Ï.XXXIII
À M. LE MARQUIS DE GESVRES
À L'ARMÉE DE PIC.iRDlE.
Monsieur, je ne vous escris plus comme à un homme qui mettoit, ces jours passés. toute sa gloire à bien défendre une place, mais comme à celuy qui doit bientost en attaquer et en prendre à l'ennemy. La marche de l'armée du Roy vers Arras vous aura sans doute tiré maintenant de Péronne pour vous faire changer le titre de défenseur en celuy de conquérant et rendre avec usure aux Espagnols le mal qu'ils nous ont fait. Vous vous ires vanger sur leurs villes des ruines qu'ils ont causés autour de celle où vous vous estiés jette, et selon la connoissance que j'ay de vostre courage, ce ne
et, s'il Peut fait, il y a toute apparence que dans le trouble et la consternation où Ton e'toit alors, il n'auroit pas eu de peine à s'en rendre maître, n
' Chapelain aurait pu ajouter : et en Picardie, car la ville de Roye fut reprise le 1 8 septembre, et nos troupes allaient investir Corbie le 29 du même mois.
- Chapelain avait sans nui doute élé chargé par Montauzier de présenter ses compliments à ces messieurs.
^ Prêcher est pris ici dans le sens qu'indique le Dictionnaire de Trévoux : ^Vanter, louer excessivement, n
* Il s'agit là du château de Rambouillet (aujourd'hui département de Seine-et-Oise, à 3o kilomètres de Versailles), château dont le parc dut
la plus grande partie de ses embellissements à la marquise de Rambouillet.
^ Le lendemain, 28 septembre, Chapelain (P i55) écrivit à M. d'Elbène, wà l'armée do Picardie, 75 le remerciant de l'envoi de ses relations c-qui sont incomparables^. — rVous considérés les choses si judicieusement, lui dit-il, et en parlés si sensément qu'il n'y a point d'hommes dans noslre armée de qui j'aymasse mieux avoir les relations que de vous... M. le conto do Fiesque est un bon homme, à qui il ne manque ni esprit ni connoissance, mais sa paresse gaste tout, et ce seroit selon son humeur trop paj-er l'amitié qu'on a pour luy, que de luy demander seulement de ses nouvelles, .'iussy n'en altens-je aucune de luy par luy mesme. 55 >
LETTRES DE JEA\ CHAPELAIN
vous sera pas un petit sujet de ressentiment contre eux de ce qu'ils ne vous y ont point attaque' , et que par là ils vous ont en quelque sorte desrobé la gloire que vous eussie's acquise en les repoussant. Il est vray que, d'un autre costé, on peut dire qu'ils vous ont donne' toute la mesme gloire que sa deffense vous eust apporté, puisqu'en n'allant point à vous, ça este confesser qu'ils ont creu n'y pouvoir gaigner que des coups et ne faire que relever davantage vostre mérite.
J'atlei^dray avec impatience les nouvelles de vos bons succès et de vos belles actions et cependant vous asseureray que vous n'avés personne au monde qui soit [)lus vostre serviteur que moy.
De Paris, ce 28 septembre i636.
À M • L'ÉVESQUE DE GRASSE
(CODE.U ) , À DREIX.
Monseigneur, je me lepens et dis ma coulpe de navoir pas pris une si favorable occasion que celle de vosire voyage à Rambouillet pour rendre à celte illustre famille ce que je luy dois et profiter deux jours au moins de vostre bonne compagnie. Tous les autres moyens m'ont manqué depuis.
M. d'Andilly s'en va à Pomponne; M. de la Brosse' n'ira point au Mesnil^ et je seray contraint de manquer de parole à M"" la Marquise et de me desrober à lexlrèiiie con-
tentement que je m'estois promis en l'allant visiter.
Pour vous, je trouve bien que vous faittes vostre dernière main des légitimes plaisirs de ce monde, et qu'ayant à le quitter bientost, vous ne savés pas mal ménager les plus belles occasions que vous aures de vous y plaii-e. Aller faire une pause à Rambouillet . et un séjour d'un mois ou six semaines à Mezièrcs avec les excellentes personnes que contiennent ces deux lieux de délices, sont des cboses qui me font pécher et qui me rendent vostre envieux , si je ne puis eslre vostre rival, et il est vray que si j'avois gousté en toute ma vie autant de joye que vous en recevés maintenant, il n'y aiu-oit plus de douleurs ni de peines qui fussent capables de me faire plaindre.
