‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 17 sur 134 · À L'ARMÉE D'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

À L'ARMÉE D'ALLEMAGNE

Monsieur, ça esté un fort grand malheur pour moy de ne vous avoir rencontré chés vous aucune des fois que je m'y suis présenté durant les huit jours que vous avés été icy. Vous aurés sans doute receu l'applaudissement de tous vos amis et serviteurs sur l'élection que le Roy a fait de vostre personne pour le gouvernement de cette importante place qui est venue depuis peu en son obéissance '. Moy seul, comme si ma fortune ne m'avoit pas jugé digne de me resjouir de ce nouvel accroissement d'honneur, qui vous est arrivé, je suis demeuré sans vous avoir peu tesmoigner la satisfaction que j'en ay eu. C'est ce qui m'oblige de troubler maintenant vos occupations illustres et de leur desrober quelque moment précieux pour vous faire voir par escrit ce que je ne vous ay sceu dire de

bouche , que vous n'aimés personne qui ait plus pris de part que moy au contentement qu'un choix si avantageux vous a deu apporter. Je m'intéresse, Monsieur, en ce qui vous touche par la connoissance exacte que j'ay de ce que vous valés, par les preuves que vous m'avés donné de vostre bienveillance et par l'obligation que j'ay très estroitte aux personnes de vostre famille que vous sçavés.

Vous croirés aisément sur ces considéralions que c'est une vraye joye que je vous en déclare et que je ne vous en fais pas un compliment affecté. Vous permettrés à mon affection de vous dire icy que l'honneur de la France est entre vos mains et que nous dormons tous sous vostre vigilance. Vous estes l'œil de cet Estât aussi bien que le bouclier*, et dans la disposition des affaires présentes, vostre vertu a obligation à vostre fortune de l'avoir mis en lieu où elle se pourra monstrer de toute son estendue. Je me resjouis par avance de la gloire qui vous est préparée, et ne suis pas si peu ami de vostre courage que je ne sois bien aise de le voir en péril , puisque c'est dans le seul péril qu'il se peut signaler.

Après cette ouverture de grandeur, ce ne seroit pas resverie à ceux qui vous honno-

estat de con limier vos bonnes actions, je me veux consoler du mal que vous avés souffert sur les bons succès que vous allés avoir dans les occasions qui se préparent vers les lieux où la maladie vous a arresté. . . » Nouvelle lettre au même, toujours à Nancy (f° 98), du 99 septembre, sur sa maladie, sur son courage, sur sa philosophie, sur son «pur amour de l'honneur et de la vertu. n Chapelain lui dit : «Je loue extrêmement la résolution que vous avés prise de bien faire pour vostre seule satisfaction. Tout homme qui se ' retranche là dedans est invincible et imprenable. Il se paye par ses mains et attend sans inquiétude que le monde lui face justice . . .ri

1 Le 26 août précédent avait élé signé le traité avec la Suède et les princes prolestants d'Allemagne au sujet de la cession à la France de Philipsbourg (grand-duché de Bade). Sur la nomination de Pierre Arnauld , due à l'influence du P. Joseph, ami de M. de Feuquières (lequel avait épousé Anne Arnauld, sœur du nouveau gouverneur), voir les Historiettes de Tallemant desRéaux(t.IlI,p. 89).

2 Toutes ces belles phrases furent cruellement démenties par les événements ; quatre mois et demi plus tard, dans la nuit du 28 au 2k janvier i635, le meslre de camp général des carabiniers se laissa surprendre dans Philipsbourg par six mille impériaux.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

rent de vous augurer les plus belles et les plus hautes charges de la couronne \ mais vous estes modeste, et aimés mieux les me'riter que les acquérir. Je ne vous prie point de vous mesnager et de nous rendre conte de vostre santé ni de vostre vie , ce sei'oit vous mal servii' et perdre le temps que de vous exhorter à moins de générosité que vous n'êtes résolu d'en faire paroistre. C'est à Dieu à qui je fais la prière de vostre conservation et de qui je l'espère pour le repos de mon esprit. Ce que je vous demande instamment et que vous me pouvés accorder sans blesser vostre courage, est la continuation de vos bonnes grâces dont je ne suis pas absolument indigne, puisc[ue je suis très véritablement, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 26 septembre i63i.

À M. GODEAL,

À DnElX.

Monsieur, si vous êtes homme de parole.

ce sera icv la dernière fois que je vous escriray. Toutesfois je doute que vous le puissiés estre, au milieu des délices de Messières^ et parmi les objets qui vous y ont retenu jusqu'icy. Je sçay par expérience qu"en la compagnie oii vous estes on ne peut disposer de" soy. et quand vous changerés de resolution pom- luy complaire, n'en attendes point de reproche de moy : ses ordres sont absolus, pour ne pas dire tiramiiques .' et vous pourries avoir failli de vous estre mis en estât de les suyvre, et non pas de les suy vre après vous estre mis en cet estât. Dieu vous garde seulement d'une plus grande dépendance , et que vous ayés encore une fois besoin de mes conseils pour vous désengager! C'est un avis propre pour la feste. dont vous ferés vostre profit, si vous pouvés. Je ne sçay si l'illustre Julie ^ habite encore vos forests ' et si elle occupe encore aussi bien vos promenoirs' que vos pensées. \'ous estes chiche de vos nouvelles et si jalouv de vos plaisirs que vous ne voulés pas mesme qu on sçache que vous les possédés. Tout

