‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 37 sur 134 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Monseigneur, quand je n'aurois point desja veu l'excellent ouvrage qu'il vous a pieu de m'envoyer '' et que ses beautés me seroient moins particulièrement connues, je pourrois , avant que de le regarder, vous en

dans les Œuvres complètes (1660, t. II, parmi ses Dissertations de critique, p. 53o-557).

■' Je ne saurais donner aucun renseignement sur ie libelle et sur son auteur.

* La seconde parlie de VHistoire de la guerre de Flandre, contenant six livres, parut en i636 (in-/.^).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

rendre grâces coiinne d'un présent très exquis, puisqu'il ne sort rien de voslre plume qui ne soit rare et que vous estes en possession de mieux escrire qu'homme de voslre temps. Mais la bonté de Voslre Eminence ayant permis que j'en aye veu les pièces sdpare'es à mesure que M. l'abbé de Saint- Nicolas les recevoit, si parmi les remercimens que je vous en fais , je les loue maintenant qu'elles sont assemblées , l'estime en sera d'autant plus solide qu'elle ne pourra passer pour précipitée, et que ce ne sera point la seule persuasion de l'excellence de voslre esprit qui m'en fera donner le nom d'excellente à cette dernière production. J'ay eu le temps, Monseigneur, de la considéi-er, et, si je l'ose dire, mesme de la sousmeltre à ma censure, et plus je l'ay regardée d'un œil sévère, plus j'y ay rencontré de perfections. Elle s'est lousjours présentée à nioy d'un air tout ensemble si agréable et si majestueux que, bien que celle qui la précède soit merveilleuse , en l'une et en l'autre do ces parties, si j'cstois néanlmoins obligé de dire mon sentiment sur leur mérite, comme je ne trouverois rien à reprendre en la première, je ferois voir infinité de choses dignes de louange en la seconde, et croirois pouvoir sans blasrae luy donner le premier rang.

C'est là, à mon avis. Monseigneur, le plus haut éloge qu'elle puisse prétendre do se voir mise au dessus de celle qui avoil ob-

tenu l'avantage sur toutes les pièces de ce genre, et je ne pense pas que cette préférence les puisse mettre mal ensemble puisque non seulement elles sont sœurs, mais encore que bientost elles ne seront qu'une mesme chose, lorsque Vostre Eminence les aura accompagnée d'une troisième' et que de toutes trois elle ne fera qu'un seul corps. Au reste, entre plusieurs fruits que celle cy produira, je ne conte pas entre l'un des moindres la consolation qui en reviendra à M. le duc de Parme, prince italien, feudataire du Sainl-Siége^ et violemment poursnyvi par ceux qui ne voudroient point de liberté delà les Monls. Car, Monseigneur, il n'y peut lire l'admirable narration qu'il y a faille des admirables actions de son grand père en faveur de ses persécuteurs d'à présent ^, sans la prendre pour un titre légitime du droit qu'il a de ne s'en pas laisser oppiimer, et pour un reproche public de l'ingratitude avec laquelle est Iraillée la mémoire d'un si grand honnne en la personne de son généreux successeur. Une image si \ive et si parfaille des héroïques vertus d'Alexandre Farnèse servira à Odoard , son petit fils, à luy rendre ses malheurs plus supportables, et mesme resveillera sa vertu et luy donnera de nouvelles forces pour les surmonter, faisant par une juste énuilalion que si Icpremiera esté l'Achille de la Flandre contre les rebelles \ le dernier sera un jour

' La troisième partie, contenant huit livres, parut en iCSg.

- Odoard ou Edouard Farnèse, second fils de Hanuce Farnèse, naquit le 28 avril 1612. Une ligue ofl'ensive el défensive avait été conclue, le 11 juillet iG35, à Rivoli, entre lui, la France olla Savoie; mais les Espagnols le firent cruellement repentir de celle alliance, car, en 1 636, ils envahirent et ravagèrent son duché et robligèrenl à ahandonner la cause de la France.