Que si je ne suis pas né pour eslre si heureux en elfet , failles au moins que je le sois en imagination et me rendes présent à vos conversations par vosire souvenir et par vos paroles; ne permettes pas que tous vos entretiens soient si grands et si relevés que je ny aye point de pari. Obligés ces vertueuses . ou plustost ces vertus , de tourner quelquesfois la pensée vers moy, el si elles ne me souffrent dans leur mémoire, asseurés les au moins qu'elles sont toiisjours présentes à la mienne, et que je les honnore autant que vous. Je vous remets et elles aussy pour les nouvelles à la coppie de celles que jay envoyé à .M, iMagnes pour M'"' la comtesse de Sainl-Pol ', lesquelles vous Irouverés incluses. Je ne vous fais point d'excuse du mouvais
' Élait-ce le célèbre Guy de la Brosse, médecin ordinaire de Louis XIII el, depuis ifiaC, intendant du Jardin royal ou Jardin des plantes? Ne serait-ce pas plutôt le père de celle «M'" de ia Brosse, une des filles de Madame ia princesse,-' menlionnée dans riiislorielte sur Chapelain do Tallemant des Beaux (l. III, p. 269)? Je trouve menlion d'un M. de la Brosse, probablement le
nôtre, dans une lettre de Balzac (p. 78-'! de rin-f° de i6C.3), lettre dont j'aurai l'occasion de citer plus loin un passafjo.
- Sans doute Mesnil-le-Roi, aujourd'hui commune du canton de Saint- Germain -en -Lave (Seine-et-Oise).
^ Anne de Caumont, marquise de Fronsac, était alors veuve (depuis le 7 octobre i63i) de
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
caractère dont elles sont escrittes pour ne vous pas reprocher la vostre qui ne vaut pas mieux , et il est à croire que vous lii'és bien celuy-cy, puisque vous lise's bien la vostre. Vous ne vous plaindrés pas que je vous escrive avec ce'rëmonie puisque, hors le Monseigneur qu'on ne peut refuser à vostre dignité, je traitte avec vous dans nostre familiarité ancienne et vous dis à l'ordinaire, etc.
De Paris, ce lo octobre i63().
J'allois fermer ma despesche quand le valet de Camusat m'a apporté vostre billel qui m'a fait voir que la liberté est un privilège de compagnie, et que la vi'aye austérité n'est pas dans le désert. Tout de bon vostre galanterie m'inquiette et principalement pour le sujet qui m'a desja receu pour galant, il y a plus de deux ans'. Je vous abandonne les chastes beautés de M"" de Glermont et Mezieres , très capables de vous
ravir, mais de regarder celle de la belle lionne, c'est ce que je vous defTens à peine d'en mourir. Ne vous souvenés vous plus qu'elle despèce le monde et qu'il est aussy dangereux de l'aymer que de haïr un tiran? Moy mesme qui par ma bonne fortune ay permission de la révérer, je n'en approche qu'en tremblant et crains si fort ses plus doux regards que je ne la vois que de six semaines en six semaines. Ce sera pour ce coup une des raisons qui m'empeschera de l'aller visiter clans la plus belle de ses grottes. L'autre et la plus véritable est l'obligation que j'ay a demeurer à Paris tant que M " ' la duchesse de Longueville y sera. Cependant je vous remercie et toutes vos dames de l'offre que vous me faittes en leur nom. J'ay regret de n'en estre pas digne et de ne la pouvoir accepter.
j'adjousteray à nos nouvelles généralles que M. Voiture est de retour et a passé tantost céans, sans me rencontrer'.
