À LA VALTELINE
Monsieur, nous avons enfin appris la cause de vostre silence [et] de n'avoir point de vos nouvelles depuis long temps. Quelque gloire que cette action adjouste à vostre vie , quelque honneur que vous cause le sang que vous y avés respandu, il est impossible néantmoins que la perte de vostre ami ne vous touche, et que vous n'aymassiés mieiLx avoir moins de réputation et l'avoir encore vivant. Mais comme ces malheurs sont inévitables dans vosire condition, je suis au moins asseuré, sans que vous me le disiés, que vous ne vous Testes point attiré par vostre mauvaise humeur. La brutalité (pii produit la plusparl de ces proceds est sans doute entièrement du costé de vostre partie , et si dans le combat
elle a tesmoigné du cœur, je ne fay point de difficulté que dans toute l'affaire, vostre cœur, comme vostre justice et vostre prudence , n'ait paru aux yeux de toute l'armée. Nous sommes icy pour en parler avec soin, comme nous devons, et, en quelque façon que ce soit, n'y point laisser aller du vostre. Cependant guérisses vous et vous remettes en estât de vanger aussy bien les querelles de la France que les vostres particulières et n'oubliés rien de ce que l'honneur vous peut permettre pour vous conserver à vos amis \
D'hier au soir seidement le palais d'Arthénice est honoré de sa présence et de celle de l'illustre Julie. Rambouillet les a retenus trois mois au grand desplaisir de Paris. M. le marquis de Pisany, qui vint hier à la nuit visiter le rhume que l'Iiyver me doit tous les ans, me confirma la haute estime en laquelle vous estes dans l'esprit de ces augustes personnes et me promit de vous escrire en son particulier par cette voye.
A la première occasion je vous euvoyeray (les vers nouveaux de M' de la Lane qui ne vous desplairont pas. Vous en aurés encores d'autres d'un M' de l'Agrée Montplaisir ^ qu'il m'a donné depuis un mois,
' l^ogerdu Plessis, mari[uis,|niis duc de Liancourt, était alors âgé de trente-huit ans. Il avait été reçu chevalier du Saint-Esprit le i li mai 1 633.
^ Celte lettre a été publiée par M. H. Chardon (p. 37 de l'ouvrage cité plus haut).
^ Ce fut le cardinal de Richelieu qui conseilla au roi {Histoire du règne de Louis XIII, pai' le P. GrifTet, t. II, p. ^00) d'envoyer au comte de SoissonslemarciuisdeLiancourt,T? premier genlilliomme de la chambre, à qui M. lecomle avoit toujours témoigné une affection singulière. ^ Voir dans le recueil de M. Avenel (t. V, p. 70.(1) les instructions données le U décembre à M. de Liancourl.
^ Chapelain est-il le seul qui nous ait conservé le souvenir de ce duel? Je n'en retrouve aucune mention dans les mémoires du temps.
' Voir sur René de Bruc, chevalier, seigneur
et non marquis de Montplaisir, lieutenant du Roy au gouvernement d'Arras et d'Artois, mestre de camp d'im régiment de cavalerie, né à Paris en 1610, une note tirée par M. P. Paris de la Généalogie de la maison de Bruc (Rennes, in-P, 1673), note qui complète et rectifie ( Hislorielles , t. IV, p. 2 'la et 3 63) toutes les notices antérieures, parexera|le celle de l'abbé Goujet {Bibliotlmjue françoise, t. XVII, p. 3o8-3i 'i), celle de Lel'èvre de Saint- Marc dans le petit volume des Poésies de Lalane et du marquis de Montplaisir (Amsterdam, 1757), celle de MM. Foisset et Weiss dans la Biographie universelle, etc. Voir encore un travail spécial de M. le baron de W'ismes : Notice historique cl littéraire sur René de Bruc, marquis de Montplaisir, poète du xvii' siècle (Nantes, i853, in-8").
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
qui ne cèdent en rien aux plus beaux de Saint-Amand el qui sont du genre de la Solitude. C'est un gentilhomme qui vaut encore mieux que ses vers et dont on peut tirer d'ailleurs une satisfaction extrême. A vostre retour je suis trompé si vous ne le trouvés establi dans le cabinet d'Arthénice et vous pouvés vous disposer de sa part à le recevoir dans vostre amitié.
Je ne vous dis point que Corbie a esté reconquis par la terreur de nos armes , et que ce succès a esté suyvi de la relraitte de Monsieur et de Monsieur le Conte : l'un est à Blois , l'autre à Sedan. Je vous diray seulement que jusqu'ici cela n'a point eu de mauvaise suitte , et que M"" de Cbaudebonne , qui revient de Blois depuis hier, nous fait bien espérer de tout.
J'ay achevé parmy nos troubles le troisiesrae livre de la Pucelle, c'est à dire que je ne l'ay guères achevé et qu'il y aura fort à retoucher. En attendant que vous m'y veniés donner la dernière main, je le repasseray et demeureray tousjours, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce lo décembre i036.
À M. LE DUC DE LOINGUEVILLE