A M. DE CHAVAROCHE
Monsieur, je sçay bien que la bonté' de la Princesse Julie ^ est assés grande pour souffrir qu'on la révère et qu'on exprime les sentimens que l'on a pour son excellente vertu, mais je doute quelle permette qu'on s'approcbe de ses autels et qu'on luy face ses oftrandes. C'est une divinité qui ne doit point admettre de profanes ni d'indignes dans son temple; je me reconnois l'un et l'autre pour elle et demeure dans les termes du respect et du silence. Je ladore parce qu'elle le mérite, mais je ne désire point qu" elle le sache parce que je ne le mérite jjas. Je craindrois de troubler sa félicité par
mes oblations et de la faire pleurer par mon encens. Si vous ne m'avés point demandé de sa part la Couronne que je luy avois préparée \ je ne veux point suivre vostre conseil et je ne vous l'envoyé point afin qu'elle luy soit présentée. J'en charge vostre discrétion et vous conjure de vous souvenir que vous me serés responsable de l'événement. Que si elle vous ordonne mesme de la mettre à ses pieds, j'ay encore besoin de vostre addresse pour la luy faire voir avantageusement. Autresfois elle estoit aussi brillante que le soleil , et Rome l'avoit composée de tout le feu qui estoit caché dans les plus précieuses mines de la terre. Maintenant elle a perdu tout son éclat ou la meilleure partie, le temps l'a dépouillé de ses plus riches pierreries. Son propre malheur l'a ternie , et la rudesse avec laquelle je l'ay manié a achevé de la deshonnorer. Si vous ne prenés bien garde de la tourner à son jour le plus favorable et du sens qui luy peut faire pousser encore quelques rayons de son ancienne lumière, vous la ruinerés et vous me ferés passer pour un grand rustique et vous mesme vous rendrés coupable de témérité. De moy, je ne consens point que vous l'offriés en mon nom. Je ne veux point aiissy
' M. Livet (Histoire de l'Académie française, U I, p. 363) n'a cité que deux lignes de cette lettre, depuis : Je feray sçai-oîV, jusqu'à : académiste.
- La fille aîne'e de la marquise de Rambouillet était appelée par tous ses admirateurs la princesse Julie, plus encore à cause de sa majesté naturelle, de son port de reine, qu'à cause du titre de princes que portaient les Savelli, ses aïeux du côté maternel. Dans Ariamène ou le grand Cyrus, M"° de Scudéry n'a pas manqué de donner à M"' de Montauzier {Philonide) une grande et belle taiile, une grande et belle mine.
^ La Couronne impériale. Rappelons que l'ensemble des pièces de vers qui reçut le gracieux
CHAPELAIS. I.
nom de la Guirlande de Julie, ne fut offert à M'"" d'Angennes qu'assez longtemps après , le 22 mai iG^i, d'après la notice rédigée par R. de Gaignières, et complétée par Guillaume Debure [Supplément à la première partie du catalogue des livres rares et précieux du duc de la Vallière), on le i" janvier 16/12, d'après ]\L Livet (Précieux et précieuses, 2' édition, p. 53), et non en i633 ou i63/i, comme on l'a fait dire à Huet (Huetiana, p. 22). Personne n'a plus vanté que i'évéque d'Avranche la Guirlande de Julie en général, «ce chef-d'œuvre de la galanterie, n et la Couronne »/îj;é-îrtfe en particulier, «sans contredit la plus belle fleur et le plus beau madrigal^ de cette guirlande.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
participer à la juste punition qui vous en arrivera , si vous le hasarde's.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce [en hlaiic] aoust i634'.