François d'Orléans, comle de Saint-Paul, pair de France, chevalier des ordres du roi, etc., qu'elle avait épousé en février 1695. Voir sur la pieuse comtesse de Saint-Paul les divers renseignements réunis dans un opuscule que j'ai publié sous ce litre : Un document inédit relatif à l'enlèvement d'Anne de Caumont (Paris, 187^, in-8°). ' C'est-à-dire M"°Paulef. Tallemantdes Réaux, qui signale (t. III, p. 968) «la grande amitié quiestoitentreM"'Paulelet Godeau-5,ne dit rien de la passion de Chapelain pour cette séduisante personne, et se contente de rappeler {ihid. p. 268) l'ingénieuse fiction que ce dernier intitula Récit de la belle lionne au ballet des dieux. \'oici les premiers vers de cette pièce qui fut si goûtée et qui resta longtemps si célèbre (recueil des poésies de Chapelain) :
Mortels de qui i'esprit s'estonue
Voyant au front d'une lionne
Eclater à i'envy tant d'attraits glorieux,
Que personne ne s'esmcrveiile
De cette beauté non pareille :
Je suis la lionne des cieux.
- Chapelain, le 16 octobre (P 158), écrit à l'abbé de Boisrobert (à l'armée de Picardie), et lui demande «response pour pouvoir satisfaire à M. Bouchard, nostre amy,?) qui lui mande qu'il a supplié, il y a six mois au plus, Boisrobert de lui faire accorder une certaine coadjulorerie. Chapelain ajoute : ^J'ay une morlificalion non petite d'apprendre que dans voslre Court on m'avoit débité pour le plus effrayé des hommes, comme si j'eusse creii que l'Espagnol nous devoit tous engloutir. . . Cette badine calomnie m'a fasché, je vous l'avoue, et d'autant plus qu'il n'y a ancuii des serviteurs de Monseigneur, hors ceux qui ont l'honneur d'estre de ses domestiques, qui puisse se vanter d'avoir monstre ni par ses paroles, ni par ses actions, plus de feraielé dans le péril qui sembloit nous menacer au dehors et au dedans.^ Chapelain prie son ami de désabuser le cardinal, si cela est venu jusqu'à lui.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
À M" L ÉVESQUE DE GR.\SSE
Monseigeur, je crains trop les foudres de l'excommunication pour vouloir risquer d'en estre atteint en vous bonaorant autant que vous le désirés. V^ous ne serés donc plus -Monseigneur dans nostre commerce familier, et je me contenteray que vous le soyés en effet, sans vous le faire de compliment et de cérémonie. Je suis bien dans vostre sens que tous ces tiltres sont des inventions non seulement humaines, mais d'bommes vains et fort éloignés de cette sainte humilité clirestienne ^ qui faisoit dire aux premiers pasteurs avec sincérité qu'ils ne vouloient estre qualifiés que serviteurs des servilem-s de Dieu\ Et certes je voudrois que ce siècle généreux revint où ceux mesraes qui nesloient pas obligés par la lov du christianisme à n'affecter point de tiltres d'honnenr, se contentoient de s'appeller et s'escrire sans préface avec leurs noms tous ims, fust-ce Cicéron à Brutus, ou César à Pompée. Mais nos esprits sont par trop gaslés pour pouvoir user de cette noble sim- |)licité, ou du moins pour espérer que le commun de ceux que le monde appelle grands , n'exige point les flatteries caparassonnées ^ que le mauvais usage a inlroduittes pour satisfaire à leur vanité. Pour nous je suis d'avis que nous desrogions à cette loy
orgueilleuse, deussions nous passer pour novateurs et m'accomoderai d'autant plus facilement à celte proposition , que j'y pers moins que vous et que mon tiltre * ne vaut pas le vostre.
Au reste, vous me dépicqués fort de mo dire que les dames ne vous occupent pas tout entier et que vous vous partagés à elles et au plus esclairé de tous [les] apostres°. J'attens avec impatience la fin de ce grand ouvrage et vous exhorte à y donner tout le plus de temps que vous pourrés. J'en profiteray doublement à lavenir par les rares instructions que j'en tireray et à présent par le ioysir que vous laisserés aux nymphes de Mézieres de tourner quelquesfois les yeux de la pensée vers nous. J'ay extrême obligation au souvenir que vous m'asseurés qu'elles ont de moy et vous prie de leur en faire un exquis compliment do ma part à vostre mode.
