À LA TROUSSE
Madame ', vous croirés malaisément la joye que j'ay receue lorsqu'on m"a dit la première nouvelle de vostre heureuse délivrance , je n'oserois dire de ce que vous avés mis un garson au monde de peur que vous ne croies que je face (sic) plus cas de mon sexe que du vostre*. Mais je le diray pourtant puisque ayant desja donné l'estre à deux fort belles filles \ il sembloit qu'elles vous demandassent un frère pour leur appuy et vostre Maison un rejetton qui peust un jour représenter M. son père en toute choses. J'ay grande impatience de voir à qui il ressemble de vous deux, ou si vos deux visages ne sont point confondus dans le sien, ce que je souhaitte afin de m'asseurer par ce signe (ju'il aura les vertus de l'un et de l'autre.
Le froid de la saison où nous entrons et l'amour que vous avés sans doute desja pour luy me donne une demie asseurance que je n'auray que faire d'aller à La Trousse * pour luy rendre mes premiers devoirs et pour luy faire mes compliments pour sa bienvenue cii ce monde. En attendant, je vous le recom-
mande et vous recommande à vous mesme , afin que tous les ans nous vous puissions donner un semblable contentement.
Je suis. Madame, vostre, etc.
De Paris, ce 27 novembre iG34.
À M. DE BOISROBERT
À Kl EL.
Monsieur, sans vous nommer le grand homme duquel vous m'apportastes hier les commandemens \ je vous diray que l'honneur qu'il m'a fait est si excessif que j'ay peur de ne le pouvoir porter. J'asseureray bien que ses pensées sont miennes, puisqu'il l'ordonne ainsi , mais il sera dilficile (|ue le monde le croie, voyant l'inégalité qu'il y a entre mes ordinaires productions et ces extraordinaires merveilles. Que si l'on m'en estime l'autheur, on pensera qu'il se sera fait un miracle en moy et que ma foiblesse tout d'un coup se soit convertie en une extrême force. Au reste je ne suis pas sans scrupule de luy voler la gloire qui m'en reviendra sans que j'y aye aucun mérite. Et toutcsfois je ne la luy desrobe pas puisqu'il me la donne si libéralement et qu'il me fait
' Henriette de Coulanges, fille de Philippe de Coulanges et de Marie Le Fèvre d'Orniesson, était sœur de Christophe de Coulanges, abbé de Livry, et tante de M"" do Sévigné, dont la mère s'appelait Marie de Coulanges. Henriette avait épousé I^'rançoisLe Hardy, marquis de la Trousse, fils aîné de Sébastien Le Hardy, seigneur de la Trousse, grand prévôt de France et prévôt de l'Hôlel du roi.
- Ce garson était Philippe-Auguste Le Hardy, marquis de la Trousse, qui fut capitaine-lieutenant des gendarmes-Dauphin , chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, et qui mourut en octobre 1691, après avoir épousé Marguerite de la Fond. Sur lui, comme sur ses deux sœurs, comme sur sa mère, comme sur la famille La Trousse en gé-
néral, on peut consulter de nombreuses lettres de M"" de Sévigné.
^ Une de ces filles fut connue sous le nom de M"' de Méri. L'autre, qui était retirée aux Feuillantines depuis la mort de sa mère (3o juin 1673), mourut avec une répulalion de sainteté (décembre i685).
^ Le château de la Trousse était situé près do Lizy-sur-Ourq, aujourd'hui chef-lieu de canton de Seine-et-Marne, arrondissement de Meaux.
^ Le cardinal de Richelieu. Quelles sont les pages rédigées par Richelieu qui furent mises, eu i63i , sous le nom de Chapelain? S'agirail-il, comme il le semble, du plan de la pièce dont il va être question dans les lettres suivantes, la Comédie des Tuileries ?
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
celle grâce de son niouvenienl propre. C'est un effect de ma bonne forlune, aussi bien que les aulres avantages que j'ay desja tire's de sa gënërosité, laquelle semble m'avoir choisi entre raille (jui valent mieux c|ue nioy pour me rendre illustre par ses biensfaits. Je vous renvoyé son original et la copie qu'il a désiré que j'en fisse pour en disposer comme vos ordres le portent et demeui-e, Monsieur, vosire, etc.'