‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 4 sur 134 · À M. DE GRANIER · texte numérisé non relu

À M. DE GRANIER

Monsieur, je vous ay une extrême obligation de la faveur que vous m'avés faitte de m'envoyer l'Histoire des guerres de Flandres du Cardinal Rentivoglio, pièce de très-grand mérite et de la lecture de laquelle j'ay tiré un particulier contentement. Je vous en rends icy très-humbles grâces et vous en iray remercier plus amplement lorsque je vous reporteray le Volume que j'ay mis, selon vostre ordre , entre les mains de M. Conrarl afin qu'il la lise. Pour le jugement que vous m'en demandés, il me pourroit suffire, sans trahir mon sens , de vous dire que c'est une des meilleures histoires que nous ayons encore veues, et que je trouve que ce grand Prélat a laissé derrière luy en ce genre beaucoup d'escrivains qui se persuadent d'en sçavoir la finesse et d'en avoir atteint la perfection. Néantmoins j'ay sujet de croire par la vostre que vous désirés de moy quelque chose de plus et que je n'en puis pas estre quitte envers vous pour une déclaration si généralle,ce qui m'oblige pour vostre satis-

' Eu retranchant cette quatrième page, où étaient exprimés des sentiments de tolérance qui attestaient rélévation de cœur et d'esprit de Balzac, Chapelain méritait plus que jamais cette épithète de circonspectissiine que son ami s'amusait à lui appliquer, qu'il lui appliquait notamment, le 27 janvier 1689, dans cette phrase de la lettre II du livre XX (p. 78/1) : «Vous estes circonspectissime dans les moindres actions de vostre vie.n Camusat {Mélanges de littérature, p. 62 et 63) a cité tout le passage relatif à TaCTaire Du MouUn.

^ C'est là un bel éloge de ce Gustave-Adolphe , dont la vie fut à la fois si courte et si pleine , et qui venait de mourir dans les bras de la victoire (1 6 novembre 1682 ).

^ Le Lipsik est là pour le pays de Leipsick, Liilzen appartenant à cette région delà Saxe dont

Leipsick est la plus importante ville. C'est le toul. pi'is pour la partie.

•^ N'ayant pas trouvé iterum Philippos dans la Pharsale , fai consulté, sur cette difficulté, mon ami ;\I. Reinbold Dezeimeris, et ce savant humaniste a bien voulu me répondre que la citation de Chapelain lui rappelait tout d'abord le vers de Virgile [Georg., I, ligo) :

RomaDas acies iterum videre Pliilippi.

Chapelain, selon M. Dezeimeris, a pu t;icilement être entraîné à mettre sur le compte de Lucain un vers sonore où il est question de Pharsale, et la même défaillance de mémoire lui aura fait dire que les armées ont vu deux fois les champs de Pbilippes, quand le poète avait dit que les champs de Philippes avaient vu deux fois les

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lactioii de descendre au particulier et de me l'aire juge sévère de ce beau travail.

Quoyque je sçache qu'il y a beaucoup de te'raérité à vous obéir en une cbose de celte qualité et qui est si fort au-dessus de ma suffisance, ce sera toutes fois après vous avoir dit que la haute dignité et les éminentes vertus de l'autheur sont les objets de mon respect et que ma censure ne s'estendra que sur les conditions requises et peut estre mal observées en quelques endroits de son histoire. II me semble donc qu'en cet ouvrage on trouve la nécessaire œconomie selon les temps et les évènemens, laquelle jointe à une pleine information des motifs, produit en sa narration la clarté qui instruit sans peine et qui laisse le lecteur content. Mais cela n'est pas proprement de la louange de l'histoire, pource qu'aux choses qui regardent l'ordi-e, la disposition des succès le conduit par In main et qu'il n'y a rien presque en ce quïl raconte qu'une infinité de gens n'ait desja traitté devant lu} . Ce que j'estime qu'il faut considérer coname sien, et sur quoy l'on doit juger de son prix, son style, ses harangues et ses jugemens :