J'ay receu la lettre de M. Bouchard qui me remercie en termes fort obligeans de l'occasion que je luy ay donné de vous servir. Il me demande vostre bienveillance, et me fait souvenir qu'il avoit d'office et de son chef, dès il y a huit mois, fait valloir vos ouvrages auprès de Sa Sainteté par la seule estime qu'il faisoit de vostre mérite. Il ma donné commission pour la Cour oii j'ay escrit et j'en attens response pour la luy faire. Cependant vous pourrés luy rescrire.
' Les premières lignes de celte lettre ont été citées par M. Li\(il {Précieux et Précieuses, p. 75 , note 1), et, à cette occasion, M. Livel vante "cef évèque modeste, qui refusait si gracieusement de se laisser monseigncurisev par ses amis.-;
' On prétend que ce fut le pape saint Grégoire le Grand , dont le pontificat dura du 8 février 090 au la mars 60 'i; qui le premier prit ce titre, pour réprimer par sa modestie la vanité de Jean, patriarche de Constanlinople, qui se proclamait œcuménique. Voir le Glossaire de Ch. Du Gange, au mot s'-rvus servorum Dei, où l'éminent érudil
cite le témoignage formel de Jean Diacre, en sa Vie (le saint Grégoire (livre XXII, chap. 1), el où, à côté de ce témoignage, il indique diverses autres autorités.
^ Allusion aux riches housses Itrodées d'or ou d'argent dont on faisait parade dans les grandes cérémonies.
* Depuis i()32 Chapelain était en possession de la charge et du titre de conseiller el secrétaire du Roi. Voir Jal, Dictionnaire a-itique de bioifraphie el d'histoire, au mol Chapelain.
^ Saint Paul.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
s'il vous a escrit, et luy tesmoigner de bonne sorte que son amitië vous plaist. M'envoyant vosfre lettre, je la mettray avec la mienne et la feray tenir seurement.
Je vous envoyé une autre gazette de ma façon un peu mieux grifTonnée ' que l'auti-e, de laquelle vous aure's mauvaise grâce de vous plaindre, estant si peu curieux que vous estes, et n'en désii-ant voir que per parer d'esser vivo. Revene's dans le temps que vous ave's promis : nous vous y attendons.
De Paris, ce 20' octobre 1 636 l
A M. DE BALZAC
À BALZAC
xMonsieur, j'avois résolu de vous laisser quelque temps en repos, et de croire cependant de vostre santé ce que j'en désire, sans vous importuner en vous en enquerrant, mais je suis en lieu où non seulement la tranquillité m'est ostée, mais encore où l'on veut que je trouble celle de mes amis qui sont éloignés. Vous avés si bien dit à tout le monde que vous m'aymiés beaucoup que tous ceux qui ont alTection ou curiosité pour vous me viennent sans cesse demander de vos nouvelles, et quelques uns mesme me
chargent des leurs pour vous les faire tenir. M. L'Huillier est l'un de ceux-ià, auquel vostre libraire ayant porté de vostre part vos deux derniers volumes de lettres, il a creu vous en devoir un particulier remerciment. C'est un homme d'honneur qui vous estime avec connoissance et qui n'est pas le moins considérable de vos partisans. Son amitié est aisée, et jamais changeante; au contraire par sa condition et son humeur elle peut estre fort utile à qui la voudra employer pour son secours. J'ay reconnu qu'il ne sera pas le seul qui vous rendra grâces par escrit de ces beaux présens. Vous devés attendre bientost le mesme compliment de M. l'abbé de Peyresc, ce célèbre vertueux qui fait honneur à la Provence et qui a des correspondances partout où il y a du mérite et de la bonté ^
Je vous tiens tousjours pour chacun aux bains de Barbotans*et d'Encausse' afin que ceux qui ont raison de vouloir que vous leur respondiés ne soient point scandalisés de vostre silence. Mais comme j'approuve que vous ne vous pressiés point de cette civilité, je ne croy pas aussi que vous ne la leur déviés point du tout rendre , principalement quand ce sont gens qualifiés et qui ont fait la première avance.
L'autre qui me voit souvent sur vostre
' ]\f. Litlré n'a trouvé le mot griffonner employé comme synonyme de mal écrire dans aucun ouvrage antérieur à ia 10^ satire de Boileau. Le Dictionnaire de Trévoux a signalé l'emploi de griffonner par Gabriel Naudé dans le Mascurat (if)/i9)et par Molière dans le Misanthrope (1 666).
