‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 5 sur 134 · À M' ' DE GOURNAY · texte numérisé non relu

À M' ' DE GOURNAY

Mademoiselle, je ne pense pas avoir tiré un petit proffitdela visite que je vous rendis, ces jours passés, puisqu'elle m'a produit un si bon souvenir que le vostre, et qu'elle m'a fait juger digne que vous pi-issiés la peine de m'envoyer escrits de vostre propre main les vers que vous aviés composés à la louange de la Pucelle, bien que je les peusse voir aisément dans vostre volume^. Je n'entreprendray pas icy de vous remercier de cette grâce qui sans doute est trop grande pour se payer d'un simple compliment. A la première conférence, vous y mettrés le prix et j'essayeray de m'en acquitter.

Au reste, pour l'entreprise du poème héroïque de laquelle vous me parlés, comme si j'en faisois ma principale estude, je reconnois ingénument qu'elle est au dessus de mes forces et que la tentation qui m'en est venue et que je n'ay pas rejettée est l'un de mes plus grands péchés. Il est vray que , sans faire le fin, je vous puis dire que ce n'est qu'un divertissement pour moy et que

' Voilà un renseignement à joindre aux trop rares renseignements que nous possédons sur Granierde Mauléon. Cet ex-académicien recevait autrefois en son logis, comme Peliisson nous l'apprend (p. iSa), des personnes d'esprit et des gens de lettres. Peut-être Bentivoglio, pendant sa nonciature à Paris (1617 et années suivantes), avait-il été un des habitués de la maison.

^ Chapelain veut parler du livre que voici : L'ornbre de la damoiselle de Gournay, œuvre composé de meslanges (Paris, chez Jean Libert, rue Saint-Jean-de-Latran, 1626, in-8°, de plus de 1 ,-200 pages). Il y a là diverses pièces sur la Puchapelain. — I.

celle d'Orléans (pages 1 180-1 183). La pins remarquable est le quatrain intitulé :

A rimige de la mesme Pucelle , l'espée nue au poing.

Dialogue.

Peux-tu bien accorder, Vierge du ciel chérie , La douceur de tes yeus et ce glaive irrité? — La douceur de mes yeux caresse ma patrie Et ce glaive en fureur luy rend la liberté.

M. Léon Feugère {Notice stir M"' de Gournay, réimprimée dans Les Femmes poètes au ivi' siècle, Paris, 1860, in-8°) a rappelé (p. 218) que Marie de Jars avait d'avance chaleureusement applaudi le poëme de Chapelain , comparant ce poëme au soleilel comparant ses propres vers à l'aurore.

je n'eus point d'aulre but, lorsque je m'y laissay aller, que de me de'sennuyer et passer de mauvaises heures sur d'agre'ables oiijets. Mais je vous avoueray bien que si vous ou ceux qui vous ressemblent avoient bien juge' de mon travail , je ne luy euvierois pas la lumière et permettrois à mes amis d'en faire ce qu'ils ti'ouveroient bon.

Que si, en cela, j'avois à tirer vanité de quelque chose, ce seroit beaucoup plus de rinventioD et de la disposition de l'ouvrage que de la versification. Et je vous diray, en passant, sans taxer la foiblesse du siècle, (jue j'estimerois estre le premier qui lui auroit fait connoistre que les principales vertus de Ja poe'sie ne sont pas dans le vers, lequel, au jugement des premiers hommes de l'antiquité', a esté teim mesme non nécessaire poiu' constituer l'essence du poème.

Cette entreprise, toutesfois, est d'entre mes desseins celuy qui ni'empeschera tousjours le moins de dormir et qui n'arrivera à sa fin qu'au cas que je vive long temps ou quejen'aye point d'occupation plus sérieuse. Car je tiens qu'il faut traitter et ce genre de poésie et tout autre comme une chose qui est d'ornement et non pas de nécessité, en faii-e un jeu , non pas un exercice , et en mériter la louange et le titre sans les affecter, ni mesme les accepter. Vous voyés à quoy en sont tous ceux de ce temps qui y ont prétendu ouvertement , et qui en ont fait proiession déclarée. Il y a quinze ou seize ans que je les observe à la Cour, où est leur

théâtre, et que je trouve que poète, chan- Ire , balladin , ca ymand ' . boullbnd et parasite , pour ne rien dire de pis, y sonl sinouimes et n'y passent que pour un. Dans l'infamie où cette belle langue des Dieux est tombée, il n'y a point dhomnie, tant soit peu soigneux de son honneur, qui n'en doive fuir non seulement l'usage, mais mesme la communication, et désormais celuy là des poètes méritera plus d'estime qui en recherchera le moins et qui sçaura mieux cacher sa vertu.

Quant à l'homme que vous appelles mon prototype-, il a valu beaucoup en son temps, mais non pas assés pom'ine rendre son imitateur, comme vous le supposés \ Plus jeune de douze ans que je ne suis, j'ay remarqué en luy des deiïauts où j'eusse esté bien marri d'estre tombé. Homère et Virgile, qui sont des divinités pour moy, ont bien de la peine à estre mes patrons, et vous vous souvenés bien que je vous ay fait remar(|uer en l'un et en l'autre des choses qu'ils pouvoient mieux ordonner, li'idée de l'art est mon seul exemplaire, sui- lequel je me règle uniquement, et qui seul me feroit espérer ne marcher pas indignement après ces grandes lumières , si j'avois autant d'ardeiu- pour celte belle poésie qu'il le faudroil. et que vous le croyés.

