À BOURG-EN-BRESSE
Monsieur, si je ne vous rendois grâces du beau présent que M. Farel'' m'a l'ait de
' Ce jeune neveu c(ait Bernard Palras de Campagnol (c'est ainsi que Balzac écrivait ce nom). Voir sur ce gentilhomme et sur sa famille divers passages des Lettres de Jean Louis Guet de Balzac. Mélanfres historiques, notamment p. 46 1, 809, 810. Balzac, le a5 mai i633 (lettre LUI du livre IX, p. 45/i de l'in-f), avait dit à Chapelain combien il était ravi de «la bonne opinions qu'il avait de son neveu , ajoutant : «Nous vous demandons pour ce galand homme la continuation de vos remonstrances. . . «
- Etre produit par, sortir de, ce qui est le sens propre, comme le fait remarquer M. Littré, qui cite trois phrases où Balzac , Pascal et Bossuet ont ainsi employé le mot réussir. Voici la phrase de Balzac (hvre XX , lettre XVI) : « Si M. Chapelain est le conseil du P. Lemoine, le P. Lemoine réussira un des grands personnages du temps. 7)
' C'est le discours dont Pellisson nous parle ainsi (I, p. 766) : «Le quatorzième, de M. Chapelain, Contre l'amour, où par des raisons ingénieuses, dont le fond n'est pas sans solidité, il tâche d'oter à cette passion la divinité que les poètes lui ont attribuée. s Ce discours, déjà fait en avril, ne fut lu devant la compagnie que le 6 août i635. M. Kerviler {Jean Chapelain) regrette fort que ce discours, trdonl le litre était peu galant delà part d'un habitué de l'hôtel de Rambouillet,-! ait été perdu. Je puis rassurer le
savant biographe : le discours contre l'amour nous a été conservé, et rien n'est plus facile que de le lire au département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale, dans le volume 128^7 du fonds français, intitulé : Œuvres diverses de Jean Chapelain (f°' 3-2-3.'i). Le morceau m'a paru , connue à Chapelain lui-même, «long et mauvais, n
* M. Livet a reproduit les quatre lignes où Chapelain juge si peu paternellement son discours (Histoire de V Académie, t. I, p. 366). — Le 27 avril i635 (f ii5). Chapelain adressait à Boisrobert une lettre où Richelieu est comparé à un soleil dont on ne peut soutenir l'éclat. Laissons là ces phrases de rhétorique et retenons seulement la petite indication que voici : «L'assemblée a changé de lieu depuis vostre départ et M. de la Brosse m'a succédé. A ce nom vous jugés bien qu'elle a gaigné au change en toutes façons, n
'-■ Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac, ou plutôt, d'après Guichenon (en .son Histoire de Bresse et de Bugeij), sieur de Meyzeria, était alors âgé de cinquante-quatre ans. Il ne devait pas tarder à mourir ( 26 février iC38).
6 Nicolas Faret, qui avait alors trente-cinq ans, était de Bresse, comme Bachet, et, suivant Pellisson , ce fut avec des lettres de recommandation de ce dernier qu'il vint à Paris , où Boisrobert et quelques autres le donnèrent pour secrétaire au comte d'Harcourt.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
vostrepart, il n"y auroit pas seulement de rincivilité, mais encore de l'ingratitude, et je serois devenu pour vous ce qu'on n'a jamais soupçonné que je peusse estre pour personne, je veux dire mesconnoissant. Vous recevre's donc icy le tesmoignage de mon ressentiment qui est d'autant jîlus grand que j'ay moins mérité la faveur que vous nVavés fait que vous, à qui je la dois, estes singulier en estime , et que le livre en son espèce se peut vanter de n'avoir point de pareil '. Et certes c'est une chose admirable qu'un François ait peu aller si avant dans les délicatesses de l'une et de l'autre langue qui ne luy sont point naturelles et mesme dans la poésie de ces langues, qui est un genre d'escrire auquel réussissent encore si peu de ceux qui les parlent naturellement. Mais je n'entreprens pas de vous en louer icy, et il me suffira de vous dire que ma capacité va jusqu'à connoistre que vous y excelles et que le jugement que j'en fay est aussi solide que sincère. C'est ce qui vous doit rendre extrêmement asseuré de mon service puisqu'il est fondé sur la connoissance que j'ay de ce que vous valés, et qu'il est impossible de connoistre le mérite et de
cesser jamais de Testimer, que ce n'est pas cela seulement qui m'attache à vous, et que cette belle morale dont vous faittes profession me rend bien autant vostre serviteur que tous les dons d'esprit par lesquels vous vous estes tiré du commmi des hommes.
