‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 30 sur 134 · A M. D'ANDILLY · texte numérisé non relu

A M. D'ANDILLY

A POMPONxNE.

Monsieur, je ne vous escris pas pour contredire la juste douleur que la mort de M"" de la Boderie vous a causé\ mais pour vous lesmoigner celle que j'en ressens plus grande sans doute que je ne vous la puis exprimer. Et certes sans luy appartenir d'aussy près que vous faisiés , ni estre autant son serviteur que je l'estois, il suffit d'avoir eu connoissance de sa vertu et de son mérite pour regretter extrêmement cette perte et la conter entre les plus notables qu'eust peu faire ce siècle. La consolation vous en doit venir de Dieu que vous regardés entre toutes les occurences de vostre

' Je ne reproduis pas une longue lettre, ou plutôt une longue dissertation, adressée, le a A novembre i635, par Chapelain à i'abbé de Boisrobert. En voici seulement l'exorde: «Je dois à vostre seule amitié l'opinion que vous avés donné à Monseigneur que je peusse dire quelque chose de raisonnable sur la légèreté des François à la guerre, car dans la rigueur de vostre jugement vous sçaviés bien que vous auriés esté obligé de rendre tesmoignage du contraire et de ne jamais louer auprès de Son Em" que l'amour que j'ay pour la vertu et la vénération en laquelle j'ay ses conditions véritablement plus qu'humaines. ..n Chapelain cherche surtout à prouver que si le soldat se montre si peu constant, si peu solide, c'est parce qu'il regrette le bien-être dont il jouissait chez lui : '• Ce qui cause cette aliénation de la guerre dans les esprits François, est

CHAPELAIX. ).

la commodité que les soldats se souviennent d'avoir laissée dans leurs provinces, en comparaison des incommodités que la guerre la plus douce a inévitablement avec soy. Car il y a grande apparence que si la France estoit réduitte par quelque insigne malheur, dont la bonté divine et la prudence de Son Em" la préserveront, à la misère et à la désolation où sont l'Espagne et l'Allemagne, et que les soldats ne creussent pas estre mieux dans leurs villages qu'à la veue de l'ennemy, ils ne se desbanderoient pas plus que les trouppes du parti contraire. T)

- C'était la femme d'Antoine Le Fèvre de la Boderie, lequel fut ambassadeur de France en Angleterre sous Henri IV et sous Louis XIIL Elle était fdie de M. Le Prévost, seigneur de Grandville, contrôleur général des finances.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vie , et qui ne vous manquera pas en cellecy. Cependant ce ne vous est pas un me'diocre avantage de vous être rencontré près d'elle en ce dernier combat, de luy avoir peu rendre les derniers devoirs , et d'avoir peu recueillir ses dernières paroles et ses derniers souspirs lorsqu'elle a quitté ce monde.

Je plains M"'' d'Andilly ' encore plus que vous dans celte séparation , laquelle lui doit estre d'autant plus sensible que, depuis sa naissance, elle avoit tousjours vescu sous son aisle et ne l'avoit non plus abandonné de la veue que du penser. C'est pourquoy vous estes obligé de réprimer ou de couvrir vostre ressentiment et de vous servir de toute vostre sagesse pour la fortifier dans cette affliction et la luy rendre plus légère. Surtout mesnagés vostre santé qui n'est desja pas très bonne et par la desplaisance ' qu'apportent de semblables douleurs ne nous faittes pas craindre de perdre quelque cbose de plus impoitant pour nous encore que M'"" de la Doderie.

Je prie Dieu qu'il vous conserve et suis, Monsieur, vostre, etc.

Paris, ce [en blanc] novembre iG33;

[. DE BALZAC

A BALZAC

Monsieur, je ne vous escris plus par civilité, mais seulement dans la rencontre de vos affaires et des miennes, et toutesfois je n'apprébende pas que vous m'en estimiés moins

ardent à vous bonnorer, ni plus négligent aux cboses qui vous toucbent. La liberté dont j'use en cela est un privilège acquis auxpersomies occupées et qui porte tousjours son excuse avec soy. Elle mesme me rend équitable envers mes amis, et m'empescbe d'interpréter les discontinuations de uostre commerce à leur désavantage ni au mien. Je ne voy point que pour ne me donner pas règlement de leurs lettres, ils oublient l'affection qu'ils m'ont promise , ni qu'à l'occasion ils me manquassent de tesraoignages de leur amitié.

