A M. DE BELI
Monsieur, si les baises mains que Mairet ' m'a fait de vostre part sont effectifs et véritables , que je ne fay que ce que je dois de vous en tesmoigner par escrit mon ressentiment! S'ils sont de sa pure courtoisie et pour me la faire paroistre encore plus belle, je ne laisseray pas de luy estre obligé de cette officieuse tromperie, et m'ayderay à tromper mesme plustost qu'à me désabuser, ne fust-ce que pour avoir quekpie prétexte de vous escrire. Je vous rends grâces donques de vostre souvenir et sans cajollerie vous asseure qu'il m'est aussy cher que glorieux, et que dans le desplaisir de vostre éloigneraent il me tient lieu d'une demy présence. Il est vray que j'aymerois bien mieux que vous vous souvinssiés de moy dans vostre royaume du Marests" que dans
vostre empire du Mayne. Mais il se faut accommoder à la nécessité et jouir plustost dun contentement imparfait que de n'en point avoir du tout.
A vostre retour, si les choses ne changent , vous trouvères les grands comédiens ^ avoir regagné le dessus sur les petits, nonobstant la protection que vous avés donnée à M' de iMondory' auprès des puissances, et le restablisseraent de son crédit sera un ouvrage digne de l'affection que vous avés pour luy. Et de peur que vous ne croyés le mal plus grand qu'il n'est, mes originaux ne m'ont dit autre chose sinon que l'hostel de Bourgogne plaisoit plus que le tripot du Marests au goust de ceux à qui chacun d'eux essaye le plus à satisfaire. C'est pourquoy vous vous consolerés aysétnent de ce malheur. Voyés jusqu'où vostre bonté me fait abuser de vostre patience de l'entretenir de ces chansons. Mais je prélens réparer cette faute par la nouvelle que je vous donne de l'envoy de M. de Lian-
Habert, qui fut successivement docteur de la faculté de théologie de Paris, chanoine et théologal de \otre-Dame, évùque de Vabres (i6i5)?
' Jean de Mairel, né le i janvier i6oi , à Besançon, y mourut le 3i janvier 1686. Le poète passa auprès de son excellent bienfaiteur, le comte de Belin (mort en novembre i638, selon l'abbé Goagcl, Bibliothèque française, t. XVIII, p. i85; le 29 septembre de la mémo année, selon M.Henri Chardon , La Troupe du Roman comique dévoilée et les comédiens de campagne au xvii^ siècle, 1876, in-8°, p. 87 ), passa, dis-je, six paisibles années, comme il le déclare dans i'épître dédicatoire de Roland le Fui-ieux {16 lio , in-i°). Ce fut au milieu des divers domaines que ce grand seigneur possédait, domaines que Mâirel compare, à autant de Parnasses, qu'il composa la Sophonisbe, la Virginie, les Galanteries du duc d'Osmnne, etc. Voir sur le protégé du comte de Belin une thèse pour le doctorat es lettres soutenue devant la faculté de Paris par M. Gaston Bizos , ancien élève de l'Ecole normale supérieure, et intitulée: Elude sur la vie et sur
les œuvres de Jean de Mairet (Paris, 1877, iiT-8°).
^ M. de Belin habitait à Paris le quartier du Marais, et, en sa qualité de voisin, il favorisait le théâtre situé d'abord (commencement du xvii' siècle) à l'hôtel d'Argent, au coin delà ruedf la Poterie, près de la Grève, puis rue Michel-le- Comte, et enfin rue VieilIe-du-Temple, entre les cultures de la Perle et les cultures Saint-Gervais.
" C'est-à-dire les comédiens de fhôtelde Bouigognc, successeurs des confrères de la Passion. Ces comédiens portaient le litre de troupe royale , et recevaient une subvention annuelle de douze mille livres. Sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, comme sur le théâtre du Marais, voir les trois volumes in-8'' publiés par M. Victor Fournei sous le titre de : Les Contemporains de Molière (1863-1866-1875).
^ Le sieur de Mondory (Guillaume-Gilbert) était alors déjà presque sexagénaire, s'il est vrai qu'il soit né vers i58o. Voir sur l'éminent acteur la note 1 de la page 720 des Mélanges historiques. Lettres de Balzac, n° CXX.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
court' vers Monseigneur le conte avec toutes sortes de favorables propositions qui me font absolument bien espérer de cette affaire ". Je suis , Monsieur, vostre , etc.
De Paris, ce 8 décembre i636^.
AU MARQUIS DE MONTAUZIER