Je vous fais une déclaration d'abord, afin que vous sachiés à qui vous avés affaire et que vous preniés vos mesures avec moy. C'est que je préfère la bonté généreuse à toutes les perfections qui peuvent rendre l'homme considérable et quelle est la seule chose que je propose pour objet à mon affection, de sorte que je vous aymeray (si vous me permettes d'user de ce mot) |)our ce que M" de Vaugelas^ et Faret m'ont asseuré que vous estes bon, et je vous honoreray pour ce que j'ay trouvé moy mesme que vous en estes très digne. En récompense de quoy je vous demanderay que vous m'aymiés pour ce que j'ay fait cstude de bonté et ne vous obligeray point à m'estimer, sachant bien qu'il n'y a rien en moy qui soit estimable. La suite du temps vous fera voir que je vous dis vray en tout. Ces M", dès à présent, vous en rendront
' Claude-Giispard Bacliel avait sans doute envoyé à Chapelain les deux opuscules dont parle ainsi Pellisson (t. I, p. 129) : «On voit de lui un petit livre de poésies italiennes , où il y a des imitations des plus belles comparaisons qui sont dans les huit premiers livres de l'Enéide; un autre de poésies latines , etc." Ces deux recueils avaient paru en 1626 , le premier sous ce titre : Rime di Claudio Gasparo Bacheto, signor di Meiiriac. In Borgo in Bressa , apprcsso Gioanni Tainturiero. Vol. petit in-8° de 56 pages; ie second, sous ce litre : Virginis deiparœ ad Christumjilium epistola , necnon et alia qnœdam poéinatitt (sic), authore Claudio Gaspare Bacheto , Mezeriaco, Sebusiano, ad illuslrissimuin D. D. Gnidonem Benlivolum, S. R. E. Cardinalem amplissimum. Biirgi Sebtisianorum , apiid Joaiiiwm Taintuner,
petit in-8° de i8 pages. Les deux recueils avaient d(>jà paru en 1616. — Bayle {Dictionnaire critique) a dit de Bacliet : «Il fut assez bon poète en français, en italien et en latin, un excellent grammairien, un grand grec, un grand critique... l'un des plus habiles hommes du XV 11' siècle."
° Pellisson nous apprend (t. 1, p. 170) que Bachet, étant à Rome en sa jemiesse, «fit quantité de vers italiens à Tcnvi avec M. deVaugelas, qui s'y trouvoit aussi, 55 et {ibid., p. 77) que, le 10 décembre i635, ce même Vaugelas fut chargé de lire devant l'Académie un discours de son ami sur la traduction. Méziriac avait dédié son édition de Diopbante (Paris, i6ai ) au père de Vaugelas, Antoine Favre, premier président de Savoie.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
lesinoignage et moy je vous le conlirmei-ay par la promesse inviolable que je vous fais icy de tlerneurer e'ternellemeiit , Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 18 juin iCST).