La maistresse de vostre père \ cette haute sagesse qui luy a tant donné d'araoui- est celle qui règne dans mon esprit et qui me fait avoir, à quoy que je m'applique, les

' Le Dictionnaire de M. Litlré donne les formes caimandeiir, quémand, quémandeur. Le Dictionnaire de Trévoux signale la forme caimand comme peu usitée. Tallemant des Réaux écrivait le mol comme l'écril Chapelain. \ oir le passage où ce chroniqueur assure que Richelieu trouvait le poêle Mainard trop caymand {Uistoneltcs , tome IV, page 9 i).

■^ Le premier emploi connu du mot prototype

est celui qu'en fit Jacques I" parlant de Henri IV à Sully. (Dictionnaire de M. Litlré.)

•* François de Malherbe, mort le (> octobre 1628. On sait que Malherbe et M"' de Gourna> eurent souvent maille à partir ensemble.

' Revoir (Essais, I. II, cb. xvu) ce que dit Michel de Montaigne fie sa fille adoplive, «certes aimée de moy beaucoup plus que palernellement.:i

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

plus belles distractions du monde. Je ne trouve que cet objet digne de l'homme. Il n'y a que luy dans mon esprit qui le puisse remplir. Partout ailleurs il fait Fenfant, s'abuse de la noblesse de sa nature, et se desrobe le temps qu'il y met.

Si je ne me commandois , je ne vous parlerois plus de rien que de cela , car je me sens desja emporté par la douceur des méditations que me fournit une si belle matière. Je reviens à ce moderne dont vous me faittes Tescolier avec si peu de fondement et vous dis qu'il esloit parfait en ce mestier, de la sorte que le commun en imagine la perfection. Je vous dis qu'il tournoit mieux les vers ni que moy ni que vous mesme. . Mais je vous dis aussi qu'il ignoroit la poësie , de la sorte que Ions les maistres des bons âges l'ont connue, et qu il l'ignoroit beaucoup plus que vous ni que moy mesme, c'est à dire extrêmement '.

Après cette déclaration, je n'ay plus, pour vous respondre à tout, qu'à vous rendre à ma mode ce deray vers de Virgile, Sanguiiieam volvens ociem^. sans y

' Ainsi, Chapelain daigne accorder à Mallieibe un admirable talent de versificateur, mais H lui refuse l'inspiration. C'est méconnaître étrangement l'auteur de quelques-unes des strophes les plus élevées, les plus lyriques de notre langue. Tallemant des Réaux {Historiettes, t. III, p. 966) a vengé Malherbe en reprochant à. Chapelain de mettre trop de raison, trop de sagesse, dans ses vers, résumant toute sa critique en ce mot : s Cela ne sent pas assez la fureur poétique.»

- /Eneid. Iib. IV, vers. 62/1. M"' de Gournay avait publié, dès 1619 (Paris, en une plaquette in-S"), une Version de quelques pièces de l'irgile. En 1 639 , on le voit, elle avait recommencé à traduire, ou, pour parler plus exactement, à essayer de traduire ce poëte.

" Ce verbe roiier, employé de la sorte, était une de ces expressions adoptées par Montaigne

employer [ces mots de rouer la prunelle que vous ay mes tantôt que je ne puis approuver '. Je dirois donc pour en exprimer la force en un vers comme vous le demandés :

Roulant des jeux couverts et do flamme et de sang".

Que si ce n'est pas avec la pompe et la majesté de son autheur, il y pourroit premièrement de ma faute, ne l'ayant pas sçeu faire comme un autre l'auroit fait. Ce pourroit bien estre aussi la faute de nostre langue, à laquelle je ne fais point de tort de dire qu'elle cède en gravité à la latine, puisque la grecque mesme, qui est la plus belle des langues au jugement de tous\ luy est inférieure en cette partie là. Cela pourroit encore venir de ce que c'est une maxime reçeue parmy les habiles, que jamais, en quelque langue que ce soit, la pure traduction n'égale l'original, et que c'est un grand avantage à celuy qui compose de son chef de n'estre point obligé de dire une chose plustost que l'autre, pourveu que ce qu'il dit soit bien dit, de manière que si Virgile renaissoit et vouloit traduire en son s pièces d'invention du cardinal

et ses contemporains, et auxquelles M"° de Gournay ne renonçait pas volontiers. Du Bellay a dit : D'un horrible regard roïtant ses yeux ardents Et d'un horrible son faisant cracquer ses dents.

Voyez le Dictionnaire de M. Liltré.

* C'est plutôt une paraphrase qu'une traduction, car il n'est nullement question de flamme dans le texte. Notons, en outre, que des yeux ne sauraient être couverts de flamme. Ce passage de VÉnéide a eu du malheur avec les traducteurs : l'abbé Desfontaines n'a-t-il pas osé rendre sanguineam aciem par les yeux rouges ? {Les Œuvres de Virgile, t. II, 1770, p. 383.)

s II serait difTicile de ne pas penser ici aux admirables vers d'André Chénier dans son poëme De l'invention (p. 33 5 de l'édition Becq de Fouquières, grand in-8°, 1869):

Un langage sonore , auï douceurs souveraines , Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Du Perron cpii sont vos délices ', quelque bien qui) travaillast, il seroit tousjours au dessous de ce qu'il auroit entrepris de copier. Avec un peu plus de papier je vous amuserois un peu davantage. J'eus hier compagnie toute Taprès disnëe qui ni'empescha d'expe'dier sur le champ vostre nain , comme j'y avois commencé.

Le 10 décembre i63a^.

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