- Chapelain (f^ 161) écrit à Boisroberl, le 2 0 octobre : rje ne me puis resjouir que lorsque vous pourrés vous resjouir vous mesme, je veux dire lorsque Monseigneur aura mis Corbie hors d'espérance de hiy eschapper et que nous le verrons à Paris sain et triomphant de noslre mauvaise fortune. ^ Chapelain , dans toute celte lettre , parle beaucoup de la sanlé et de la gloire du car-
dinal, disant de cette dernière: «Il ne la sçauroit rendre plus grande, non plus que la mer ne se grossit point pour tous les fleuves qui s'y deschargent. »
^ Il était difficile de mieux marquer en quelques mots le grand mérite, la grande renommée et les infinies relations de Peiresc.
^ Les eaux de Barbotan sont dans la commune de Cazaubon, arrondissement de Condom (Gers).
^ Encausse est une commune du canton d'Aspet, arrondissement de Saint-Gaudens (Haute- Garonne). On se souvient des charmantes pages du Vnijage de Chapelle et de Bachaimont sur Encausse (édition Jannct, i85i, p. G3-71).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
sujet est M. de Saint-Chartres duquel je ne vous diray rien puisque c'est vous qui me l'ave's donné pour aniy, si ce n est que je vous ay obligation de m'avoir mis aux bonnes grâces d'un si honneste homme'.
Il y a un mois ou six semaines que je vous envoyay de sa part vm paquet de papiers assés gros, lequel il me recommanda fort, m'asseurant que c'estoit des originaux que vous aviés désirés et que vous sériés bien marri qu'ils s'esgarassent. Maintenant, n'ayant eu nul avis de la réception de ses [)apiers, il en est en peine et m'a fort prié de savoir ce qu'ils sont devenus. Le sieur Rocolel m'a bien dit qu'ils vous avoient esté portés, mais ce tesmoignage ne nous suflît pas pour en avoir l'esprit en repos. Vous y remédirés, s'il vous plaist, par un billet de voslre main, d'oîi vous le trouvères à propos, afin de l'esclaircir sans déceler vostre Iraitté. Il me vit avant hier, et me dit qu'il avoit
trailté d'une charge de conseiller au grand conseil en laquelle il espère se faire recevoir avant deux mois. Je luy promis de vous mander cette affaire et m'avançay de liiy asseurer que vous sériés bien aise de ce commencement d'honneur pour luy. Je suis trompé s'il n'y réussit entièrement, et s'il fait jamais honte à ceux qui l'auront aymé; peut-estre vous en escrira-t-il luy mesme , au moins me pria-t-il de mettre une lettre qu'il menvoyeroit dans mon paquet Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce aa octobre i636*.
À M. DE BALZAC
Monsieur, vous verres par la lettre que j'escris h M. de Chives quel est mon sentiment touchant l'affaire que vous me donnastes h deviner par vostre dernière^. Je ne
' Voir dans l'in-f° de iGGo une lellre de Balzac à M. de Saint-Chartres (n" 1 1 du livre IX), du A novembre i636. On y lit : vM. Chapelain nie remercie de voslre amitié par toutes ses lettres.»
