AU COMTE DE BELLN
Monsieur, Alerte est un fort bon mot' au jugement du bel esprit à qui vous fistes hier si bonne chère ^ Il est vray qu'autresfois il n'estoit entendu que de là les Monts . qu'il passoit pour estranger en France, et qu'il a eu besoin de lettres de naturalité. Mais quand il seroit arrivé tout fraischement d'Italie ^ il suflîroit que vous l'eussiés employé dans la vostre pour luy donner droit de bourgeoisie parmi nous et le légitimer, puisqu'estant le père nourricier des bien
ques autres qu'on m'a nommez , n'en fussent pas , ou, pour le moins, qu'ils n'y eussent point de voix (leliboralive. Ce seroit assez qu'ils se contentassent lie donner des sièges, et de fermer et ouvrir la porte. Ils peuvent estre de l'Académie, mais en qualité de bedeaux. . . -n
' Voir dans la Gazette du ai février 1(535 (p. 85) l'article intitulé: Le balet du Roy où la vieille Cour et les hahitans des rives de la Seine viennent danser pour les triomphes de S. M. On y mentionne, parmi les figurants, le duc de Longueville. Les vers de Chapelain sont conser\és dans le recueil de ses poésies où ils portent ce litre : Pour M. le duc de Longueville représentant un follet, aux dames.
^ M. Livet a cité {Histoire de l'Académie, l. 1 , p. 365) le passage: J'attends avec impatience. . . jusqu'à indignement. — Parmi les lettres qui suivent celle du 2 5 février, et que je néglige, il en
est une adressée à un M. de G (fol. 117),
datée d'avril, où je prends ce curieux passage, déjà, du reSle, cité par Camusat [Mélanges littéraires, p. 1 1) : -^ La philosophie ne s'accorde pas avec la marchandise, et je n'ayme pas que la fille du grand Montaigne publie qu'elle ne fait réimprimer ses Essays que pour honorer sa mémoire, et que néantmoins elle y cherche de l'intérest à la foulle mesme d'un bon homme [le libraire Baudouin ] , et qui l'a servie avec grande fidélité et grande affection. Il faut qu'elle souffre cette réprimande et que jeliiy reproche qu'elle n'est pas trop
fille de Montaigne en ce point. Je suis néantmoins bien aise de ia conclusion de ce traitté, puisque c'est une chose faitte et que vous en avés tons l'esprit en repos, n Camusat assure à tort que la lettre est adressée à Godeau : Chapelain ne met jamais de particule devant le nom de son ami et écrit d'ailleurs toujours ce nom en toutes lettres.
^ François de Faudoas, comte de Belin, baron de Milly, .seigneur d'Averton, était fils du comte de Belin (Jean-Francois de Faudoas) qui fut gouverneur de Paris sous le règne de Henri III. François avait épousé Catherine de Thomassin , fille de René, seigneur de Montmarlin et de Mirabel, chevalier de l'ordre du Roi.
* Alerte (avec la forme à Vairte ou àVHerte) est déjà employé par plusieurs des plus célèbres écrivains du xvi" siècle (Rahelais, Biaise de Monluc, Michel de Montaigne). Le xvii° siècle s'est peu servi de ce mot et on ne le trouve guère que dans les Mémoires du cardinal de Relz et dans ceux du duc de Saint-Simon.
^ C'est-à-dire si bon accueil, à proprement parler, si bon visage (cara). Ch4i-e, dans ce sens , a été employé par M""' de Sévigné. Balzac (lettre XXII du livre VII, p. 391, de l'in-f) écrivait à M"'" Desloges, le 6 novembre 1699 : «Je n'entreprendray point de vous remercier de la bonne chère que vous m'avez faite."
^ Alerte vient de l'italien all'erta. Voir, à ce sujet, les excellentes explications de M. Lillré (Dictionnaire de la langue française).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
disans', vous pouvés bien avoir autliorité sur leur langue, et que les grâces qu'ils reçoivent, tous les jours, de vous méritent bien que vous traittiés en maistre chés eux et que vous y ayés des passe-droits qu'on n'accorderoit pas si facilement à tout le monde.
Je suis marri de la maie nuit ' que vous avés eu et la trouve bien plus mauvaise que ce mot que vous avés mis en question , mais je loue la vertu qui en est la cause et say que toutes les actions vertueuses doivent couster.