Pour le premier, je le tiens net, courant et nombreux, et je le croirois accompli s'il ne me paroissoil point un peu aiïecté , lorsqu'il parle eu sa personne et qu'il est dans le cours de sa Narration. Je voudrois qu'il employasl moins de ces termes pompeux , nouveaux et, comme ils appellent, cortigianesques\ lesquels dérogent, à mon avis, à cette .Majesté négligente que l'historien doit

monstrer quand il parle de luy mesrae, car je suis d'opinion qu'il n'y a rien que doive davantage éviter celuy cpii escrit les succès publics, que de donner lieu de soupçonner qu'il face {sic) servir les choses aux paroles , et qu'il pense que la beauté du langage soit essentielle à son sujet. Vous observerés. si vous y preués garde de prés, qu'en cette partie non seulement il descouvre trop le soin qu'il a de parler avec ornement, mais qu'il emjjloye mesme, à cette intention et souvent en pure narrative, des mots et des frases que les seuls Poètes Italiens nouveaux ont introduit et employé et raesmes jusqu'à des comparaisons directes, chose qu'aucun des bons historiens de l'Ancienneté ne s'est jamais permise. Du reste, le caractère en est égal et réglé , imité de celuy de Tacite plustost que de pas un autre, composé de Périodes courtes et nerveuses, dont les membres sont cUvisés et tournés de son mesme air.

Quant à ses harangues, soit droitles, soit obliques, je ne voy rien de mieux dans les bons siècles , et c'est bien en celte partie que je le dis hardiment qu'il a excellé sur tous ceux de celuy cy. Le génie de Tacite y paroist tout entier; il est plain, ferme, relevé, serré et toutesfois véhément. Son éloquence est toute masle; il preuve et n'amuse point. Je m'estois imaginé jusqu'icy que le seul Ammirati, dans son Histoire Florentine', avoit esté capable entre les .Modernes de s'acquitter bien de cette obligation, mais j'avoue que cet Autheur l'y surpasse infiniment et que je n'y [)uis rien désirer davan-

' Épilhète formée avec le litre du chef-d'œuvre de Balthazar Casliglione, il Cortegiam (V^enise, 1 5a 8). Voir sur ce Uvre la note a de la page 587 des Mélanges historiques. Lettres de Balzac, n" LXIV, et, de plus, d'excellentes pages d'un livre couronné par l'Académie française, V Histoire de la littérature italienne, par Lpuis ÉlienDC (Paris, 1875, p. 373-375).

' Scipion Ammirato, né en i53i, dans le royaume de Naples, à Lecce, mort à Florence en 1601, ût paraître, en 1600, la première partie de son Istorie Jiorentine (in-fol.). La seconde partie, qui s'étend de iliSU à 1576, ne parut qu'en iCii (in-fol.). Les Italiens, auxquels les éloges excessifs coûtent peu, l'ont surnommé le Tite-Live moderne.

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tage : les jugemens qu'il fait sont rares, et, en cela , s'il a pris Tacite pour son modelle , il paroist qu'il ne l'a pas néanmoins suyvi. Peut estre s'est-il volontairement tenu dans les bornes que quelques uns ont prescrit aux historiens, de rapporter sans pre'occuper; peut estre ne s'est-il pas senti asse's fort pour bien soustenir cette partie.

Dans l'opinion de ceux qui no permettent pas les jugemens, il passera pour d'autant plus louable qu'il s'en est abstenu plus soigneusement; dans la mienne, qui les pense nécessaires, pour peu qu'ils soient raflinés et exquis, il passera pour d'autant moins parfait qu'il s'y en trouvera moins dans son ouvrage. C'est ce qui met l'Histoire du Concile de Fra Paolo ' bors de conte entre les productions de ce temps et ce qui a donné autant de nom au Guicciardin" qu'aux Escrivains des premiers aages. Le jugement qu'il fait dans le premier livre, page 29, sur le sujet d'Anne de Boulen , la taxant de peu de Religion, me semble mal fondé, pour ce que cette femme a esté jusqu'à présent deslioneste, et non pas impie', et la conséquence qu'il veut que cela ait porté pour l'altération du culte divin en Angleterre sous Elizabetb , sa fille, me semble aussi beaucoup plus foible que l'on ne devoit attendre d'un si grand politique que luy. En la page 3i, le péril quil veut induire que court la Flandre du coslé de la France, ou n'est pas assés expliqué, ou c'est {sic) trop obscurément. Je voudrois surtout qu'il n'eust point Irailté ainsi méthodiquement et en forme de leçon

