A M'- PAULET
Mademoiselle, je devois vous aller dire ce que je vous escris, mais j'ay este' bien aise de prendre le prétexte du mauvais temps pour avoir lieu de vous escrire et me vanter, après, que vous recevés des lettres de moy. Toulesfois ne vous troublés point et achevés de lire : vous le pouvés sans scrupule. Si c'est un poulet, il est innocent et ne vous parle point de ma passion '. mais seulement de mon obéissance.
Suyvant donc vos ordres-, je vis hier M. Desmarests^, auquel j'eus à peine proposé de vostre part le retranchement- des vers dont M.Scudéryavoit esté choqué, (ju'il me respondit de galand homme'' que non seulement il les rayeroit volontiers pour l'amour de ceux qui y prenoient inlérest, mais encore osteroit ceux du Cid qui avoient
causé ce petit scandale, et pour ne vous point faire valoir cette dernière courtoisie, il m'avoua que par quelques autres bonnes considérations, il avoit desja aresolu^ de laisser toute cette liderie^ en quoy il n'y croioit rien perdre , [)uisque la pensée n'en estoit pas venue de luy, et qu'il n'avoit fait en cela que rimer l'imagination d'un autre. Ensuittc il me dit, en riant, que puisque ce qu'il avoit mis dans la bouche d'une folle, comme le sens d'une folle, et non pas comme le sien, se pouvoit interpréter au désavantage de deux personnes qu'il estimoit fort, il vouloit l'oster absolument et pour leur considération et pour la sienne propre, puisqu'il estoit engagé dans la mesme offense s'il y en avoit. Qu'en effet il se garderoit bien, en cette matière de préférence du Cid à YAspasie'', de donner un arrest contre soy mesme qui seroit d'autant plus vahde estant pris sérieusement qu'il l'avoit prononcé luy
' Angélique Paulet, alors âgée de quarantecinq ans environ, conservait-elle encore tons les agréments dont Tallemant des Idéaux (t. III, p. 1 1) a tracé cette description? «M"° Paulet avait beaucoup de vivacité, estoit jolie, avoit le teint admirable, la taille fine, dansoil bien, jouoitdu luth, et chantoit mieux que personne de son temps." Ce qui tendrait à le faire croire, c'est ce qu'ajoute l'auteur des Historiettes (p. 18), au sujet de la mort de l'Elize du Cyrus : « Elle tie paroissoit guères que quarante ans, et en avoit cinquante-neuf. n Rappelons, au sujet du badinage de Chapelain sur sa passion pour M"" Paulet, qu'il avait trois ans de moins que la lionne.
- La plus grande partie de cette lettre, depuis: "Suyvant doncvos ordres, w jusqu'à: «Voyés maintenant. Mademoiselle, n a été imprimée dans VHistoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille (p. 29S et 299). Seulement M. Taschereau n'a pas toujours assez fidèlement reproduit le texte, comme je vais avoir l'occasion d'en fournir deux ou (rois petites preuves.
^ Jean Desmarets de Saint-Sorlin , dont il a été déjà question (lettre I).
^ L'expression de galand homme a été remjilacée, dans la copie de M. Taschereau, par l'expression : en galant homme.
' Le vieux mot aresolu est devenu, dans la copie de M. Taschereau, le mot résolu.
° Ce mot, que M. Taschereau a lu comme moi et qu'il est impossible, du reste, de lire autrement, n'est donné par aucun dictionnaire. JM. Ch. Defrémery, de l'Institut, dont les connaissances philologiques sont si vastes et si profondes, a bien voulu me dire qu'il n'avait lui non plus jamais rencontré ce mot dans nos vieux auteurs. Voici l'explication qu'il en proposerait et que tous les lecteurs admettront, j'en suis sûr : liderie pourrait bien être un terme forgé sur l'espagnol lid, combat, dispute littéraire, lidiar, disputer. La chose n'aurait rien d'invraisemblable sous une reine espagnole et sous la plume d'un traducteur de Guzman d'Alforache.
