‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 128 sur 134 · À M. L'ABBÉ DE CERIZY · texte numérisé non relu

À M. L'ABBÉ DE CERIZY

Monsieur, vous avés bien creu sans doute que je n'avois pas besoin d'estre exhorté à un travail qui regardoit l'honneur de M^' le Cardinal et le service de M^' le Chancelier ^

nm'valions sur un livre intitulé: Philippe le Prudent, etc., composé en latin par D. Jean C.traniuel Lobkowilz, etc. (Paiis, in-8°, ifi'io): trMon libraire m'envoya dernièrement un livre de Monsieur de Priesac, dans lequel j'ay trouvé grand nombre de belles cboses. Ce qu'il dit du sien est lousjours bon, et il s'approprie si habilement ce qu'il emprunte de l'Anliquité, qu'il est difficile de distinguer l'estranger d'avec le naturel. Sa diction, au reste, est noble et n'a rien de la barbarie de nos provinces. Mais, outre cela, il faut advouer qu'd se sert admirablement de son art, et que toutes les fois qu'il manie la jurisprudence, c'est de telle sorte que ses plus sèches espines fleurissent entre ses mains." La brochure de D. de Priézac, commandée par le cardinal de Richelieu, était un plaidoyer en faveur de la maison de Bragance contre le roi d'Espagne.

' On a vu ci-dessus que Balzac, comme Cha-

pelain , n'avait nulle confiance dans les promesses du très peu sincère M. de Chavigny.

- Traité de la guerre (16A0, in- 4°).

^ La traduction de Chapelain me semble singulièrement libre, et je ne puis m'empècher de faireobserver que nudius terlius ne veut dire autre chose, en réalité, que : c'est aujourd'hui le troisième jour. Ainsi, quand Cicéron écrit à Atlicus (XIV, II) : Nudius terlius dedi ad te epistolam, ceci signifie simplement : il y trois jours que je t'ai envoyé une lettre. Mais Chapelain s'amusait peut-être en donnant une aussi grande extension aux mots nudius terlius.

* Voir sur cet abbé une note de la lettre XC VIII . du 6 mars 1687, p. 189.

^ Le 27 novembre 16/10, Chapelain écrivit à i'abbé de Cerizy (f 5/i3) pour le remercier d'un bon office qu'il lui avait rendu auprès du chancelier Séguier et pour l'assurer de sa reconnaissance.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Un seul de ces noms illustres me pouvoit faire entreprendre des choses plus difficiles encor, et l'un et l'autre ont pour moy un naturel aiguillon qui me sollicite continuellement de contribuer à leur gloire et à leur contentement tout ce qui dépend de ma foiblesse. Et pleust à Dieu qu'en ce que j'ay resvé sur le mémoire que vous ni'avés donné , vous trouvassiés autant de succès que j'ay trouvé de plaisir et que mes imaginations respondissent à la dignité des sujets et au désir que j'ay eu qu'elles nen fussent pas indignes! Mais, pour venir au fait, le premier et second tableau ne pouvant eslre mieux figurés que par les fables que vous m'avés dittes, pour le troisiesme qui doit représenter Son Em" comme Surintendant de la marine, je voudrois faire un Eole présenté par Junon à Neptune pour avoir les vents sous son pouvoir. Il faudroit prendre Neptune au bord d'un antre marin présentant à Eole une fourche à deux pointes avec des freins et des mors, et luy raonstrant le roc qui sert de prison aux vents pour les gouverner. Cette figure donneroit tous les rapports tant de la puissance sur la mer ([ue de la personne qui avoit contribué à le faire obtenir. Si toulesfois les choses qui sont depuis arrivées empcschoient M^' le chancelier d'y faire entrer Junon, il ne faudroit mettre dans le tableau que Neptune et Eole , connue il a esté marqué.

Pour le quatriesme, qui doit représenter la desfaitte des Anglois en Ré ', j'avois pensé à la fable de Niobé et de ses enfans tirés h coups de flèches par Apollon et pai Diane vengeant Latone, et se vengeant eux mesmes

de l'audace de cette reyne, qui leur disputoit les honneurs divins. D'un costé, Niobé représenteroit lAnglelerre, et ses trouppes desfaittes seroient figurés par ses enfans tués. De l'autre, Latone représenteroit la France qui verroit avec joye Apollon et Diane du haut d'un costeau tuant ses ennemis, et Apollon seroit la figure du Roy et Diane celle de Son Ém'% laquelle , comme Diane ne luit que du feu de son frère , reconnoist aussy son éclat et sa puissance de Sa Majesté. Tous deux rapporteroient encore à Apollon et à Diane, en ce que, comme ces Dieux se desfirent de Niobé et de ses enfans par leurs flèches, ils se desfirent des Anglois par leurs trouppes sans passer avec elles en Ré.

Pour le cinquiesrae qui doit représenter la prise de la Rochelle ", j'ay creu qu'on pouvoit faire un Apollon qui tue le grand serpent Python, la Rochelle estant assés bien figurée par ce serpent qui infectoit toute la terre de son halleiue, et le Roy et Son Ém" pouvant estre confusément représentés par Apollon seul, puisque leur présence et leur action ont également contribué à cette prise.

Je voudrois adjouster un tableau pour la réduction du Languedoc où Son Ém" acheva les restes du party huguenot par la réduction de plus de trente villes ', et pour représenter cette grande merveille, je ferois un Hercule qui couppe les lestes à l'hydre, et auprès de luy lolaus qui, avec un flambeau à la main , brusle le col de chacune de ces lestes afin qu'elles ne reprissent plus. En celte figure Hercule représenteroit le Roy et lolaus Son Em", laquelle })ar sa prudence rendit le travail de Sa Majesté heu-

' Les Anglais furent chassés de i'ile de Ré par le maréchal de Schoniberg et le comte de Toiras, le 8 novembre 16137.

- La Rochelle capitula le 29 octobre i6a8 et Louis XIIT y fit son entrée solennelle le 1" novembre.

•■* En 1693 furent réduites, en Languedoc, les villes de Negrepelisse, Sainl-Anfonin, Montpellier, etc. En iGng, fut réduite celle de Privas, réduction suivie du traité de paix d'Alais conclu avec les Huguenots le 98 juin de la même année.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

reux el trouva moyen de Tempesclier désire éternel.

Pour le dixiesnie tableau, qui doit repre'senter les Espagnols chasse's de Corbie et de Picardie', je ferois Tatlaque des Cienx par les Ge'ans pour ce qu'ils esloient enfans de la Terre, et n'avoient point de part au ciel, comme les Titans qui doivent représenter les grands abbatus au sixiesme pour ce qu'ils esloient des Dieux, et avoient le Ciel pour demeure quand ils luy firent la guerre.

Il ne m'est rien venu pour le siège de Casai " quoyque j'y aye fort pensé. Je ne me rebulle pas pourtant et il ne liendi'a pas à y songer que je n'essaye à rencontrer quelque chose qui peust servir de figure à ce grand événement, et satisfaire M^' le Chancelier aussy en cette parlie. Vous luy tesmoignerés, s'il vous plaist, mon zèle, et nie croirés lousjoui's, Monsieur, vostre, etc.

Mcrcredv malin, 5" décembre \i'il\o.

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