À L'ARMÉE D'ALLEMAGNE
Monsieur, pai- vostre billet je reconnois que vous n'avés pas encore receu mes lettres et je crains que vous ne me considérie's maintenant comme un incivil et un ingrat de ne vous avoir point encore tesmoigné de ressentiment de l'abondance de vos grâces". Si cela est , je suis malheureux et ne suis point coupable et j'auray la consolation que lorsque vous verre's connue je m'en suis acquitté, vous m'absoudrés avec tendresse, sinon avec éloge.
Pour la tristesse que vous jugés que mon travail m'apporte, elle n'est que trop véritable, mais elle ne me rebutte pas, et d'autant moins que je vous auray pour secours
dans les difficultés que je rencontreray et qu'à l'avenir je ne dois point craindre vos censures , puisque vous me voulés assés de bien pour refaire les choses que vous aurés condaimé^. Vous sçavés par vostre propre espreuve qu'il faut toucher aux vei's défectueux comme à des yeux malades ou à des playes envenimées. La main la plus douce n'y est pas trop bonne, et l'esprit qui s'est tué dessus n'y peut estre traitté trop délicatement. Il faut estre non pas indulgent dans la rémission, mais adroit pour faire avouer de luy mesme les fautes qu'on ne luy reprend pas absolument. Il suffit de luy en faire naistre le scrupule, et, s'il est courageux, il fera le reste sans sollicitation. On soulage ainsi linfirmilé humaine et Ion Ta conduit par art où la rudesse l'empescberoit asseurément d'arriver. C'est ainsi que vous en usés envers moy dont je vous remercie de tout mon cœur, vous avouant que cette méthode m'encourage et que je suis bien aise que l'on me loue mesme les choses que l'on m'oblige à changer.
' Dans une lettre (P 91 v") du ai août. Chapelain , après avoir doucement raillé Conrarl , qui était alors à Jonquièrc , sur un pèlerinage fait par ce zélé calviniste, «quoyque ce n'ait pas esté avec toute la dévotion et toute la préparation nécessaire n, donne à son ami les renseignements que voici , déjà publiés par M. Livel {Histoire de l' Académie française , I. I, p. 363) : «L'Académie est réduite au petit pied, et, si l'influence dure, il y a apparence qu'elle se réduira à néant; les trois dernières assemblées se sont passées sans rien faire, et, si celle que nous allons tenir tanlost est de mesme, il luy faudra changer de nom et l'appeler l'Académie des Fainéants. Je vous garde une lettre que M. Mainard m'a escrit sur son sujet, qui vous surprendra aussy bien que moy. Je ne l'estimois pas capable d'une telle humilité ni d'une si grande déférence.?» Chapelain manda ensuite à Conrart la nouvelle du «mariage conclu et signé de M" de la Valello
et de Guiche avec les deux parentes do M^' le Cardinal •', et des «fiançailles de M"" de la Maisonfort et d'un Duc Angiois prétendu , nommé d<> Hiblanton, si M"' de Ramb[ouillel] me l'a bien nommé. 1 Chapelain termine sa lettre en annonçant au nirieux Conrart l'envoi de la relation do la naissance, à Dreux, d'un monstre, et en lui disant, au sujet de l'ode de Godeau : «J'ay son Odo retouchée et vous attons pour la faire imprimer. i
- .\llusion au don que lui avait fait d'Andilly de son poëme sur Jésus-Christ.
' Encore un homme célèbre qui a trempé dans la composition de la Pucelle ! Malgré toutes ses corrections, d'Andilly, comme le rappelle M. P. Var\s {Uistoncttes, tome III, page 985), aurait eu peu de confiance dans le succès de l'ouvrage, et aurait même, avec Le Maître, conseillé à l'auteur de ne pas en risquer la publication.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Jenvoyeray vostre lettre au Président Mainard et le rendray heureux par un si honorable tesmoignage de vostre affection, Vostre bonté est extrême de me faire médialeur de cette grâce; sans peine j'oblige ce brave homme par vous , que par moy je ne pourrois servir avec toutes les peines du monde.
De Paris, ce 28 aousl iG3.'i.
À M. MAINARD.