' Cette pièce , la première de toutes celles que composa Desmarets de Saint-Sorlin, fut représentée avec succès en i63G : elle fut imprimée la même année (in A").
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
mesme et s'estoit privé par là du droit d'en appellei".
Enfin nous conclusmes, sans qu'il fust besoin de contester, que tout cet endroit de blasnie prétendu et l'autre encore de louange mal receue, seroit biffé et annullé et qu'il n'en seroit jamais fait mention sur le théâtre ni dans l'imprimerie, quand la pièce se mettra sous la presse'. V'oyés maintenant, Mademoiselle, si vous ne portés pas bonlieur aux artaircs que vous entrcprcncs, et il ceux que vous y employés, car ce n'est point à raoy à qui la gloire de celle-cy est deue, mais à vous seulement qui pouvés ce que vous voulés, et qui communiqués vostre vertu à ceux que vous faittes vos ministres. Aussi, pour observer toutes les formes, j'ay creu que c'estoit à vous, qui ra'aviés député cette charge, à qui je devois rendre conte de ma charge , afin que M' et M"° de Scudéry en apprissent le succès d'une bouche comme la vostre que je n'oserois nommer icy belle '^ de peur de sortir des termes de négotiateur, et vous eussent toute l'obligation du contentement qu'ils en reçoivent. Je connoistray .eluy que ma diligence vous aura apporté en celte occasion si vous me donnés souveul des commandemens et sur des choses qui regardent vos propres inlérests, afin qu'au
moins de cette sorte j'aye droit et permission de publier comme je suis, iMademoiselle, vostre, etc.
De Paris, ce i5 lebvrier 1687.
' Je ne Iroiive aucun éclaircissement au sujet de tout ceci dans les livres consacrés de nos jours à Corneille, pas plus dans le livre de M. Taschereau que dans rexcellenle édition de M. Marly- Laveaux, pas plus dans le Corneille inconnu de M. Jules Levallois (in-8°, 1876), que dans la Bibliographie cornélienne de M. Emile Picot. La pièce en question est celle des Visionnaires, qui eut tant de succès, et qui, imprimée pour la première fois en 1637 (in-il°) chez Caniusat, reparut en 1 G6 0 , en 1 6i 1 , etc. , et lut réimprimée , au siècle dernier, par La Monnoye {Recueil de pièces choisies, 171 i), et vient de l'être encore (1871) par M. Edouard Fournier (Le Théâtre français au xvi' et au jvii' siècle, grand-8°).
À M. DE BALZAC
À BALZAC
Monsieur, ma santé , dont vous demandés des nouvelles par vos dernières Icllrcs, est une pièce délicate et fragile extrêmement, et si par ma fainéantise et mes divers amusemeiis, je ne la mesnageois avec soin, je serois aussi maladif que vous et peut estre quelque chose de pire. Une [jarlie de mon régime est de penser à vous et de me nourrir de fopiniou que vous m'aymés tousjours assés , et je vous avoue qu'au sortir de cette méditation je me trouve tout renforcé, et fay les choses avec une vigueur et une gayeté plus grande. Mon vray mal est pluslost une foiblessc et une langueur qu'un sentiment de douleur exquise qui oblige à jocourir aux remèdes. Aussy ne me plains-je (jue rarement et n'en interromps point mes petits exercices dans lesquels néanlmoins j'avance peu tant à cause do la lardivcté^ de mon esprit que pour les continuels divertissemens
- Citons l'éloge qu'en a placé M '° de Siudéry dans le Cyrus (t. VU): cfSa bouche n'est pas moins belle que ses yeux; la l)lanclieur de ses dents est digne de l'incarnat de ses lèvres, i La longue et enthousiaste peinture faite par M"' de Scudéry de la ravissante personne qui fut aussi bien son amie que celle de Geoigos de Scudéry, s'accorde sur tons les points avec l'esquisse Irart'i! par fallemant des Réaux.
