À M " LE CARDINAL DE BENTIVOGLIO
Monseigneur, les services que l'on rend aux personnes qui sont nées ce que vous estes, et qui tiemienl le rang que vous tenés, ne sçam-oient passer que pour des devoirs, et les ressenlimens qu'il leur plaist quelquefois d'en Icsmoigner, ne se peuvent prendre que pour des courtoisies. L'extrême inégalité que Dieu a mis entre vosire Eminence et nostre bassesse^, et l'amom' que
naturellement les hon\nies doivent à la haute vertu, nous obligent d'agir en tout ce qui vous regarde avec promptitude et sans espoir de reconnoissance. En ces occurences , si nous sommes sages, nous buttons' à nous acquitter de nos debtes pluslost qu'fi nous faire des débiteurs : et toutesfois , bien que nous n'ayons pas celle prélention, il arrive tousjours que la splendeur qui accompagne vosire dignité, et l'éclat que portent vos actions avec elles, se communiquent à ceux à qui vous permettes de prendre part en vos inléresls. Ils tirent plus de gloire de vous que vous ne tirés d'assistance d'eux, et dans ce beau commerce, s'il y a cjuelqu'un qui demeure redevable, c'est asseurémenl celuy qui y profite le plus.
Dans celte créance , Monseigneur, lorsque je me suis employé pour faire supprimer la mauvaise traduction de vosire excellente histoire *, j'ay creu me procurer un grand honneur à moy mesme. J'ay pensé satisfaire à ce que tous les hommes doivent aux grands
' Celle lettre, non datée, est suivie (foi. io3) d'une letlre, du 12 déceuabre, à M. Arnauld, lieutenant des carabins à l'armée d'Allemagne, et (fol. 106) d'une leltre, du 2.') du même mois, à M. Peny, à Madrid. Chapelain, dans ces deux lettres, parle très-modestement de son style. Il dit à Arnauld : «Je suis honteux d'avoir esté prévenu par vous. Il est vray que je ne l'ay esté que de la plume, car je vous escrivois tous les jours de l'esprit et n'attendois pour m'acquitler de ce devoir effectivement que la nouvelle de quelque victoire que vous eussiés obtenu, afln de trouver dans la beauté de la matière de quoy eslever mon slile qui rampe quand il se soutient tout seul, et afin de vous donner par ce moyen envie de lire ma lettre jusqu'au bout... Je repliquerois à M. le Gouverneur de Philisbourg [l'oncle du lieutenant] si je ne craignois de desrober du temps à sa vigilance et de le destourner de quelque entreprise importante par la lecture de ces mauvais papiers. ..-5 A M. Peny Chapolain tient un
langage plus humble encore : « Je sçay bien que je ne dis jamais bien ce que je veux dire et que je ne m'explique pas heureusement de mes intentions, en récompense de quoy Dieu a permis que mes amis suppléassent à mon deffaut par la connoissance qu'ils ont de mes mœurs et que s'ils meblasmoient de mal escrire, ils ne le faisoient jamais de mal penser.-)
- Pardonnons à Chapelain celte imitation des concetti de la patrie du cardinal Bentivoglio. Nous ne rencontrerons pas souvent dans sa correspondance des jeux de mots aussi indignes de lui.
^ Buter est pris ici dans le sens de tendre à un but, à une fin. Le Dictionnaire de Trévoux cite, à ce propos, l'expression familière : C'est à quoy je bute. M. Littré, qui retrouve ce mot dans La Fontaine, Molière et Saint-Simon, ajoute qu'il vieillit à tort.
'' La traduction française d'une partie de l'ouvrage Délia Guerra di Fiandra par Antoine Oudin, l'auteur des Curiosités françaises, venait
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génies qui travaillent pour le bien général, et, si j'ay eu quelque scrupule, ça esté de ne pas me sentir assés fort ])our exécuter dignement ce que j'enlreprenois. Il a plu à Dieu néanlmoins de donner un heureux succès à nos bonnes intentions et de mettre la chose au point que vous la pouviés souhaitter. Le privilège de la traduction à laquelle on travaille a esté obtenu en vostre nom avec des termes et des conditions qui n'ont point encore d'exemple parmi nous. M. Conrart l'a composé et M^' le Garde des Sceaux, à la sollicitation de M. d'Andilly, l'a accordé de bonne grâce et avec tesmoignage de haute estime de l'ouvrage et de lautheur. Et certes, Monseigneur, c'eusl esté maltraiter une vertu si rare que la vostre, de ne la pas traiter extraordinairement en celte occasion.
iM. Picard vous aura mandé le détail de toutes choses et de .quelle sorte nous nous sommes conduits pour vous faire avoir entière satisfaction de cette affaire. Ce que jay à vous dire de plus est que Ion attend avec impatience la version nommée dans le privilège, laquelle cédera bien à son original, parce qu'il est incomparable, mais aussi laissera bien loin derrière elle tout ce que nous avons d'originaux en noslre langue, de ceux la mesmes qui prétendent le plus en la parfnitte éloculion. Et, pour mon particulier, je la presse de toute ma puissance dans la passion que j'ay de faire voir à nos
François en leur propre langue une pièce qui représente toute la belle Antiquité'.
Ce n'est pas. Monseigneur, que nous n'ayons un grand nombre de sa vans parmi nous, mais ils semblent avoir perdu l'amour de leur patrie. Ils ne conversent qu'avec les Anciens, et s'ils parlent quelquefois des choses modernes, ce n'est jamais en la langue que nous parlons. Ils sçavent les règles de bien escrire, mais ils traittent leur langage conmie indigne de recevoir leurs pensées et ayraent mieux n'eslre pas entendus que de rendre honneur à leur pais , en s'expliquant avec les termes qui y sont en usage. \'ostre courage, Monseigneur, dans sa traduction , servira à les convaincre d'erreur, et leur fera honte lorsqu'ils y verront leur langage capable de toutes vos expressions, c'est à dire de toute la richesse et de tout l'art dont se vantent les Anciens'.