M. de Balzac vous attendra à dixbeures'.
À M. DE BALZAC
Monsieur, on auroit tort de vous accuser de peu de modestie, puisque vous dittes mesnie des injures à vos amis intimes lorsqu'ils vous parlent de voslre vertu avec sincérité et dans vos propres sentimens. Il faut que vous soyés bien ennemy de la louange puisque la vérité mesme vous passe pour flateuse, quand elle vous rend ce qu'elle vous doit, et quil semble qu'elle ne vous doive paroistre sincère que quand elle dissimulera vostre mérite, et qu'elle dira de vous le mal qui n'y est point. Or, Monsieur,
tant que vous ferés ce que vous faittes, je feray ce que j'ay fait, je vous loueray, je vous admireray, et me laisseray cent fois accuser de flaterie , avant que de changer de méthode ni de ton. Et pleust à Dieu vous pouvoir aussi bien louer comme vous le valés et comme je le connois ! Mais vous estes malheureux que ceiLx qui le feroient éloqueniment ne sont pas autant que moy vos amis et amis de la vérité, et que moy qui vous honore et qui suis franc , ne le sam-ois faire que rustiquement, et, comme ils disent, avec une lourde et grossière Minerve.
11 est vray que ce ne vous est pas un malheur de manquer de trompette , et qu'il seroit malaisé qu'aucun vous en peust servir dignement sans diminution du prix que vous mérités. Vous mesme, Monsieur, estes vostre paranymphe\ et, sans vous louer, vous vous loués assés. Vous faittes des choses qui forcent, sinon toutes les langues, au moins toutes les consciences, à vous estimer hautement, et je n'en excepte pas mesme celle de l'envie que vous vaincrés enfin en ne l'irritant pas.
Quant h moy, je souhaitterois d'estre ce que vous monstres de ci'oire que je sois pour m'encourager à le devenir. J'y trouverois grand avantage et ceux de mes amis qui ne
' Le comte de Beiin fut le protecteur de Mairet, de Rotrou et de beaucoup d'autres bien disans. Peu do grands seigneurs, au xvn" siècle, se serviront plus noblement de leur fortune. Un érudit du Mans, M. Henri Cbardon , nous promet une biograpliie détaillée du comte do Beiin, à laquelle d'avance je renvoie en toute sécurité les lecteurs.
^ Nous ne disons plus maie nuit , pour mauvaise nuit, mais nous disons encore maie bêle , malechance , malejaim.
'■' Le séjour de Balzac à Paris, en i635, ne fut pas de longue durée, car cet ami de Chapelain était encore , à ia fin de février, en Angou-
mois, comme on Ta vu, et il y était déjà revenu, comme on va le voir, dès le mois d'avril.
'' Paranymplie veut dire à la fois panégyrique et auteur d'un panégyrique. Voir, à ce mot, le Diclionnaire de Trévoux et celui de M. Litlré. Dànsôe dernier recueil, on trouve, sous le mol paranympher, celte citation qu'il est à propos de reproduire ici, ne serait-ce que pour faire contre-poids à l'éloge démesuré appliqué par Chapelain à ia modestie de Balzac : <tLes louanges lui étaient bonnes, de quelque part qu'elles vinssent, et jamais il n'estoit assez paranymphé à sa fantaisie.'! (Tallemant des Beaux, t. IV, p. 95.)
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
seroient pas illustres d'eux mesmes comme vous n'y perdroient rien asseurdment. Mais je vous amuse au lieu de vous dire que M. vostre jeune neveu' m'a fait l'honneur de me voir et de me rendre vostre lettre suyvant laquelle j'ay pris la liberté de luy parler de ses exercices et de l'exhorter à la vertu , et certes je dois ce tesmoignage à la vérité' qu'il me parut aussi bien né que l'on le sauroit désirer, et aussy civil que l'on le peut attendre de son aage. Sa mine, sa pai'ole et son action me flrent juger de luy très avantageusement et je ne puis croire qu'il ne réussisse quelque jour un très honneste gentilhomme ^.
Le discours que j'ay fait pour la compagnie est long et mauvais, deux conditions qui vous doivent destourner à l'exposer à une veue si délicate que la vostre \ C'est pourquoy j'attendray des ordres plus précis de vous pour vous l'envoyer.
Je suis. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce [en blanc] avril i635*.
À M. DE MEZIRIAC =