À M. DE BOISROBERT
Monsieur, je vous rends très humbles grâces de la continuation de vostre amitié et des bons offices avec lesquels vous me maintene's dans l'esprit de Son Eminence. Vous savés si la première chose m'est chère et si j'ay intërest de me la conserver. Quant aiL\ favorables sentiraens que Monseigneur a pour moy, j'en reçois le tesmoignage avec une telle esmotion de joye que rien ne me sauroit toucher en comparaison. Mille raisons me peuvent faire souliaitler d'estre honore' de sa bienveillance. Toutesfois ma morale, qui m'altache beaucoup plus à la considération de sa haute vertu qu'à celle de sa haute puissance, me fait regarder en luy non pas les avantages que ma fortune en peut lirer, mais la consolation qui me vient de n'avoir pas dépieu à une si grande âme. Je ressens, à parler véritablement, la gloire que m'apporte son approbation et l'opinion qu'il a de ma fidélité plus que tous les ambitieux et tous les avares du monde ne goustent la possession des honneurs suprêmes et des immenses ricliesses. Et quoyque
extrême et qu'elles fassent en partie ma subsistance et ma re'putation , il est vray néantmoins que je me trouve tout autrement obligé de cette petite place qu'il me donne en son estime, et surtout de la créance qu'il a de mon zèle ai'dent à le servir. C'est de cela principalement que mon esprit fait sa nourriture, et c'est cela proprement que j'appelle ma véritable félicité. J'espère que vous serés assés bon pour continuer à me rendre heureux par la conservation de ce thi'ésor, et de mon costé, je vous engage ma j)arole que vous n'aurés jamais sujet de me reprocher que je m'en sois rendu indigne par mon ingratitude ni par ma légèreté.
Au reste, après avoir longtemps cherché M. Faret pour luy proposer ce que vous désirés de luy touchant les nouveaux libelles de ce François dénaturé', je l'ay rencontré et me suis acquitté de la charge que vous m'aviés donné. Sur quoy il m'a appris qu'il vous avait satisfait sur une de vos lettres qui luy parloit de la niesme chose. El certes, comme je loue infiniment la très juste passion que vous avés de voir les actions de Monseigneur justifiées, je ne puis aussi approuver qu'une vertu si éclatante et si reconneue que la sienne, soit remise en compromis toutes les fois qu"il plaira au plus infâme des Escrivains d'essayer à luy donner atteinte. La question n'a esté que trop agitée, et, à force d'avoir examiné toutes les calomnies de son détracteur, on a espuisé toutes les raisons qui le pouvoient
' Ce François dénaturé était le fameux Mathieu de Morgues, moine de Saint-Germain, sur lequel on peut voir la note 5 de la [jage li 1 A des Mélanges historiques. Lettres de Balzac, n" h, noie à laquelle doit être ajoutée la mention d'un Essai sur la vie et les œuvres de ce personnage par M. Perroud {Annales delà Société d'agriculture, sciences, arts et commerce du Puy) , et d'un compte rendu de cet excellent tn.vaii par M. C.
Jourdain (de l'Institut), dans la Revue des Sociétés savantes de janvier 1867 (p. 36 et 37). Quelques jours plus tard, justice fut faite du virulent pamphlétaire, comme nous l'apprend la Gazette du 28 juillet i6a5 (p. A92) : !« Ces jours passés, par arresl de la chambre de justice, Mathieu de Morgues, dit Saint-Germain, a esté ici roué en effigie pour crime de ièze majesté divine et humaine. '5
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
combatlre el convaincre de faiLX. Le monde est esclairci de la vérité. Nous avons gagné nostre cause devant luy, et c'est luy faire lort et à nous aussi que d'entrer de nouveau en contestation avec luy sur ce sujet.