' Talleruant des Réaux observe (t. lil, p. 88) que Pierre Arnauld fut nommé gouverneur de Pliilipsbourg «en un si jeune âge qu'il ne pou- V oit manquer de faire une grande fortune, s'il eut sceu se conserver dans un si bon poste, r? M. Sainte-Beuve {Port-Uoijal , 1. 1, p. 58 et ôq) dit, à son tour : «D'Andilly remarque que je ne sais quoi de fatal sembla s'opposer toujours à l'entière élévation de sa famille. Arnauld du Fort eût été maréchal de France sans sa mort prématurée; Arnauld de Pliilipsbourg le fût devenu, sans cette malheureuse surprise. :i

- Voir ce que dit de la terre de Mézières-en- Drouais (aujourd'hui dans la commune de ce nom , canton de Dreux et à 5 kUomètres de cette dernière ville) M. P. Paris (Coininentaire de l'historiette intitulée : Mademoiselle Paulet {\..\\\ ,

^ Les dames de Raml)ouillet étaient très-hées avec les dames de Clermont. Rappelons ici que

Henri de Balzac, marquis de Clermont-dEntragues, comte de Graville, baron de Dunes, seigneur de Mézières, etc., avait épousé Louise Luillier, dame de BouUencourt , fille unique de Nicolas Luillier, président en la chambre des comptes, et qu'il en eut deux filles, Louise, seconde femme de Louis de Bretagne , mar(|uis d'Avaugour, comte de Vertus, etc., et Marie, alliée à Jean-Gaspard-Ferdinand , comte de Marcliin, lequel , après avoir été un des plus habiles lieutenants du prince de Condé, devint niestre de camp général aux Pays-Bas pour le roi d'Espagne.

* Les ombrages verts de Mézières ont été célébrés par Sarrasin dans de jolies stances qui n'ont pas échappé à l'heureux commentateur des His- «on'e«e«(l. lll,p. 2 3).

^ Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux regrettaient ( 1771 ) que ce mot ne fût presque plus en usage.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

de bon je vous les envie, et me tiens malheureux de n'avoir peu aller vivre un mois de siècle d'or avec vous. Mais c'est mon destin que je n'aye jamais de véritables joyes, et que je dësire tousjours la tranquillité sans en pouvoir jouir. Je vons demande au moins que je sois présent à vos divertissemens par vostre souvenir et, si ce n'est point trop, par celuy de tant d'excellentes personnes qui composent vostre fe'licité temporelle.

Je vous envoyé des nouvelles, etc. (sic).

De Paris, ce [en blanc] septembre i63/i.

À M. DE SALM-AMAM.

Monsieur, j'avoue que ce seroit une grande témérité à moy de contester jamais avec vous de la moindre chose du monde, lorsque niesme j'ay opiniastré que le nombre des stances de YAdone estoit plus petit que vous ne l'asseuriés '. Je devois penser que vous excelliés par dessus moy aussi bien en mén)oire qu'en jugement, et croire, puisque je n'estois pas conforme à vostre opinion , cpie la mienne estoit la mauvaise. Je confesse la debte et vous reconnois pour victorieux. Il dépendra maintenant de vostre

' Il semble étrange tout d'abord que le joyeux poëte, qui n'a jamais passé pour un «rudit, ail baltu, sur un point de littérature, un grave critique tel que Chapelain , qui précisément avait fait une élude spéciale du poème de Marino, comme le témoigne sa lettre sur YAdone en tète de la magnifique édition de Paris (in-f, 162 3). Mais ii ne faut pas oublier que Saint-Amanl fut en quelque sorte un disciple de Marino, dontiiaimilé plusieurs pièces, el dont mieux que personne il connaissait les poésies.

- S'agissail-il des Dialogi quattro sopra i duc massimi sistemi deî mondo (Florence, 1682, in-')")? Ou bien des deux autres dialogues sur le mouvement el sur la résistance des solides, dont

magnanimité d'user humainement de l'avantage que vous avés obtenu et de ne pas Irailfer à la rigueur celuy qui s'hlimilie devant vous el qui n'est pas tout à fait indigne de vostre clémence. Le plus grand fruit que vous en avés prétendu est possédé par vous. Vous jouirés aussi du moindre, qui est le Galilei^ quand il sera arrivé, si vous avés envie de dresser un trophée de ma despouille et de me punir de mon audace, après m'avoir surmonté. Mais j'espère mieux de ma fortune puisqu'elle est entre vos mains et me persuade que vous en userés comme j'avois dessein de faire si j'eusse eu la raison de mon costé. Je seray demain à vostre lever pour prendre la loy de mon vainqueur et me mettre en estât de recevoir sa grâce, et cependant je demeureray, Monsieur, vostre, etc. ^

De Paris, ce [en hlanc] novembre i(33/i.

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