Nous avions espéré de vous voir icy au commencement de cette année, mais, depuis, M. Du Breton^ nous en a désespéré. Il se fust bien passé * de nous oster l'imagination de cette joye. Nous eussions au moins jouy de ce fanlosme agréable , et n'eussions eu, durant ce temps, que la moitié de la peine que nous donne vostre éloignement.

J'ay apjiris que vos lettres sont aclievées d'imprimer \ et vous en augure un grand accroissement de gloire. Cependant je suis obligé de vous dire qu'en l'une de celles quis'addressenlà nostreami M. LeMaistre, il y a un trait qu'il désire avec passion qui en soit osté, non pas qu'il ne le juge digne de vous et quil le croye indigne de luy, le considérant en soy, mais parce qu'ayant beaucoup d'envieux et de jaloux qui veillent suitoutes les occasions de luy nuire, il sçait asseurément qu'ils en prendroient avantage contre luy. Le lieu est celuy où vous dittes, en le louant, qu'il est cet adolescent illustre

' Arnaud d'Andilly avait épousé, en iGi3, h (iilo unique d'Antoine Le Fèvre de la Boderie, alors âgée de quatorze ans , laquelle lui apporta on dot les terres de Pomponne et de la BrioUe. Voir ce que d'Andilly, à l'occasion de son mariage, dit dans ses Mémoires (édition de Hambourg, 1734, p. 96-1 ci), de sa belle-mère, de son beau-père, de sa propre femme, etc.

dans Bourdalouele mot (Icplaisance , souvent employé, au siècle précédonl, par Amyot, Marot el Montaigne.

^ Personnage déjà mentionné dans la lettre X.

* C'est-à-dire : il aurait bien dû se dispenser de , etc.

' C'est le recueil déjà mentionné : Lellres de M. de Bahac. Seconde partie (Paris, Pierre Bo-

Au xvii'' siècle, M. Littré n'a trouvé que colet, i630, 2 vol. in-8 ).

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que les Pères , etc. ' Et quoyque cela soit innocent et en quelque sorte glorieux pour luy, estant pris dans vostre intention, néantmoins dans la malice de ses ennemis il est certain qu'il peut estre tiré à un sens de mauvaise raillerie , laquelle il sera bien aise d'éviter. Il vous prie donc avec instance que, devant la publication du volume, cet endroit soit changé en celle sorte, ou plustost dans ce sens , qu'il est cet orateur nouveau que les Pères, etc. Un carton en fera l'office et luy mettra l'espril en repos de ce costé là. Il vous en escrit avec inquiétude , mais je l'ay asseuré que vous fériés beaucoup plus pour sa satisfaction , et qu'il en dormist inntramquc aurem. Que s'il cstoit besoin de vous le persuader par de nouvelles prières , je joindrois icy les miennes très humbles et vous en conjurerois par toute lamilié que vous me portés. Mais il suffira, comme je croy, de vous dire que son sentiment est celuy de toute sa famille où vous estes singulièrement honnoré et que vous ne voudriés pas choquer pour une parole. Il a présenté , depuis quinze jours ,

M. le Chancelier au Parlement avec un merveilleux applaudissement \ Dans le commencement du mois prochain nous vous envoyerons la copie de son action pour la juger et la rendre véritablement bonne par le sceau de vostre approbation, ou 1 [ ] de

vostre correction '.