' Alexandre Farnèse , fils unique et successeur

d'Octave Farnèse, né en i5ii/i , et mort à Arras en décembre 1 592, des suites d'uneblessure négligée, fut un des plus grands capitaines de son siècle, et l'hommage que lui ont rendu le cardinal Benlivoglio et Chapelain est le plus légitime des hommages. '' D'après IMrt de vérifier les dates {t. XVII, p. 290), Alexandre Farnèse, nommé en 1578 gouverneur des Pays-Bas, wy trouva les affaires d'Espagne dans un élal déplorable, elles rétablit, autant qu'il fut possible, par sa prudence, sa valeur el son habileté.*'

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

celuy de l'Italie contre les entreprises de ceux qui n'aspirent pas à moins qu'à la mettre sous le joug.

Les autres profils qui s'en pourjont tirer sont innombrables et manifestes, après quov Vostre Eminence jugera si le pre'sent m'en est cher, et si je l'ay receu avec la joye et le respect que l'ouvrage et l'ouvrier mërilenl. Et certes mon ressentiment est tel que les paroles me manquent pour le bien dire. Mais, Monseigneur, quoyque je ne l'exprime point , je ne fais nul doute que vous ne le connoissiés, puisque vous connoissés la valeur de ce que vous m'avés donné, et que mes amis vous ont asseuré que j'estois p'quitable estimateur des belles choses, et plus que tous les hommes du monde sensible aux grâces que je reçois. Je dirois que mes services parleront un jour pour moy. si mes services n'estoient pas indignes de vous , et si vous ne me faisiés pas grâce mesme, quand vous souffres que je prenne la qualité' de, Monseigneur, etc.

De Paris, ce i" décembre i636.

À M. DE BOISROBERT

Monsieur, je me resjouis avec vous devant toutes choses du bon accueil que vous avés receu de Monseigneur après une courte quarentaine, mais je m'en resjouis comme d'une chose à laquelle je m'attendois, et qui ne pouvoit pas arriver d'autre sorte. Jamais

' Le marquis de Portes, de la maison de Budos, était l'oncle du dernier duc de Montmorency, comme le rappelle Taiiemant des Réaux , qui l'appelle «un homme d'esprit-^. {Historiettes, t. II, p. .'Joe.) Dans sa lettre de recommandation du 2 décembre (f° 171), Chapelain insiste auprès de Boisrobert pour qu'on répare l'injustice faite dans le conseil, au sujet de la succession du marquisat de Portes, à «cet oncle paternel de

vos éloignemens ne vous nuiront dans l'esprit de Son Eminence. Au contraire, ils serviront à vous faire chérir davantage, estant malaisé qu'un autre en vostre absence puisse tenir vostre place dans cette Court et par conséquent qu'on vous tiouve tousjours fort à redire. Je ne vous conseillerois pas néantmoins de chercher ce biais pour vous faire plus aimer, ne fust-ce que pour ne vous pas priver de cette parfaitte joye que vous cause sans doute l'honneur que vous

fait Son

^mmence en se communiquant

avec tant de bonté et de familiarité à vous. Jouisses de sa présence le plus qu'il vous sera possible, et n'abandonnés point un lieu où vous estes en vostre lustre et où vous estes en estât d'exercer continuellement cette vertu bienséante qui est née avec vous et qui vous acquiert tant de serviteurs.

Et voyés si j'en suis bien persuadé qu'hier mesme je vous donnay matière de l'employer en faveur de M' le marquis de Portes ', auquel je m'asseure vous aurés tesmoigné que vous estes cet officieux amy qui n'a pas de pareil en France , et qui n'est jamais si satisfait que quand il fait plaisir à ceux qui font profession de vertu , de quoy je vous ferois par avance un long remerciment, si je n'en avois un autre à faire qui me regarde en mon particulier, et auquel je suis obligé par une grâce faitte à ma propre personne. Vous entendes bien, Monsieur, que c'est du soin que vous avés eu , dès vostre arrivée auprès de Son Eminence,

M"'" la princesse'', ajoutant que d'Andilly «aime autant le marquis de Portes que son propre frère,;' ajoutant encore que le frère du marquis actuel fut tué à Privast {sic) «et avoit l'honneur d'estreaymé de Son Eminence". Sur le marquis de Portes tué devant Privas, voir dans le recueil de M. Avenel (t. III, p. 826), une note où sont cités les Mémoires de Bassompierre et le Mercure français (t. XV, p. ^77).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