Si nostre pai"lie se resveille et crie contre nous, ce nest pas quelle songe plus à persuader, mais seulement à parler la dernière. Si elle jette encore du venin, ce n'est plus pour infecter les esprits, mais seulement pour tesraoigner la rage quelle a d'avoir perdu le crédit chés les peuples el l'espérance de devenir riche en diffamant la plus glorieuse vie qui fut jamais. C'est un mastin' qui a esté battu et qui aboyé encore en fuyant. L'ambition l'avoit autresfois poussé à sattaquer au mérite extraoï'd inaire de Monseigneur. Il sestoit promis des mistres et des chappeaux en se promettant des l'évolutions favorables à ses mauvais désirs. Mais à présent qu'il voit combien ses funestes pronostics ont esté vains , el quil connoist que par force il luy faut renoncer à ses prétentions insolentes, il console au moins sa douleur par l'imagination qu'on le considérera cbés les ennemis de celle Goui'onne en qualité de grand ennemy du grand Cardinal de Richelieu. Il cherche désormais son seul avantage dans la gloire qu'il peut tirer d'une si illustre inimitié. Il veut bien désormais passer pour desconlit à condition qu'on l'avoue pour adversaire. Il repaist désormais sa vanité de la cause de sa dellailte el ne travaille plus qu'à faire
coiuioistre qu'il a eu assés d'audace pour entreprendre une haute meschancelé, et assés d'artifice pour se rendre formidable à la vertu mesme. Je me puis tromper dans mes senlimens, mais si je méritois d'en eslre creu , on ne reparliroit plus aux injm'es de cet imposteur, tant pour ne pas s'obliger à redire inutilement les mesmes choses sur les mesmes faussetés . que pour ne pas nourrir son orgueil , en luy mons- Irant qu'on le juge digne d'une colère généreuse. Je ne luy respondrois plus que par le silence, et luy donnerois la punition du mespris, en attendant celle de la corde qui sera assés infâme pour luy, si elle n'est pas assés douloui-euse'.
Que si l'art des conjectures n'est poinl faux entièrement sur les dernières résolulions qui ont esté prises pour la Flandre, j'oserois vous asseurer que Monseigneur n'est pas éloigné de mon sens , et qu'il souffrira plntost qu'un bourreau luy face raison de cette teste monstrueuse que de pei-melU-e à aucune des pliunes qui sont à son service de le vanger des crimes que sa langue el sa pliune ont conunis contre luy, el il aimera beaucouj) mieux que ses serviteurs , en descrivanl ses rares actions el chantant ses qualités admirables, apprennent tous seuls aux siècles à venir la vérité de son histoire, ijue de souffrir qu'ils en souillent la beauté, la metlnnt en |)arallèle avec les mensonges el les impostures du démon qui l'a voulu corrompre.
' Chapelain écrit mastin comme on récrivait an xni' siècle, comme l'ont encore écrit après lui plusieurs poêles et prosatoui-s, nolanimonl La Fontaine.
- Riciielieu, si Boisrobert lui montra celte lettre, dul être content de IV'nerjjique indijjnation que fait éclater ici Chapelain contre le plus insolent île tous les dilTauialeurs. Co qui ajoute encore à la honte de Mathieu de Morgues, c'est
qu'il avait été auprès de Richelieu un plat solliciteur, un vil adulateur, avant de le calomnier avec tant de rage. Voir, dans le Bulletin du Uoufjutniste du i" janvier i8y;i, une Lettre infdile fie Mathieu de Morgues écrite à Charpentier, le secrétaire du Cardinal, le 7 octobre 1629, et où il le prie de lui faire obtenir de son maître un prieundans le Velay , " pour combl'; do tous k s bienfaits recens do sa bonté. n
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Vous pardoimeres . s'il vous [)l;n'st. h uia longueur el uscrés de cecy selon vostro amitié' et voslre prudence. M. Godeau a seu que vous n'aviés pas improuvé sa résolution ' et vous a obligation de son souvenir. 11 est tout spirituel à présent mesnie par le corps et les habits. Vous ne luy verres plus ni cheveux ni barbe ni colet. C'est une bonne el sainte âme qui s'est mise dans le repos où elle se souhaittoit il y a long temps.
.le vous baise les mains de tout mon cœur et suis, comme tousjours, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce G juin i635.
À M. DK CORB^:\lLLE^