Cependant je vous protesteray que je suis tousjours. Monsieur, vostre, etc.* De Paris, ce 18 janvier i636.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, je vous eusse respondu dès l'autre semaine si je n'eusse point attendu la response de M. Le Maistre, laquelle à peine a il peu trouver le ioysir de faire en tous ces huit jours à cause de Toccupation que iuy donne la seconde présentation qu'il doit faire mardy de M. le Chancelier au Grand Conseil \ Dans cet empressement il vous respond au plus nécessaire de vostre belle

' Ce passage ne se retrouve dans aucune des quatre lettres à M. Le Maistre, avocat au parlement, qui ont été insérées dans le I" volume des Œuvres complètes , i665, pages 201, 2/19, 261,

- Ce fut le 1 0 janvier que celte présentation fut faite. On lit dans le Dictionnaire de Moréri, au mot iliaîs<re (Antoine Le) : ïM. Séguier le choisit, lorsqu'il n'avoitquevingt-cinq ans, pour présenter au Parlement ses lettres de chancelier de France. Cette action lui réussit extraordinairement. . . )5 M. R. Kerviler ( Le chancelier Pierre Séguier, 187/1, p. 65) reproduit les éloges donnés aux harangues de Le Maistre par François Duchesne {Histoire des gardes des sceaux et chanceliers de France) et par Charles Perrault {Hommes illustres), et il cite (p. 66-72 ) quelques fragments de ces harangues.

^ Je m'étais d'abord demandé si dans le vide inexplicable laissé par Chapelain il ne faudrait pas lire un mot qui aurait été le pendant de la méta-

phore du sceau et reconstituer ainsi la phrase : ou la lime de vostre correction. Mais comme au lieu de la, on ht distinctement /', celte conjecture peut être abandonnée.

* Voir la réponse de Balzac dans l'in-fol. de i665, p. 729 (lettre XVIII du livre XVII). Celte réponse , qui porte la fausse date du 1 â octobre 1 636 , doit avoir été écrite vers le 3o janvier de la même année. La réponse de Balzac à la lettre d'Ant. Le Maistre dont Chapelain lui annonçait l'envoi est la XIX° du même livre, p. 780. Datée du là octobre, comme la précédente, elle est en réahté de la fin de janvier. Les éditeurs des Œuvres complètes de Balzac ont oublié de faire remarquer que cette lettre n° XIX n'est pas adressée à Chapelain, comme toutes les autres lettres du même livre.

^ Les lettres de provision du nouveau chancelier furent enregistrées au Grand Conseil le 19 février.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

lettre, vous remerciant de la complaisance rpie vous ave's eu pour luy, en ordonnant la suppression de ce mot d'adolescent qui luv avoit fait scrupule et d'autant que ce scrupule est véritablement de luy, j'ay reconnu dans son discours qu'il le croioit raisonnable sur ce que ce terme en nostre langue ne se met plus, et ne se dit qu'en façon de parler ironique ', dont il est bien aise, sous vostre bon plaisir, de se sauver, avouant au reste que, dans la signiffication latine, il luy scroit trop glorieux que vous eussiés parle' de luy de la sorte, comme celuy qui sçait jusqu'où s'cstend chez les Romains les bornes de l'adolescence ^ et qui se souvient que Cicéron, en quelque lieu, se vante d'avoir sauvé la République encore adolescent ^. Cependant il vous rend grâces de vosti-e bonté et attend occasion de se ressentir de la faveur que vous luy avés fait. Pour mon regard je ne prens point connoissance dans cet aimable différent, qui est innocent entre vous , sinon pour vous conseiller, si vous me le permettes, de laisser la question oii elle

en est, et de vous contenter d'avoir satisfait l'esprit de vostre amy dans ses plus légers scrupules et de l'avoir extrêmement obligé dans le sentiment où il le trouvoit.