Ainsy, en servant Vostre Eminence, jauray servi ma nation à laquelle le principal avantage en reviendra, et si je dois recevoir des actions de grâce , c'est d'elle , et non pas de vous, à qui nous demeurerons infiniment obligés de nous avoir proposé un si parfait modelle à imiter, et poiu" qui nostre gratitude ne peut jamais eslre que foible et imparfaitte. Mais c'est trop abuser d'un loysir si i)récieuxque le vostre, ce qui me fera finir en vous augurant le dernier comble de la grandeur que vous mérités' et vous suppliant (le trouver bon que je me die ou plus-
rle par;iîlre (Paris, i63i, iii-ù") sous ce litre : Histoire de la guoTe de Flandre depuis l'an 1 55q juscju'ii la Ircve en iCoQ, traduite de l'italien du cardinal Benlivnglio par Axtoixe Ocdix : première partie qui comprend depuis l'an i 55^ , jusqu'à la bataille gagnée par Jean d'Autriche en i5y8.
' Les délails donnes par Chapeliiin sur la suppression du mauvais travail du secrétaire-inlerprolc du Roi, ainsi que sur le travail destiné à
remplacer celui-là , forment un chapitre d'histoire littéraire qui aura, si je ne me trompe, tout le piquant de la nouveauté. La version dont Chapelain dit tant de hien, et qui était faite sous sa direction, n'a jamais paru, et l'on ne sait ce qu'est devenu le manuscrit que, dès le commencement de i635, on était prêt à imprimer.
- On lit dislinclemcnt Anciennes, mais jamais lapsus n'a été plus évident.
' Ce n'étaient pas seulement les amis du car-
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losl que je continue à me publier pour ma gloire, Monseigneur, vostre , etc.
De Paris, le 21 janvier i()35.
AU MARQUIS DE GESVRES
E» ALLEMAGNE
Monsieur, c'est un souvenir bien précieux pour moy que celuy que vous m'avés voulu tesmoigner en terre ennemie , dans l'ardeur de la guerre, au milieu des exercices qui vofis plaisent et qui vous occupent tout entier, et peut estre sans que les lettres que je vous ay escrit ayent esté assés beureuses pour aller jusques à vous, et pour obliger voslre courtoisie à me donner celle cy pour response. J'en fais aussi le cas que j'en dois et mets cette grâce entre les choses qui m'apportent le plus de gloire et de consolation.
Nos amis illustres de l'un et de l'autre sexe ont veu ce que vous me mandés et je vous puis asseurer que si j'en ay receu de riionneur, vous n'en avés point receu de bonté. Je i'ay fait voir mesme à une princesse qui sçait estimer parfaitement la vertu ', et les discours que nous eusnies ensuittesur vostre sujet ne peuvent qu'ils ne vous satis-
fassent ■ lorsque nous vous verrons de retour et que vous me donnerés le loysir de vous en entretenir. C'est ainsy que j'essaye de payer la faveur que vous m'avés fait . n'estant pas solvable de moy mesme, et ayant besoin du secours d'aulruy pour m'en acquitter.
Au reste, si vous m'en croyés, vous continuerés aussy bien à bien dire qu'à bien faire*, et ne vous accuserés plus par une excessive modestie de peu de politesse en celte profession. Quiconque agit et escrit comme vous ne pourr'oit pas seulement donter ' l'Allemagne , mais nous donner la relation de sa conqueste aussy agréable que le premier des Césars donna autresfois à son pais celle de la réduction des Gaules en province romaine. Et quant à ce qui me regarde, si je quitte jamais le conte de Dunois pour parler des libérateurs de la Germanie, M' le Cardinal aura part en mon ouvrage comme autheur d'un si baut dessein et vous comme l'un de ses principaux exécuteurs. J'ay impatience que les choses ne soient desja en tel estât que je puisse changer le travail et rendre en cette occasion le tesmoignage que je dois.
De Paris, ce 93 janvier iG.jô.
dinal Bentivoglio qui espéraient de le voir devenir pape : tout le monde, à cette e'poque, voyait en lui le futur successeur d'Urbain VIII, et, s'il avait vécu quelques jours de plus, faUente générale n'aurait pas été trompée.
1 Probablement la princesse de Condé (Charlotte-Marguerite de Montmorency), la future belle-mère du duc de Longueville, morte le 9 décembre i65o. Chapelain voyait souvent celte grande amie du cardinal Bentivoglio et du cardinal de la Valette.
- Nous dirions aujourd'hui : ne peuvent que vous satisfaire.
^ C'est l'éloge qui a élé donné à Jules César el qui, depuis, a élé si souvent appliqué à ceux
qui ont su se servir également bien de leur plume et de leur épée.
* Chapelain écrivait donler pour dompler, comme ou l'écrivait déjà auxin" siècle. M. Liltré, dans son Dictionnaire de la langue française, juslilie ainsi la suppression faite par Chapelain de la lettre p : «L'Académie française devrait supprimer le p de dompter, lettre qui ne se prononce pas, n'est pas étymologique , et qui provient d'une vicieuse tendance qu'avait le moyen âge à mettre un p après une m ou une n; d'où temptation, qui est resté en anglais.» Voir aussi le Dictionnaire de Trévoux au mot Domtable. M. Littré n'a cité, au sujet de la forme donter, aucun écrivain du xvii' siècle ni des trois siècles précédents.
LETTRES DE JEA.X CHAPELAIN