‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 31 sur 134 · À L'ABBÉ DE SAINT-NICOLAS · texte numérisé non relu

À L'ABBÉ DE SAINT-NICOLAS

Monsieur, quand vous partistes d'icy pour Angers, je vous avoue que je vous plaignis d'estre riche en un païs qui vous obligeoit à quitter souvent le vostre \ et à perdre la consolation que vous retireriés des visites de vos amis et des nouvelles du grand monde. Mais maintenant que ce mesme Angers a

' Discours de la contrariété d'humeurs, qui se trouvent entre certaines nations , et singulièrement entre la française cl l'espagnole, traduit de l'italien de Fahricio Campolini , Vérojiois (traduction supposée). Cet opuscule, le premier de ceux que François de la Mothe Le Vayer devait publier en si grand nombre, a été réimprimé dans ses Œuvres (édition de Dresde, 1757, t. IV, p. 3 1 1- 386).

- Ce passage a été cité par Camusat {Mélanges de littérature, p. 86 et 87). Sur La Mothe Le Vayer, alors âgé de quarante-huit ans, voir la note 1 de la page 4 19 des Mélanges historiques. Lettres de Balzac, n° III. M. Livet {Histoire de l'Académie, t. II, p. 12a, note a) observe que La Mothe Le Vayer «avait fait les voyages d'Italie , d'Espagne et d'Angleterre, à la suite de diverses ambassades, et vu, en un mol, la plus grande partie de l'Europe avant la publication

de son Orasius Tubero.v Les biographes ne me paraissent pas avoir mentionné d'une façon par ticulière le voyage fait au delà des monts par Le Vayer en qualité de secrétaire du président Nicolas de Bellièvre, ambassadeur extraordinaire auprès de divers Etats d'Italie en i635.

^ Bayle {Dictionnaire critique, au mot Vayer) dit : fli avoit plus d'érudition et de lecture que la plupart de ses confrères; mais ils écrivoient presque tous plus élégamment que lui, car il n'avoit pas une grande pohtesse dans son style. ..»

^ Proposte ne se trouve nulle part.

^ On peut se reporter, au besoin, à la lettre LVIII, du 19 janvier i635 , et aux notes 2 et 3 qui accompagnent cette lettre.

^ Henri Arnauld,à l'âge de vingt-sept ans. avait reçu en commende i'abbaye de Saint-Nicolas d'Angers (i 69 '1).

JIO

esté choisi par M. Servient pour son séjour', en attendant que les mauvaises influences soient passées % au lieu de vous plaindre, je vous porte emie, el croy que désormais les plaisirs que vous allés gouster en sa compagnie surpasseront de beaucoup ceux dont vous avés jouy dans Paris et au milieu de la cour. Le mérite dont vous estes rempli et cet art naturel avec lequel vous vous conciliés les esprits les plus farouches, vous acquerront en un jour l'amitié et la confidence de ce grand homme qui n'est que douceur et que civilité. Et alors qui ne voudroit avoir changé sa condition à la vostre? Quelles satisfactions ne vous donnera pas une conversation qui a esté si longtemps les délices du Roy et la joye de M^' le cardinal !

Le nombre est si petit des personnes de cette trempe que ce n'est pas murmmer de dire que la France perd beaucoup en son éloignement,ni mentir de vous représenter que vous profites du malheur de la France. Je ne suis guères connu de hiy, mais je le connois assés pour vous en parler comme je fais el pour plaindre M»'" le cardinal de n'avoir plus de second qui le soulage et qui

exécute ses ordres si approchant de la haute idée qu'il en conçoit '. Il est f rès-fascheux , en effet, à Son Éminence d'estre réduit (sic) h se servir maintenant elle mesme et à ne pouvoir jetter les yeux que sur elle pour faire ce que M. Servient faisoit.

Au reste nous avons veu en cette rencontre une chose inouïe à la Cour, et que je croy sans exemple en l'histoire. Nous avons veu, dis-je, un homme tomber du comble de Ihonneur et de l'employ comme sur des fleurs, non-seulement sans se blesser, mais sans en avoir eu un seul tournoyement de teste. Nous avons veu un homme chargé de tout le secret de lEstat et éloigné des affaires sans aucune marque qu'on se des fie de sa patience ni de sa foy, une personne en un mot encore en faveur après l'avoir perdue. De sa constance et de sa vertu vous en croirés plus à vos yeux qu'à mes paroles, Aussy cesse-je de vous parler de luy pour vous avertir qu'il a en sa compagnie un second trésor; vous entendes aisément ce que je veux dire: M. de Lionne, son neveu, que je connois particulièrement, et qui en générosité a peu de semblables au monde \ Vous

' Abel Servien ou Servient (j'ai vu de nombreuses lettres autographes de lui signées de celte dernière façon), marquis de Sablé et de Bois- Dauphin, comte do la Roche-Servien , était alors âgé de quarante-trois ans. Secrétaire d'État de la guerre depuis la fin de l'année i63o, il reçut ordre de se démettre de sa charge, qui fut donnée, le 12 février i636, à fintendant des finances Sublet des Noyers, et il vécut dans la retraite jusqu'en i6/j3.

- D'après les plus sûrs témoignages, Bullion lut le principal auteur de la disgrâce de Servien. 11 paraît que la famille Boulbillier et aussi le cardinal de la Valette contribuèrent à le perdre dans l'esprit du cardinal do Richelieu.

' Cet éloge de Servien , les détails que nous trouvons un peu plus loin sur ce qm' se passa de si singulier à Paris après l'injuste disgrâce de cet

honnête et habile homme d'État, enfin l'hommage que Chapelain rend au précoco mérite de ce jeune Lionne qui devait devenir un des plus grands ministres de Louis XIV, tout cela donne à la présente lettre une valeur exceptionnelle et en fait une remarquable page d'histoire.

' Hugues de Lionne, luaiquis de Bcrny, était alors âgé de vingt-cinq ans. Voir sur lui la note 1 de la page 558 des Mélanges historiques. Lcltres de Balzac, u° LV. Voir surtout les lettres inédites de Hugues de Lionne pubUées par fe docteur Ulysse Chevalier dans le Bulletin de la Société d'archéologie et de statistique de la Drôme, t. XI (1877). Le docteur Chevalier annonce(p. 372) que M. L. Valfrey, sous-directeur au ministère des affaires étrangères, prépare une Histoire des ambassades et du ministère de Lionne, avec la correspondance conservée aux Archives. — Le ao fé-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

n'y Iroiiverés que douceur, qu'habilelé et que fermeté d'esprit admirable, et je m'asseure qu'après M' son oncle, vous conterés entre vos bonnes fortunes l'amitié que je sçay bien qu'il vous donnera. 11 est universel dans le beau sçavoir, il est la modestie mesme et paye tousjours de bonté et de vertu.

Vous n'avés pas besoin d'astre exhorté à soulager le desplaisir de l'un ni de l'autre, estant officieux par vostre inclination et allant . au devant des prières de ceux qui ont besoin de vous. Aussi ne vous dis-je ce qu'ils sont que pour vous asseurer que je prendray part à Tobligation qu'ils vous auront et que je m'en ressentiray comme d'une faveur qui aie sera faitte.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 18 febvrier 1687.

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