Monsieur, je ne puis vous envoyer la response de J\L d'Andilly sans l'accompagner de ce mol et me présenter à vostre souvenir avec un passeport si illustre. J'ay esté jusqu'à Pomponne le solliciter et n'ay pas voulu qiie mon ami \ous donnast du contentement sans y contribuer du mien en quelque chose. C'est ainsi que je vous veux servir par ceux qui ont de l'affection pom' moy puisque mon champ est trop sté-
rile pour rien produire qui soit de luy. Je vis la lettre que vous escriviés à cet excellent homme, et elle me justifia avec celle que M. [ ] - et moy avons receu de
vous, que vous pouviés aussi bien prétendre à la Principauté dans la Prose que dans les Vers\ Nous leusmes l'un et l'autre à l'Académie les termes honorables avec lesquels vous parliés d'EUe \ et fusmes ouis avec ressentiment de tous. Il seroit long de vous desduire sa foi'me et ce qui s'est passé depuis son institution. Ce qui la rend considérable est l'approbation de M^' le Cardinal et le mérite de ceux dont elle est composée. Le reste qu'on s'en est promis pourra estre et pourra aussi n'estre pas. Quand il n'y auroit autre avantage qu'une fois la semaine on se voit avec ses amis en un réduit plein d'honneur ', je ne croirois pas que ce fust une chose de petite consolation et d'utilité médiocre.
M. de Racan est en cette ville qui n'en manque point** et confesse avec sa bonté ordinaire que les conférences qui s'y font ne
^ Je ne trouve aucune lettre à Chapeiain dans le recueil des : Lettres de M. Arnauld d'Andilly, recueil qui ne contient pas moins de 289 lettres (Grenoble, imprimerie de Robert Philippes, 1 vol. in-13 de 565 pages). Cette édition, dans l'exemplaire que j'ai sous les yeux , est dépourvue de litre, et par conséquent je ne puis en indiquer la date. On chercherait vainement la mention de cette édition dans le Manuel du Libraire.
* Sans doute Boisrobert.
" Aux yeux de plusieurs critiques, le prosateur dans Mainard est de beaucoup supérieur an poète.
* Ce qui n'empêcha pas Mainard d'attaquer l'Académie, avant d'en faire partie, exemple que devaient suivre tant d'autres futurs académiciens. Voir une note de M. Livet ( Histoire de V Académie française , t. I, p. 197, note 1 ). L'éditeur de l'ouvrage de Pellisson et de l'abbé d'O livet a cité {ibid., p. 363) le passage de la présente
lettre relatif à l'Académie. Sa copie n'a pas été assez fidèle en ce qui regarde la phrase . «Il seroit long de vous desduii^e sa forme," qui devient pour ses lecteurs : «Il seroit long de vous réduire sa forme. 55
^ Ce réduit plein d'honneur était l'hôtel de Pellevé (rue Cloclieporce ) , où Desmarets reçut ses confrères, depuis le mois de mars jusqu'au mois d'octobre iG36. (Pellisson, t. I, p. 66.)
^ Sous-entendu: une seule séance. Tallemant des Réaux parle en ces termes de l'exactitude avec laquelle Racan remplissait ses devoirs d'académicien (t. II, p. 366) : «Estant à Paris pour un procès, il s'ennuyoit quelquefois et ne perdoitpas un jour d'Académie ; mesme il luy prit une telle amitié pour elle, qu'il disoit qu'il n'avoit d'amys que messieurs de l'Académie , et prit pour son procureur le beau-frère de M. Chapelain [Louis Faroard, mari de Catherine Chapelain] parce qu'il lui sembloit que cet homme estoit beau-frère de l'Académie, r,
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
luy sont pas inutiles, quelque excellent homme qu'il soit'.
J'espère que M. de Saint-Flour vous redonnera à cette Cour, le premier voyage qu'il y fera^ et que nous luy aurons l'obligation du plaisir extrême qu'apportera voslre pre'sence.
Je finis , de peur de vous ennuyer , en vous asseurant que je suis de tout mon cœur, Monsieur, vostre, etc.
[Sansdate^]
A M. DE BALZAC
À BALZAC
Monsieur, vous m'enseigne's l'honnesle
négligence et, à voslre exemple, je dors sur vos lettres receues plus de trois jours sans crainte que vous m'accusiés de n'estre pas punctuel. Je vous loue de ce procédé et par mon approbation je prétens que vous ne blasmere's pas le mien, et que vous croirés que, quand je ne vous escris pas, je fay des choses qui me sont bien moins agréables que de vous escrire.