^ C'est un mol souvent employé au xvi" siècle (voir surtout les Essais de Montaigne) et assez rarement au xvu". M. Litlré ne l'a trouvé que dans les Jardins de La Quintinye et dans les Météores de Descartes. Le savant académicien dit dn mot tardiveté : cJI est vieux, mais il mérite
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
que les offices de la vie civile et les soins domestiques me donnent. Quelque jour peutestre aurons nous permission d'estre solitaires et de jouir de nous pour rendre conte de nous mesme au public. Mais cela n'est encore que in volo, sans que je voye bien quand cette bonne fortune arrivera. Cependant nostre philosophie ne sera pas active, mais passive, et ne pouvant pas mamtenant pratiquer les hautes vertus, nous nous contenterons d'exercer nostre patience et de nous endurcir pour les rencontres à venir.
Au reste, vous sçavés que mon exercice joyeux du carnaval a esté d'accommoder une guerre dans sa naissance, entre les seconds poètes, qui vous firent un esclaircissement i'anne'e passée, et M' Desmarests, auquel ces Messieurs à ma diligence ont fait réformer quelques endroits d'une comédie qu'il a donnée au public et où il estoit parlé d'eux et de leurs ouvrages moins dignement qu'ils ne croyent mériter. J'espère de faire la mesme chose, l'année qui vient, et m'ériger en amiable compositeur de différens
entre les honnestes gens qui font profession des belles-lettres et ceux qui ne leur ressemblent pas en tout. Mais que cette espérance demeure secrette entre nous, s'il vous plaist , afin que je n'aye pas besoin d'un entremetteur pour moy-mesme, et que je conserve tousjours mon crédit en cette matière.
M' l'abbé de Cerizy est un certain [)etit invisible qui est partout et qu'on ne trouve jamais en aucun lieu '. Il m'a cousié plus de dix voyages chés M' le chancelier et sans fruit pour le sonnet que vous voulés qu'il retouche . de sorte que j'ay esté contraint de donner commission à M' Conrart qui est homme de sceau", à qui il ne peut eschapper de faire l'office que vous désirés. H est vray que la paresse de l'homme ^ et le voyage du Roy à Rouen* pourroient prolonger l'expédition de cette petite affaire, laquelle je solliciteray sans y perdre de temps, et vous en rendray conte dans son temps.
Pour l'épitaphe de M' de Montauzier je vous l'envoyé sans remise et suis bien aise que vous l'ayés perdu', puisque cela me
d'ètro remis en usage soi( pour la bonté du mot en soi, soit d'après l'exemple de Descartes."
' Germain Habert, abbé de Cerisy, un des premiers membres de l'Académie française, et aussi un des plus jeunes, car, à l'époque où nous sommes, l'auteur de la Métamoiyhose des yeux de Philis en astres n'avait que vingt-deux ans environ. L'abbé de Cerisy fut un des commensaux' du chancelier Séguier, et, à ce titre, il a, près de Ballesdens et de Cureau de la Chambre, une notice dans le livre de M. R. Kerviler (p. /177- 5io). Voir aussi Mélanges historiques. Lettres de Balzac, n° XLVI, p. .538, noie /i.
- Conrart était conseiller et secrétaire du roi, maison et couronne de P>ance.
^ Savait-on que Conrart fût paresseux? Tallemant des Réaux, qui s'est montré si sévère pour le premier secrétaire perpétuel de l'Académie française {Historiettes, t. III , p. 286-296), ne lui a pas reproché ce défaut.
'' Nous lisons dans les Mémoires de Montglat (t. I, p. 1 78) : «Le Roi ne fut pas plutôt à Paris, qu'il en repartit pour s'approcher de Rouen, sur le refus que le Parlement fit de vérifier quelques édits. . . il s'avança jusqu'à Dangu. . . mais le Parlement ayant obéi, le Roi revint à la mi-mars à Saint- Germain. 55 Parti de Paris le 5 mars, Louis XIII était de retour le 20 de ce mois, selon leP. Gritfet (t. II,p. 817).
