‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 42 sur 134 · À FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

À FONTAINEBLEAU

Monsieur, l'office que vousaviés enchargé ' à M. Serizay a esté' fait punctuellement , et j'ay receu la Pucelleen bien meilleur estât que je ne vous l'avois donnée. Le charitable soin qu'il a pieu à SonÉminence d'en prendre et les précieux caractères avec lesquels il a daigné en marquer les deiïauts, au lieu de

l'enlaidir, la rendent plus belle à ma veue, et je descouvre desjà par avance les grâces qu'elle aura lorsque je l'auray rajustée suivant les inspirations d'un si grand génie". Maintenant ma peine n'est pas comment je luy lèveray les taches qui la difforment '', mais comment je tesmoigneray mon ressentiment à Son Eminence de l'extrême bonté qu'elle a eue en me les faisant appercevoir. Car, Monsieur, je ne suis pas si dépourveu de sens, que je ne connoisse bien quelle est mon obligation en cette rencontre, et que je no sache que cette faveur surpasse autant celles qui l'ont précédée que la réfuitation surpasse la fortune.

Mais je ne l'en puis remercier dignement que par vostre bouche, et si vous ne prestes vos paroles à mes pensées, je ne sçaurois manquer de passer pour insensible auprès de Son Enn'nence et de paroistre indigne à

primée en iG38 sous le titre de : les Sosies, et de nouveau en i65o, sous cet autre litre : la Naissance d'Heixule, ou Amphitryon représenté par les machines. Voir sur cette pièce la ibèsc déjà citée de M. J. Jarry(p. 1 08-107).

* Encharger, donner charge, commission. Molière, comme l'a rappelé M. Littré, a dit dans Georges Dandin : r On m'a enchargé de prendre garde que personne ne me vît.» Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux condamnaient ainsi ce mot, en 1771 : «11 n'est pas du bel usage : il n'y a que le peuple qui s'en serve."

- Jacques de Serisay, intendant de la maison du duc de la Rochefoucauld, est un des plus obscurs de tous les membres de l'Académie française. Né à Paris , on ne sait trop en quelle année , il mourut au château de la Rochefoucauld (auj. département de la Charente, arrondissement d'Angoulême), en novembre i653. Pellisson (t. I, p. 266) déclare qu'il m'y a rien d'imprimé de lui», et l'abbé d'OHvet {ibid., p. 261) ajoute : kU ne m'est connu par nul endroit, si ce n'est par quelques poésies, mais fort courtes, et en petit nombre, imprimées dans les recueils de Sercy.^i

^ Les biographes ne nous avaient pas appris que le grand ministre eût jamais, de celle même main qui dirigeait les affaires de l'Europe, daigné marquer les défauts de la Pucelle. Nous avons déjà vu que Richelieu avait pris la peine de corriger l'ode composée en son honneur par Chapelain, mais on pouvait croire que c'était pour un motif personnel qu'il agissait ainsi et pour que la pièce fût plus digne du sujet. Ici c'est par pur amour pour la httéralure, pour la critique, qu'il indique le moyen d'améhorer le poëme épique de Chapelain.

* Chapelain est un des rares écrivains du xvii" siècle qui aient continué à employer le verbe difformer. Selon les auteurs du Dictionnaire de Trévoux, le mot ne se dit guère qu'en terme de palais, et est surtout employé dans ces phrases : on ordonne qu'une médaille sera dijformée, il est défendu aux orfèvres de dijformer les monnaies. M. Littré ne cite, pour le xvn" siècle, qu'un exemple de l'emploi du mot diffnrmer avec le sens que Chapelain attribue à ce mot : cet exemple est tiré de V Histoire universelle d'Agripp» d'Aubigné.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

l'avenir de ses glorieuses censures. J'attens ce nouveau tesmoignage de vostre amitié, et l'attens avec d'autant plus d'asseurance que je ne vous demande que de faire une action de grâces pour moy, ce qui sera bien aisé à obtenir d'un homme qui tous les jours présente des requestes à Son Eminence pour des personnes à qui il ne veut pas tant de bien qu'à nioy. Peut estre encore qu'Elle n'aura pas désagréable d'entendre que dans un siècle de mescomioissance \ auquel sa vertu singulière ne luy a pas moins produits d'ingrats que d'envieux, il y ait encore quelqu'un qui demeure dans son devoir et qui ne sçait ni oublier ses biensfaits ni les désavouer. Toutesfois, sans cela mesme. je veux croire que vous me rendrés volontiers cet office parce que vous estes bon et que vous me connoissés véritablement, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 27 janvier 1687.

AU MARQUIS DE GESVRES

À FO.\TAI.\EBLEAr.

Monsieur, je conte entre mes malheurs de ne vous avoir peu rendre chés vous ce que je vous devois et d'avoir manqué à recevoir vos derniers commandemens devant ce voyage. Néanlmoins il ne vous sera pas

malaisé sans doute à croire qu'en celle rencontre j'ay esté plus malheureux que négligent, car la vérité est que je ne suis coupable que de vous imaginer moins matineux que je ne vous ay trouvé aujourd'huy quand je me suis présenté à vostre porte pour vous voir monter à cheval. Mais le malheur est petit, puisque vous estes persuadé de mon zèle et de mon service , et pleust à Dieu que le public ne fust point menacé de plus grands, et que les esprits qui les peuvent causer se louchassent de l'amour de la patrie et ne donnassent pas si beau jeu à ses ennemis! Or, quoy que les choses soient venues à un point qu'il y ait peu d'apparenc« de l'espérer^ , toutesfois le nouveau voyage de M. de Chavigny' ne permet pas qu'on en désespère tout à fait encore et la plus part se flattent d'une créance qui favorise son désir. Pour moy je vous avoue que je crains plus que je n'espère, et que je seray surpris si nous en sortons bien.

Vous estes si bon que si les choses se calmoient vous ne nous le laisseriés pas ignorer ", et sériés marri qu'une nouvelle si souhailtable nous fust mandée par des personnes de moinflre créance que vous. C'est de quoy je vous supplie et de me tenir tousjours, de quelque sorte que tournent les affaires, pour. Monsieur, vostre. etc.

De Paris, ce 37 janvier 16.37.

' C'est encore un mot d'Agrippa d'Aubigné. On pourrait presque dire que la langue de Chapelain est plus du XTi° siècle que du xvii*.

^ Louis XIII, à la tête de troupes nombreuses, partit de Paris, sur la fin de janvier, pour Fontainebleau, et de là il s'avança jusqu'à Orléans, ce qui , selon le comte de Montrésor { Mémoires , LW volume de la collection Petitof, p. 3a8), effraya son frère «au delà de tout ce qui se peut imaginer. 7)

' Il s'agissait de la démarche do conciliation

de M. de Chavigny auprè.i du duc d'Orléans, retiré à Blois. Voir dans le recueil de M. Avenel diverses instructions adressées par Richelieu à l'habile pacificateur, notamment les instructions du 3o janvier 1 6^7 (t. V, p. 787 ).

* Les choses se calmèrent, et, suivant Montglat (Mémoires, édition de 1728, t. II, p. 172), Gaston, devenu p souple et entièrement soumis aux volontés de Sa Majesté" , accorda tout ce que l'on voulut el alla faire sa soumission à son frère, le 8 février, à Orléans.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Page 1