la nature de la mutinerie, laquelle il définit et circonstantie '' positivement, comme s'il estoit de nécessité qu'elle arrivast tousjours ainsi; en cela il m'a paru au dessous de sa dignité et de la liberté ingénue de l'histoire, et mon opinion qu'il n' estoit point à propos d'examiner cette matière de la sorte. Je suis trompé si ce n'estoit une pièce détachée et une considération faitte à part sur ce sujet long temps auparavant, laquelle il luy a pieu d'enchâsser en ce lieu toute crue, estimant qu'elle y réussiroit et y feroit enrichissement.

Mais , pour revenir à la fidélité historique , laquelle constitue l'essence de cette profession , mesme plus que la partie qu'ils nomment diligence, on croira facilement que la matière qu'il s'est proposée pour sujet et le lieu où il la devoit publier, ne luy ont pas permis de la garder en tout , particulièrement pour ce qui regarde la neutralité qu'il estoit obligé d'observer entre le parti Espagnol et le HoUandois. Toutesfois je ne puis pardonner à un si excellent homme d'avoir entrepris l'histoire comme histoire et de n'avoir pas tenu la balance égale entre les intéressés; il falloit sans difficulté qu'il s'affermist dans cette généreuse indifférence de laquelle font profession tous ceux qui veulent donner authorité à leurs relations.

Je tiens, pour moy, que l'histoire est instituée seulement pour l'utilité de la vie civille, et qu'on y doit regarder le Vice moral , pour le rendre odieux , et la Vertu , sa conti-aire, pour en persuader l'amour aux

' Pierre Sarpi , si célèbre sous le nom de Fra Paolo, né à Venise en iSôa , mort en lôaS , vit imprimer, peu de temps avant de mourir (Londres, 1619, in-fol.), celte Histoire du concile de Trente, qui devait être tant de fois rééditée, tant de fois traduite et tant de fois discutée.

- François Gnicliardin, né à Florence en 1^182, mort en i5'io, i'immorlei auteur de

l'Histoire d'Italie (Florence, i56i, in-fol.

3 Chapelain, ce me semble, a tort ici contre Bentivoglio, et Anne de Boulen, aux yeux des meilleurs biographes, passe pour avoir eu un égal souci de la religion et de la morale.

* Le verbe circonstancier a été employé par La Fontaine et par Bossuet. M. Littré n'en a cit aucun exemple antérieur à ces deux écrivains.

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Peuples. Ce sont deux fondeniens dont tout le monde tombe daccoixl et qui ne souffrent point de contradiction. La bonne Religion, ijui devroit bien plustost avoir ce privilège, n'est pas si heiu-euse. Chacun appelle la sienne la meilleure et l'on ne preuve rien à son ennemi de diverse cre'ance, lorsqu'on prend ses argumens et ses moyens sur la fausseté de ce qu'il croit. C'est pourquoy je tiens que l'historien judicieux qui veut profiter en public ne doit point tirer de là ses raisons, puisqu'elles ne doivent pas estre ge'néralement approuve'es, mais qu'il se doit arrester simplement à celles qui ne sont point en contestation, comme le salut, le repos, la richesse et l'agrandissement de lEstat.

Tout homme qui sortira de ces limites se rendra aussitost suspect de partialité et ses plus louables intentions seront interprétées et prises pour des bassesses et des artifices. Bien que chés les Anciens il s'en trouve quelques uns qui font val loir avec soin la Religion de la République ou du Prince, il faut considérer que c'est comme une chose bonne et qui contribue infiniment au bien de la société, non pas comme une chose controversée et sur laquelle il se formasf des troubles dans lEslat.