- Mentionnons (P i63) une lettre au maréchal de Brezé, à Saumur, des premiers jours de novembre iG.Sfi, où Chapelain déplore qu'il soit malade, déclarant que ce n'est pas un petit malheur pour la France, et ajoutant : rll semble à tous ceux qui connoissent ce que vous valés que l'armée a perdu la moitié de sa force depuis vostre départ.» A la suite de cette lettre vient (P i6'i) une lettre à Boisrobert, du 9 novembre: 'Si ce que AI. L'IIuillicr me vient d'assciirer est véritable, que vous sojés encore une fois prieur d'im bénéfice de cinq ou six cens escus par In f;ràce de Monseigneur, je ne veux pas estre entre les derniers de vos serviteurs qui vous en tesmoij;neronl leur joye, puisque je prétens eslre entre les premiers qui vous bonnorent, et puisque vos avantages me sont plus cbers que les miens; je mets cette nouvelle au nombre de celles dont j'attends le plus de consolation, et tout ce que je puis faire est do ne la pas tenir égale à celle de
la prise de Corbie, lorsque Monseigneur anra aussi bien mis cette avanlure à fin que tant d'autres encore plus difliciles.r Enfin (même f') Chapelain, le i3 novembre, écrit à Godeau, à Mézières, pour lui dire qu'il l'attend : rll est vray que tant que l'bostel de Rambouillet sera vuide, vous ne croirés pas qu'il y ait personne à Paris dont les inquiétudes vous importent cl que vous croyés digne de vos consolations, si bien que nous avons bien la mine de ronger nostre frein en attendant que le froid vous cbasse vers nous, ou que les Jiilies et les Angéliques vous y attirent. . . Tous nos amis sont en santé, et le bon ]\I. de la Trousse, ce croy-je, par l'eflicace [on disait alors habituellement efficace pour efficacité et on l'a dit encore exceplionnellemenl de notre temps, car nous lisons dans le tome IV, 1877, de la Correspondance de M. Doudan : Donnez-moi quelques avis pour lui nuire avec efficace] des prières que je vous avois demandées pour luy, nous donne de bons signes de guérison.»
3 Cette lettre (P iG5) est datée du 28 novembre: M. de Chives avait prié Chapelain de faire obtenir à Balzac le tilrc de conseiller d'Élal.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
souhaille rien plus au monde que de trouver jour à voslre dessein et vous pouvés bien croire qu'il n'y a rien que je ne face pour vous en faire avoir contentement, mais je ne scay point encore si le cavallier n'est point de ces intéresse's qui croient qu'on ne peut jamais avoir trop de bien et je ne sçay pas anssy jusqu'où mon cre'dit peut aller en ce ndgoce, et si vous ne m'y aurés point jugé plus puissant que je le ne suis. Nous descouvrirons les secrets dans leur temps et cependant nous ferons la guerre à l'œil ' et par nostre conduitte ne rendrons point les choses plus difficiles.
Au reste, les nouvelles matières de confusion qu'il me semble que doivent apporter la retraitte de la Cour de Monsieur et de M. le comte ■ m'attristent et me travaillent l'esprit. Si elle a les suittes que l'on appréhende, il n'y aura plus de lieu en France où l'on se puisse dire en paix, et plus les provinces seront éloignées, plus se sentiront elles du malheur public. Lavostre,qui sembloit estre l'Arcadie de ce royaume, je veux dire le lieu le plus tranquille et le dernier à estre troublé, n'en sera non plus exempt que les autres^ et peut estre d'icy à quelque temps craindray-je autant pour vous que vous avés fait pour moy, et vous
conviray-je à mon tour à venir chercher vostre seureté dans un mauvais logis. Ma tolga il ciel gli augnrii et vueille confirmer ces testes illustres dans leur devoir, s'ils n'y sont encore ou s'ils y sont sortis qu'il luy plaise de les ramener et leur faire connoistre qu'ils se perdent bien plus asseurément en exposant la France à l'invasion espagnolle par leur mescontentement , qu'en se confiant en la bonté du Roy qui par toutes les raisons de justice et de bienséance ne doit point avoir intention de les ruiner ni de s'asseurer de leurs personnes. Les esprits sont encore en suspens de l'événement n'y ayant point encore [moyen de rien savoir] ni du sujet de leur retraitte, ni de ce qu'ils ont dessein de faire à l'avenir.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce aS novembre iG31J '.
LXXWliï.
À M. DE BALZAC
Monsieur, je n'approuve point vostre précipitation à respondre à tant de personnes et me condanne moy-mesme si je vous ay sollicité. C'est trop tost tirer rideau et vous exposer trop tost aux louanges et aux impoitunités de ceux qui cherchent leur gloire
' Celte pittoresque expression n'a été trouvée par M. YÀHré {Bicùonnaire de la langue française, au mot guerre) que dans dos écrits postérieurs, le Virgile travesti de Scarron , le Geôlier de soimême de Thomas Corneillo. M. Charles Nisard (de l'Institut) cite encore, au sujet de celte expression Tlrès-usilée55 , dit-il, rau xvn' siècle», la Folle enchère de Dancourt (note a de la page 19 du tome II de la CoiTespondance inédite du comte de Caylus avec le P. Paciaudi, théatin, eic. (Paris, 1877, grand in-8°).
