuler, ayant esté touché en une partie trop sensible, et croyés, s'il vous plaist, à l'avenir, que je ne suis point vostre amy depuis peu et que, quand j'ay mandé à M' Conrart que je vous estimois, je ne luy ay point dit une chose nouvelle. Vous faitles , il y a long temps , partie de ceux auxquels vous vous resjouissés que je vous associe. Ainsy je vous donne vous mesme pour compagnon dans mon estime et par là vous voyés que vous avés grande raison de vous en resjouir, puisque je vous mets en la meilleure compagnie que vous pou vies souhaitter.
Pour ces autres Messieurs dont vous me parlés, comme vous me tesmoignés que la société vous en agrée, je vous puis tesmoigner aussy qu'ils se trouvent fort bien de vous, et que dans mon âme il n'y a point
Paragraphe reproduit dans l'édition de 1 858 de ï Histoire de V Académie française , 1. 1, p. 887.
de parties qui vous divisent. Aussy les hounorant tous au point que je fay et ne pouvant penser à la perdre sans esraotion non plus que vous, je feray tousjours ce qui me sera possible pour vous conserver en bonne intelligence , ne mimaginant rien de pire pour mon repos que la nécessite' violente de prendre party, s'il arrivoit que vous vinssiés à vous diviser'. J'espère que cela ne sera jamais et que je jouiray en paix de toutes mes amitiés et, à un besoin, serviray de conciliateur quand le besoin auroit fait naistre entre eux quelque occasion de discorde; M' l'abbé de Gbastillon rae seconderoit sans doute en ce dessein . sïl ne m'y prévenoit mesme, n'estant pas moins bon amy que moy et ayant beaucoup plus de crédit et dextérité que je n'en ay en toutes choses.
J'attens vostre relom- avec impatience et d'autant plus que je sçay qu'il ne sera pas sans vostre santé. Car je me puis bien [)asser encore quelque temps de vous voir, mais non pas de vous sçavoir guéry et en estât de nous donner les belles choses que le monde attend de vos veilles.
Je suis. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce a8 juin i64o.
CCCCXVII.
À M. CO.NRART,