À M. [DE] BELIN
Monsieur, ne vous pouvant escrire éloquemment et ne me pouvant empescher de vous escrire, je fay, ce me semble, adroittement de donner ma lettre à porter à M' de
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Rotrou, entre les mains duquel elle passera sans doute pour bonne. Je le tiens si officieux ami . et d'ailleurs si riche des choses qui me manquent pour bien parler, qu'il couvrira volontiei's mon deffaut par son abondance, et n'en sera pas plus pauvre pour cela. Je me remets donc à luy quand (sic) au bien dire\ et me contenteray de vous dire véritablement que là continuation de vosti'e incommodité' me touche tout ce qu'elle peut toucher un homme qui fait sincère profession de vous honnorer. L'on m'a appris, à ma très grande douleur, que vous estiés tousjours foible de jambes, et que si vostre mal nest pas la goutte, c'est quelque chose qui ne vaut pas mieux. Mais je me console dans l'observation que j'ay faitte que ce mal mène un homme bien loin et qu'il luv laisse beaucoup d'intervalles de sanle' dans lesquels il peut jouir de la vie
et ses amis de luy. Je souhaitte de tout mon cœur que si celuy cy ne peut gue'rir entièrement, qu'au moins il passe la dure'e de tous les autres et vous conserve, tout le temps qui me reste à vivre, pour l'objet de mon respect et de mon affection.
Si M' Mairet m'a traitté en ami, vous aurés sceu plus d'une fois, depuis que je ne vous ay escrit , le souvenir que j'ay de vostre mérite et le ressentiment que j'ay de vostre affection en mon endroit.
M' et M"' Scudéry sont icy ^ qui se tuent de publier vos générosités et vos courtoisies, dont je suis bien entrêmemenl satisfait, mais non pas beaucoup estonné. connoissant comme je fais ce que vous estes et ce que vous valés \
Au reste, depuis quinze jours, le public a esté diverti du Cid^ et des deux Sosies'" à un ])oiiit de satisfaction qui ne se peut
' Remarquons cet éloge de la facHifé et de l'élégance de parole d'un homme sur lequel nous savons si peu de chose.
- Rotrou, Mairet, Georges et Madeleine de Scudéry, nous trouvons là tout un groupe d'écrivains auxquels le comte de Belin prodiguait sa svmpalhie et ses bienfaits. M. Rathery n'a pas mentionné le comte de Belin dans Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance (Paris, 1873).
3 On voit par là que, dès le commencement de 1687, le frère et la soeur étaient installés à Paris. Celle indication de Chapelain aurait permis à M. Rathery de mettre un peu plus de précision dans le passage suivant du livre que je viens do citer (p. i3) ; r Cependant sa sœur était venue le rejoindre à Paris, et ce fut à partir de ce moment (1689 au plus tard) que commença entre eux cette vie commune et cette collahoralion littéraire qui devait durer jusqu'en i655.*'
* Ainsi le Cid aurait été représenté pour la première fois, non vers la On de novembre i636, comme l'ont avancé les frères Parfaicl ( Histoire du théâtre français , t. VI, p. 92), mais tout au conimoncement de janvier 1 687. s'il faut prendre à la
rigueur le terme de quinze jours employé par Chapelain. M. Marty-Laveaux {Œuvres de P. Corneille. t. III, i8Ga) se plaint (Notice sur le Cid, p. 8) de ce que l'on ignore jusqu'à la date de la représentation de l'admirable tragédie, et, après avoir cité (p. 1 1) la phrase de Chapelain, il se demande si l'on ne peut pas conclure de cette phrase que la première représentation du Cid eut lieu seulement à la fin de décembre, et non pas, comme le disent les frères Parfaict, à la fin de novembre. Le très -important renseignement fourni par Chapelain avait été déjà mentionné dans V Histoire de Corneille, de M. Taschereau (p. 56 do la 2' édition). M. Taschereau cite (ibid.). d'après les papiers de Conrart, conservés à la Bibliothèque de lArsenal, une lettre de Mondory à Balzac, du 18 janvier 1687, où le célèbre acteur exprime Irès-vivement son admiration pour la nouvelle pièce i-qui a charmé tout Paris". M. Emile Picot ( Bibliographie Cornélienne, 1876. p. 1 2 ) rappelle que le privilège accoidé à Courbé pour l'impression du Cid est daté du 21 janvier 1687, et que l'achevé d'imprimer est du 28 mars suivant.
^ Cette comédie est do Rotrou. Elle fut im-
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exprimer. Je vous ay fort désiré à la représentation de ces deux pièces, qui sans doute eussent fort contribué au soulagement de vostre mai, puisqu'ils ont servi à adoucir ceux du général , auxquels je prie Dieu d'apporter le parfait remède.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce ait janvier 1O37.
À M. DE BOISROBERT