* Le duc d'Orléans et le comte de Soissons sortirent tous deux brusquement de Paris, dans la nuit du 30 au 21 novembre, le premier pour se retirer à Blois, le second pour se retirer à Sedan.
^ On Ot courir le bruit que le duc d'Orléans et le comte de Soissons se dirigeaient tous les deux vers la Guyenne pour y exciter uti soulèvement. Les princes rebelles se contentèrent d'envoyer dans celle province quelques-uns de leurs partisans pour essayer de nouer quelque intrigue avec les ducs d'Épernon et de la Valelle, toujours mécontents.
^ II y a, dansfin-f" de i665, p. 78/1 et 780, deux lettres de Balzac à Chapelain, l'une du h et l'autre du 18 novembre i636 {n"" xxv et xxvi du livre XVII), mais ces lettres ne s'accordent pas avec celles de Chapelain, écrites en ce même mois, et je suppose qu'il faut les mettre en
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
ea votns.J'avois si bien justiûé partout vostre silence et vous avois fait un si grand fonds de repos! EnGn vostre pudeur Ta emporté sur mon art, et vous n"ave'speu tenir ferme, j>arce que vous estes bon, et que mesme dans les choses permises vostre conscience ne souffre pas que vous dissimuiiés longtemps. Ce qui reste maintenant à faire est de vous endurcir le front et d'accoustumer le monde à n'attendre de vous que tardives responses aux lettres qui ne vous importeront de rien. Autrement je vous liens mise'rable et ne voudrois pas achepter vostre réputation à ce prix là. Surtout ne rescrive's aux
deux seigneurs M[ ] et rE[.-. . .] '
qu'à la fin de six cent trente sept", et si vous voule's bien faire mesme, ne leur escrive's point du tout puisqu'il leur doit suflire, pour toute gloire, que vous ayés reçeu leurs lettres. Ils sont tous deux comiques en genre différent, et si l'on voyoit des vostres entre leurs mains , autant que leur bontë vous feroit honneur, autant ceux à qui elles s addresseroient vous iéroient de honte. Vous vous délacherés bien mieux du dernier en ne coinniençaot point du tout ce commère, que si vous fengagds par oscrit. et pour le premier, je croy qu'il se contentera tousjours assés que vous laymiés et que vous ayës bien parlé de luy , sans exiger encore que vous parliés à luy.
Pour M. L'Huillier. vous luy deve's cette civilité, non seulement pour ce qu'il vaut, mais encore parce qu'il vous estime, et qu'il a tendresse pour vous. Je ne le vois jamais
qu'il ne m'en parle avec honneur et qu'il ne me fesmoigne la bonne odeur que vous avés laissé de vostre vertu chés M'' Du Puy \ Au reste je reconnois tous les jours le juste sujet que vous avés de faire cas de M. de Saint- Chartres et désormais serois capable de vous le recommander, si vous vous estiés lassé de l'aymer. Je ne say encore ce qu'il peut en prose fi'ançoise, mais j'ay veu de ses vers qui sont bons, et il escrit en latin aussy purement qu'homme que je connoisse. Lorsque M. de Chives l'aura agréable, j'entendray Ténigme de quatre raille livres de rente sur sa charge de conseiller au grand conseil, bien que sans autre explication je croye en avoir esté rOEdippe, et si ce n'est ce que je m'imagine, je m'pffre pour entremetteur [et] sei-ois ravi de servir une personne si accomplie qu'est celle qui m'est tombée en l'esprit. Par les discours que nous avons eu ensemble sur sou bien , j'ay tiré conjecture que cette charge (ju'il achepte trente-trois mille escus n'estoil que la moitié qu'il pouvoit espérer. \ oila toute la lumière que je vous en puis donner, en attendant que vous vous laissiés plus particulièrement entendre.
