À RU EL
Monsieur, je ne me plains pas que vous ayés tardé à me respondre, mais de vostre mal qui a causé ce retardement. Je n'exige point de mes amis qu'ils me rendent des soins, mais seulement qu'ils m'ayment et, autant qu'il dépendra d'eux, qu'ils se portent bien. Si l'altération de vostre santé est venue par vostre faute , vous m'en estes responsable et je ne vous pardonne pas. Si vous n'avés point provoqué vostre mal , je vous en plains aussi bien que moy. En ce dernier cas reconnoissés que la Fortune ne veut pas qu'un homme ait jamais de bien sans peine, et qu'il faut tousjours qu'elle se paye de ses faveurs à nos dépens ^ Il
' Les auteurs àh Dictionnaire de Ti-évoux citent, sous le mot néophyte, une plirasc du P. Boiihours , tirée de la Vie de Saint François-Xavier, 1682. M. Litlré (Dictionnaire de la langue française) cite, sous le même mot, deux phrases de Bourdaloue et de Fle'cliier.
- Jean Sirmond était alors âgé de quarante-cinq ans environ. Voir sur cet académicien, qui cultiva surtout la poésie latine, comme ie témoigne le recueil intitulé : Joannis Sirmondi carminum libri duo [Paris , i653,in-i2), la note 1 de la page ^72 des Mélanges historiques. Lettres de Balzac , n" Wl , la note i de la page 54i du même recueil, n° XLVll, et surtout ia notice de M. R. Kerviier : La presse politique sous Richelieu et l'académicien Jean de Sirmond (1589-16/19; Paris, Baur, 1876, in-S" de 55 pages, extrait du Correspondant).
^ Voir cette pièce intitulée : Joannis Sirmondi de eloquentissimo jmncijje Sylva, à la fin du
tome II des Œuvres complètes de Balzac (i665, in-f , p. 19/1)- On y a sans doute tenu compte des réclamations de Sirmond, car je ne vois dans ses vers aucune des fautes que Chapelain, de la part de l'auteur, dénonçait à Balzac.
* On trouvera quatre lettres latines adressées par Balzac à Richelieu parmi les Epistolce selectœ {ibid., p. 71-76). Deux de ces lettres ne sont pas datées; les deux autres sont de i633 et de i636. Le style en est des plus élégants et mérite tous les éloges qu'en faisait le latiniste Sirmond.
5 C'est la pensée si hien exprimée par La Fontaine [Philémon et Baucis) :
H lit au front de ceux qu'un vain luxe environne Que la fortune vend ce quon croit qu'elle donne.
La Fontaine, du reste, n'a fait qu'imiter Voiture, qui avait imité Montaigne, lequel avait imité l'antiquité.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
suffiroit bien que vous fussiés absent de Monseigneur et il n'y avoit point de tourment qui vous peust estre aussi sensible. Mais la bonne Dame agit par la prière et ne se conduit point par raison. Par le chemin quelle prend vous ne serés pas plustost gros abbé que vous n'ayés des atteintes de gouttes, et si vous estes appelle à rÉpiscopat, vous serés parnlitiqiie dn moins.
Prenés patience cependant et , silosl que vostre temps sera fini,revenés, et ne donnés pas temps à la fièvra de vous arrestcr dans vostre mauvais pays. Peut estre trouvères vous r Académie plus eschauflée qu elle n'est et les Académiques ' en meilleure humeur de bien faire. La sale de M. Desmaresl "^
est, depuis six semaines, trois fois plus grande que d'ordinaire , et quand tout le monde y est assemblé, elle paroist comme s'il n'y avoit personne. En effet c'est qu'il n'y a presque personne , et que, la pénultiesme fois, la compagnie ne fut composée que d'un seul ^. Le bon M. Faret est un des négligens *, ou plustost un de ceux que les affaires en destournent davantage. Hier, il me vit et, demain, je le verray non sans lu y reprocher cet oubh dans lequel vous craignes qu'il ne soit tombé pour vous.
Il n'y a rien de nouveau depuis la Gazette^. Le pauvre marquis de GesvTes a pensé mourir à Saint-Michel \ Il ne s'en est rien fallu que la petite vérole ne l'ait emporté'. On me mande de là néanlmoins
' Dans une lettre précédente (n" XLIII) , Chapelain avait appelé ses confrères académisles. Le mot académique, pris comme substantif, n'a pcul-élre jamais été employé par d'autres que Chapelain.
- La salle située dans riiôlel de Pcllevé et dont il a été fait mention (lettre XLV).
* Cet académicien, qui à lui seul représentait toute la compagnie, était sans doute Chapelain, lequel, ce jour -là, tenait la promesse faite à Balzac, le 36 mars précédent, en ce passage de la lettre XXXIX : «Si chacun y apporte autant de zèle que moy, efc.n
* Nicolas Faret, alors âgé de trente- quatre ans à peu près, venait de pubher son Honnête homme (i633). Il avait été chargé par ses confrères, ainsi que nous l'apprend Pellisson (t. I, p. 20), de préparer r un discours qui contint comme le projet de l'Académie, et qui put servir de préface à ses statuts.?) Il fut aussi chargé, avec Chapelain et Gombauld, de la révision des statuts rédigés par Du Cliastelet, auxquels Conrart donna leur forme définitive {ibid., p. 3o). M. Livel a reproduit [Histoire de l'Acade7nie,l. I, p. 36/i) tout ce paragraphe, depuis : prenés patience, jusqu'à : davantage; il a imprimé les Académiciens au lieu de les Académiques.
^ On sait que la Gazette de Théophrasle Re-
naudot paraissait tous les huit jours , d'abord le vendredi, pius, à partir du 1" janvier i633, le samedi. La présente lettre, datée du 4 septembre i634 , fut écrite deux jours après la mise en circulation du numéro du 2 septembre, car le 6 était un lundi.
•* Aujourd'hui Saint-Mihicl, chef-Lieu de canton de f arrondissement de Commercy (Meuse). Celte ville portait encore ofTicicllement , au milieu du siècle dernier, le nom de Saint-Michel. Voir le Moréri de 1709, où l'on ajoute que celte ville est appelée vulgairement Saint-Miliel.r»
' Chapelain lui écrivait, le U septembre, à Nancy (f 97) : p.Monsieur, c'eust esté assés des travaux de la guerre et des périls que vous y courrés continuellement pour m'obliger à trembler sans cesse pour vous, sans que nostre mauvaise fortune y ousl encore adjouslé une maladie dangereuse et qui laisse ordinairement des souvenirs de soy. Je ne suis pas assés sage pour m'empescher d'en murmurer et de dire que ce n'esl pas vostre mauvais ange qui vous suscite ces malheurs pour noslre affliction , mais qu'il y entre aussi du démon ennemi de la France qui vous traverse tant qu'il peut pour rallentir le bien des affaires générales que vostre santé ne pourroit que trop avancer. Mais puisque vous avés eu assés de vigueur pour dissiper cet orage et vous mettre en
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
qu'il est hors de danger et qu'on espère qu'il n'en sera point marqué.
Aymés toujours celuy qui sera éternellement. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce U septembre t63ii.