Si le Cardinal Bentivoglio avoit aussi bien voulu faii*e ces' réllexions, comme il en est très capable .je massure qu'il se seroit moins déclaré partisan d'Espagne qu'il n'a fait et qu'il nauroit pas tant de fois redit que la rébellion des Hollandois contre leur Roy avoit sa cause primitive dans la rébellion qu'ils avoient faitte à Dieu. Il auroist plustost reconnu ingénument que la violence qu'ils

souffi'oient les avoit précipité dans Ihérésie , que de poser pour fondement que l'hérésie les ait porté au souslèvement contre leur Prince. Il auroit avoué que la plus puissante raison qui les retient encores à présent dans l'erreur, est qu'ils estiment avoir plus de seureté dans cette opinion nouvelle, par ce qu'elle est opposée à celle de leur Adversaire , que dans l'Ancienne pour ce que ce luy seroit ime ouverture pour les désunir plus facilement. En parlant de cette guerre, il seroit demeuré dans les termes nuds de la révolte, et se contentant d'appeler les Hollandois soiislevés comme il fait en quelques endroits, il en eust attribué la véritable cause aux barbaries Espagnoles et au changement universel que Philippes second apporta en l'ordre du gouvernement de leur Pais. Je remarque presque partout qu'il touche les vices de ces derniers légèrement et comme à regret, qu'il adoucit leurs malheurs, et qu'il parle avec compassion de leurs pertes . où au contraire il appuyé aigrement et injurieusemenl sur les desseins , actions et désastres des premiers. Cela m'a paru principalement dans la description des deux sièges de Harlem et de Leyden', le premier desquels il a traitté très-exactement pour ce qu'il estoit glorieiLx à l'Espagnol, cl l'autre comme en courant, quoyqu'il fust sans comparaison plus mémorable, pour ce que les Hollandois y avoient eu de l'avantage.

Conestaggio ^, qui a escrit les raesmes guerres et qui est venu encore plus avant que luy, se monstre beaucoup plus équitable envers les Eslats dans celte action parlicu-

' Il y a ses dans le manuscrit.

- Sur le siège de Harlem (1072-1573), ot sur celui de Leyde (157/)), on peut voir i'ouvrage (qui résume et complète tous les travaux précédents) publié par M. Molley {La Révolution des Pays-Bas au ivi' siècle , traduc-

tion française, Bruxelles, 1861, h vol. in-8°). ^ Jérôme Franchi de Conestaggio, mort, archevêque de Capoue, en i635, publia (Venise, 161/1, in-li"), en italien , une Histoire de la guerre de la Germanie inférieure, qui eut longtemps beaucoup de réputation.

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lière, de laquelle il pèse la grandeur comme il doit, reconnoissant le mërite du prince d'Orange, au secours qu'il donna à celte ville, tout autrement que le cardinal Bentivoglio n'a fait. A propos de quoy je ne puis vous dissimuler que je plains ce grand personnage d'avoir fait eslection de ce sujet, pour l'escrire après le Conestaggio, duquel on ne peut douter qu'il ne suive immédiatement le Guicciardin dans le mérite de cette profession. 11 faut qu'il ait creu valoir mieux aussi bien en tout, comme il est vray qu'il le surpasse en partie , ou qu'il ait entrepris ce travail après luy, espérant de le conduire jusqu'à la fin et de nous le donner complet. Mais tel qu'il est, je vous suis extrêmement obligé de me l'avoir fait voir. Je me resjouis que les bonnes lettres ayent un si grand ornement et vous exhorte d'user du crédit que vous avés près de son autheur ' pour l'obliger à l'achever, et de ne le point laisser en paix qu'il n'ait honoré son siècle d'im corps parfait d'histoire que je ne voy pas que nous puissions attendre que de sa plume. Je ne vous demande point pardon de ma hardiesse. Je n'ay esté insolent que par vostre ordre et je sousmets la foiblesse de mes senlimens à la solidité des vostres, lesquels j'apprendray au premier jour, et cependant vous asseureray que je suis

plus qu'homme du monde , Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce lo décembre 1682.

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