Les Muses dont vous demandés des nouvelles, et que f irruption des Espagnols en Picardie avoit dispersées , ne sont point encore ralliées, quoyque non seulement le grand orage soit passé, mais que par la réduction inespérée de Corbie, où le régiment des gardes entra hier \ nous soyons rentrés dans un plein calme. Elles reprendront à
' S'agit-il là de Mainard et d'Esprit, que l'on appelait souvent V Esprit?
■ On supprimait ainsi souvent au xvii' siècle le mol raille, en énonçant une date.
' On connaît les bonnes relations de Balzac avec les MM. Du Puy, dont il a si bien parlé dans plusieurs passages de ses œuvres, notatrament dans une lettre du 28 novembre i636 à ce même M. Liiillier que Chapelain
lui recommande ici même (n" m du livre IX). * Voici les dates exactes en ce qui concerne la reddition de Corltie : le g novembre les ennemis demandèrent à capituler; le 10 la capitulation fut signi'C par le comte de Soissons, et le 1 1 par le commandant de la garnison espagnole, Georges de Brimeu. Le 1 4 les Espagnols sortirent de la place; le 19 le baron de Nanteuil, le nouveau gouverneur, prit possession de Corbie.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
mon avis leurs exercices au retour de Leurs ;\Iajestés et de Son Éminence à Paris, qui doit estre dans cinq ou six jours', et prépareront le triomphe que me'ritentnos libérateurs.
M. de Boisrobert a succédé h M. de Cliavagne, bénéficier de la suitte de M. le cardinal de la Vallette, dans un prieuré de quinze cent livres qu'il possédoit en Poitou , ce qui servira de consolation aux autres Muses languissantes , si la présente nécessité des affaires empesche leur bienfacteur de leur continuer les alimens.
Je sauray de M. d'Andilly, à son retour de Pomponne, si M. le cardinal Bentivoglio a receu vostre présent. Ce que je vous puis dire seulement est qu'il y a trois mois que sur une lettre que j'escrivis à M. de Saint- Nicolas et qui fut portée à Rome, dans laquelle de concert avec vous je louois d'éloquence le cardinal Bentivoglio, il respondil avec une modestie meslée de joye qu'il vous cédoit ce titre d'éloquent, et qu'il attendoit avec impatience les volumes que vous kiy destiniés. Depuis cela, je n'ay point sceu qu'ils ayent esté mis entre les mains de M. d'Andilly pour les luy faire tenir, et je crains qu'ils n'ayent pas esté envoyés, parce que s'il eu avoit accusé la réception, M. de Saint- Nicolas ne me l'auroit pas laissé ignorer.
Je ne vous parle point du nouveau libelle d'un prétendu gentilhomme de campagne en forme de lettre contre vos dernières lettres, et particulièrement vostre disserta-
' Le cardinal de Richelieu quitta Corbie le :2 0 novembre ; Louis XIII était arrivé à Paris le ai , et Richeheu arriva lo 2/1 à Ruel.
- C'est le Discours sur une tragédie de monsieur Heinsius , intitulée Herodes infanlicida , adressé à M. Huggens de Zuylichem, conseiller et secrétaire de M^'' le prince d'Aurange (Paris , Rocolet, i636, in-8"), et que ron retrouvera
lion de Y infanticide'-, pour ce qu'il est impertinent, quoyqu'il soit recueilli par vos envieux. On l'atti-ibue à un veillard {sic)'\ Feuillant, parce que ce sont ceux de cet ordre qui le distribuent. Et je ne vous conseille point de vous en esmouvoir, mais de considérer vostre mérite dans les lettres comme une question que vos jaloux agiteront tousjours, et dont ils feront tousjours une matière de controverse, sans que la i-aison les convainque jamais , parce que c'est la malice et non pas l'ignorance qui les anime. En récompense vous ne manquerés jamais d'admirateurs, et je suis asseuré que le temps vous fera justice faisant diminuer l'envie à mesure qu'il accroistra vostre l'éputation.
Je rendray vos lettres addressanles à .
MM. de Saint-Chartres , Silhon et Conrart en main propre. Je ne doute point que tous n'asseuriés le premier d'avoir reçeu les papiers qu'il avoit fait venir de Poitiers pour vous, et dont il est encore en peine.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce a6 novembre i63(j.