J'ay veu avec grand plaisir la copie de la lettre que vous m' avés escrit, il y a trois mois, au retour de chés M"' Des Loges', et non pas tant pour ce que vous m'y traittés en illustre, que je ne puis jamais estre que dans vos escrits, que pour ce que vous y tesmoignés affection et estime pour M. LHuillier en termes qui vous font bonneur à vous raesme , et qui luy tiennent lieu d'une particulière obligation '. Il est tel que vous le jugés, bomme de bonne lettre et de beaucoup de générosité qui vous sert en qualité dbonneste bomme dans le momie par la déclaration publique qu'il a fait d'estre partisan de vostre réputation, et qui vous serviroit volontiers en celle de Maistre des Comtes, si vous aviés quelques autres lettres que celles qu'on imprime de vous à faire passer à la Chambre et où il sagist d'autre chose que d'ajouster de la gloire à celle que

' Le Dictionnaire de Trévoux condamne ce mot comme le condamnaient Chapelain et Le Maistre: «Il ne se dit guère qu'en plaisantant. C'est un jeune adolescent, pour dire : c'est un jeune homme étourdi, sans expérience;

' L'adolescence, chez les Romains, s'étendait de quinze à trente ans, et même bien au delà, s'il faut en juger par les exemples suivants: Cassius, à l'âge de trente- quatre ans, est appelé adolescens par Cicéron {De oratore). Br-ilus et Gassius, à l'âge de quarante ans, sont encore appelés adolescentes par l'éloquent auteur des Philippiques; enfin Cicéron lui-même, à l'âge de quarante-quatre ans, se proclame bien complaisnmment un adolescent dans le passage auquel Cliapelain va faire allusion, passage reproduit dans la note qui suit celle-ci.

^ r.Defendi rempublicam adolescens, non dexei-am senex ; contemsi Catilinœ ^ladios, non perttmescam tuos.n [Philippica secunda , cap. XLVi.)

' Voir sur M"" Des Loges (Marie de Bruneau) la note i de la page /107 des Mélanges historiques. Lettres de Balzac, n" IL Balzac était dans le Limousin en novembre i635, comme l'indique la présente phrase, qui reporte le retour de chez M"" Des Loges au 17 de ce mois environ. Nous n'avons pas la lettre dont parle Chapelain, mais on en trouve uno autre, dans l'in-folio de iC65 (page 786 , n' XXIX du livre XVII), qui, inexactement datée du 10 décembre i636, doit être des premiei-s jours de novembre i63â : Balzac y parle de son séjour dans la maison de M'"" Des Loges et du r cabinet enchante» de celte si spirituelle amie.

* A défaut de ce passage si flatteur pour Luillier, on peut lire un grand éloge du même personnage dans une lettre que Balzac adresse , le a3 novembre i636, «à ce conseiller du Roy, et maistre ordinaire de ses comptes, n Voir dans l'in-folio la lettre III du livre IX, p. ici et ioa.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vous possédés desja. J'ay charge de luy de vous asseurer et de vous prier de luy continuer vostre bienveillance , de laquelle il se persuade d'avoir une petite part.

Vous trouvères icy un livre de M. de la Mothe Le Vayer, personnage de grande vertu et de beaucoup de sçavoir, lequel me l'a mis entre les mains pour vous le faire tenir de sa part ', Ça esté son occupation de cet autonne au retour de son voyage d'Italie où il estoil allé secrétaire de M. de Believre , ambassadeur extraordinaire près des princes italiens*. Vous n'y trouvères point vostre stile ni ces grâces qui vous sont si particulières *, mais vous y trouvères le bon sens partout et l'estimerés du moins par l'affection de celuy qui vous l'envoyé comme une offrande d'un autel privilégié.

A ce volume je joins deux sonnets, l'mi du comte d'Etlan en proposte ', et l'autre de moy en riposte sur le poëme de la Pucelle ^ que vous tesmoignés d'aymer, et qu'il ne tient pas à vous que je ne haste. Si je n'estois engagé de parole à vous envoyer tout ce que je fais, je me serois bien gardé de

vous publier ma honte dans mes louanges et de vous donner sujet de croire que je suis vain , en produisant ainsi les choses qui se font à mon avantage. Vous en jugerës avec vostre modération ordinaire , et ne penserés pas, s'il vous plaist, que des honneurs non mérités et non attendus me fassent perdre la connoissance de moy mesme. Au premier jour je vous divertiray de quelque autre galanterie de plus d'apparat.

Cependant continués, s'il vous plaist, à m'aymer et à me croire, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 17 febvricr iG36.

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