J'ay sceu ce qui vous fait haïr les mots d'affaires que vous ne me conseillés pas d'employer dans la bouche de ma Pucelle". Vostre bon naturel est extrêmement estimable, mais je ne voudrois pas qu'il vous fust préjudiciable jusques à vous rendre dépendant d'autruy. Qui a du bien, le peut tousjours donner , et qui l'a donné est quelquesfois en estât tpie l'on luy en refuse '".
' Excellent homme est ici pour habile homme.
- Mainard, vers la fin du mois d'août i63^, n'était donc pas encore à Rome auprès du comte de Noailles, mais bien en Auvergne, auprès du frère de l'Ambassadeur. Le i" septembre suivant (r 9^) , Chapelain écrivait au comte de Noailles, qui avait eu à se plaindre du sieur Bouchard, lequel, comme on s'en souvient peut-être, lui avait été recommandé par l'auteur de la Pucelle : «tMainlenant que je vois par vostre lettre qu'il s'est conduit envers vous autrement qu'il ne dovoit, je ne le puis autant estimer que je faisois.r?
^ La lettre peut aisément être datée à l'aide de la lettre précédente, où, le a8 aoûtiGSi, Chapelain promet à d'Andilly d'envoyer à Mainard la réponse dudit d'Andilly. Placée avant une lettre du i" septembre, la lettre en question doit être du 29, du 3o ou du 3i août.
'' Je n'ai trouvé dans la Pucelle aucun de ces mots d'affaires censurés par Balzac. Peut-être Chapelain mit-il à profit les conseils de son ami et biffa-t-il de son manuscrit les mois qui avaient choqué le grand puriste.
^ Allusion à des arrangements de famille que M. Eus. Caslaigne {Recherches sur la maison où naquit J. L. Gucz de Balzac, etc., Angoulême, i8iC, in-8°, p. 8) nous fait ainsi connaître:
«Nous trouvons que, le 20 mai i63^, par le contrat de mariage de François Guez, sieur de Roussines, avec Anne Prévéraud, notre Balzac, qui n'estait pas en volonté de se marier, avait cédé cl transporté à son frère cadet les droits d'aînesse et de légitime qu'il pouvait espérer es successions futures de Guillaume de Guez et damoyselle Marie de Nesmond , leur père et mère communs, de leur exprès consentement et volonté, moyennant le prix et somme de Go, 000 livres, dont 48,000 furent payées comptant par le sieur de Roussines. n C'est au 8 septembre iG34, et non i63G, qu'il faut mettre la lettre de Balzac (n" XIll du Uvre XVll, p. 7aG de l'in-f de i665) où il donne à Chapelain, en réponse à ses observations, les explications suivantes : «Vous n'avez pas esté bien informé de mon procédé, et je ne me suis pas mis en chemise, comme on vous a dit. J'ay, à la vérité, fait changer de nature le bien qui me devoit eschoir en partage; on me donne de l'argent au lieu de fonds; mais mon revenu n'en est pas affoibli. La maison que mon père a bastie, et qui passeroit pour johe auprès de Paris, mérite d'estro conservée. Mon frère sera plus capable que moi du soin qu'il en faut avoir; il en aura la propriété, et moy l'usage avec luy.-'
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Je compare ces présens géne'reux aux vœux que font nos arilens néopliites \ Dans leui' principe ils sont de très grand mérite, mais dans leur suitte ils jettent souvent dans le de'sespoir ceux qui les ont fait. Je ne m'excuseray point de la liberté que je prens de parler de cette sorte, que quand je croira y n'eslre pas fort aimé de vous.
Je vis dernièrement M. Sirmond ' en peine de ce que, dans la réimpression de vostre Prince, on a voit changé quelques uns des Vers qu'il a fait à vostre louange, et de la sorte qu'il m'a dit qu'on les avoit mis , il faut que ce soit faute d'impression , car le sens y est mauvais et la latinité fausset Nous parlasmes de vos lettres latines addressées à M. le Cardinal, lesquelles il estime fort, me confessant qu'il ne vous croioit pas si émincnt en cette sorte d'Eloquence *.
J'ay fait les offices que vous m'ordonnes envers MAL Godeau et Gonrart , le premier desquels consent que vostre patenostre passe devant ses vers et le dernier vous
demande avec instance la continuation de vos bomies grâces.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce i" septembre i63/i.
A M. DE BOISROBERT