(le luy faire souvenir de ma dévotion à son service, et niesiue de luy conserver l'opinion que vous luy ave's donne' de ce que je peux valloir. Ensuitle de quoy je ressens les effets de vostre recommandation par l'ordre que vous vous estes fait donner touchant la pension dont il plaist à Son Éminence de me gratitier '. sans en avoir esté sollicité que par vostre générosité seule, et lorsque je ne croiois pas iju'il fut à propos de vous en importuner. De tout cela jugés quel doit estre mon sentiment, et dites vous à vous mesme les paroles d'actions de grâces que vous diriés à im autre qui vous auroit autant fait de faveur que vous en avés fait à moy, car je trouve les miennes au dessous de ce que je dois, et ne vous puis remercier que par vostre ayde.

Pour le reste, j'ay grande joye que le R. P. Joseph ayt voulu appuyer vos bons offices des siens , et se soit daigné souvenir en cette occasion que si je n'avois point de mérite, au moins avois-je beaucoup de zèle pour la gloire de Son Éminence. S'il s'en présentoit quelqu'une où vous luy puissiés lesmoigner combien je me sens son obligé depuis longtemps, et le désir que j'ay d'estre fait digne de ses commandemens, vous me fériés une singulière grâce de ne la pas laisser passer.

J'ay dressé, selon vostre ordre, la quittance de 1000 livres, mais je ne vous l'envoyé pas, tant pour ce que vous ne me le

dittes pas dans la vostre, que pom* ce que je n'ay pas encore celles de M" Silhon - et Porchères ' que vous m'encbargés de prendi'e et que je prétens vous faire tenir tout ensemble. Quant au premier, vous en connoissés le mérite exquis , et je n'ay que faire de vous dii'e que vous ne sçauriés mieux employer vos soins [ni] vostre crédit quen sa faveur, et pour le second je reconnois ingénument qu'il vous est et nous aussi d'autant plus obligés (sjc) du bien que vous luy procurés , qu'il ne le mérite pas plus que moy et qu'il n'est pas plus utile à Son Eminence. Ce ne sera pas un payement , ce sera une charité de laquelle au moins le mauvais estât de sa fortune est digne, si son esprit ne l'est pas. En sorte que ce vous sera envers Dieu une action méritoire de lavoir fait passer encore au moins cette anuée entre ceux qui valent quelque chose. Pour l'avenir, vous n'en aurés nulle prière de moy, et si vous continués à le favoriser, M' Conrart sera le seul qui vous en sera redevable.

Je vous rends grâces infinies de ce ([ue vous me mandés de M' Godeau et luy feray sçavoir de quelle sorte vous avés servi sa vertu.

Je ne manqueray pas aujoui'dhuy de faire sçavoir à M' l'abbé Habert ce que vous m'ordonnes *,

Je domeureray. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 3 décembre i636.

' C'est la première mention que nous trouvions dans la correspondance de Chapelain d" une pension ■i lui donnée par le cardinal de Richelieu. Depuis la fin de 1 636, une pension régulière, annuelle, de mille livres remplaça d'éventuelles gratifications.

^ Aucun des biographes de Silhon n'avait parlé du secours accordé par Richelieu à cet écrivain d'un (tmérite exquis '^, et M. René Kerviler lui-même, qui signale la peu brillante situation financière de l'auteur dn Ministre d'État à cette époque (Jean de SUhon , 1876, p. 09) , n'a, pas

plus que Pellisson,eu connaissance d'un bienfait qui fut si bien placé.

^ Pellisson dit dans sa notice sur François de Porchères-d'Arbaud (t. I, p. 182 ):ATi\I.de Boisrobert , à qui tout le monde rend aujourd'hui co témoignage que jamais homme qui fut en laveur n'eut l'humeur si bienfaisante, lui fit donner une pension de 600 livres par le cardinal de Richelieu. -

* De quel abbé Habert s'agit-il ici? Est-ce de Germain Habert, qui était le plus souvent appelé l'abbé de Cerisy? Ne serait-ce pas plutôt d'Isaar

Page 1