'- Balzac (Lettre XXVI du livre XVII, p. 786 de fin-folio) avait écrit, non le 18 novembre i(j36, mais au mois de février 1637 : «J'ay perdu le sonnet qui consacre la mémoire du mort, et que vous me donnastes à Paris. Obligez moy de m'en envoyer une copie.. .^ Ce sonnet, intitulé : Epitaphe de M. le marquis de Montauzier, tué à la reprise des bains de Bornio (sic) sur les Impériaux à la Valteline, est dans le recueil de poésies (Fonds français, nouv. acq. n° 1890).
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LETTRES DE JEAN GHAPELALN
fait connoistre que vous le trouvés à dire et que vous ne le m'estimes pas'. Vous ne pouvés faire de mauvais marché avec le marquis, son frère, qui a toutes les parties et d'autres que le deffunt navoit pas, de sorte que vous auriés peine à trouver à la Cour personne qui le surpassast, ni eu Angouraois qui lesgalast. On m'a dit qu'enfin il vient icy faire un tour, dont j'ay une extrême joye".
.Nostre amy M' de Saint-Chartres est enfin receu couseiller au grand conseil avec éloge et applaudissement. Il me parle tous les jours de vous avec tendresse et affection et veut que je luy donne de vos nouvelles. Je luy ay nionstré l'apostiile de vostre dernière qui le regardoit et il en a tesiuoigné beaucoup de satisfaction.
Vous me manderés par vos premières
' Sic pour mésestimés. Corneille , peu de temps après que Chapelain eut écrit celte lettre, disait dans Horace (représenté en ifj'io, mais déjà achevé en 1689) :
Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer.
- Balzac, dans la lettre que je viens de citer, faisait un grand éloge de Monlauzier, avec lofjuel il avait bu à la santé de Chapelain : wll faut advoucr que ce marquis psI un cavnlier de grande valeur, et bion digne de vostre affection et de voslre estime. Pour moy , j'en espère des choses extraordinaires. ..n
■' Petit discours chrétien de l'immortalité de l'àine, avec le corollaire, etc. (Paris, in -8°, .637).
* M. Liltré ne cite aucun exemple de l'emploi de cet adjectif, qui n'est ni dans Hichelet ni dans Trévoux. Je ne saurais dire de quelle composition Transrliénatie Chapelain veut ici parler.
^ Gilbert Gaulmin, sieur de Montgeoiges, né à Moulins, fut maître des requêtes, conseiller ilÉtat , et mourut le 8 décembre 1 66ô , à quatrevingts ans, selon les uns, à soixante- quatorze, selon les autres. C'était un homme de beaucoup d'esprit, de beaucoup d'érudition et de beaucoup d'originalité. On trouve diverses particularités
vostre sentiment du livre de M' de la .Mothe, De l'immortalité ^ que je vous ay envoyé et le nom de l'auteur de la composition Transrhenane * que chacun donne icy à Gaumin ^ Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 6 mars 1687 '.
A M. LE DUC DE L0>GUEV1LLE
EN EtiESSE.
.Monseigneur, la lenteur avec laquelle a marché la vente des livres de feu M' Boulenger' a esté cause que je u'ay peu vous rendre conte plustôt de ce que j'y aurois fait pour vostre service. Enfin elle est finie, et, de la sorte que les libraires se sont eschauffés à l'achapt les uns contre les autres, le nombre est petit des volumes qui nous sont demeu-
sur lui dans les Lettres de Guy Patin , dans le Menagiana, dans les Historiettes de Tallemanl des Réaux, etc. L'excellent éditeur de ce dernier recueil, M. P. Paris, a cité (t. I, p. 3ii) le jugement exprimé par Chapelain {Mémoire de quelques gens de htli es vivons en 1 66-j ) sur ce savant qui possédait à fond les langues orientales, ce (jui lui a valu une curieuse nolicc, abondante en témoignages flatteurs, dans l'ouvrage de Paul (^0lomiès {(jalliaorientalis, i6Gd, in-i"*).
' Dans une lettre du 18 mare (f* 181), Chapelain parle à Muntauzier du comte de Guiche, leur commun ami, et surtout de In Pucelle. Il annonce à son correspondant qu'il aura à polir et à ajuster les vers de la Pucelle. r Aussy est-ce de vous principalement qu'elle se promet la beauté ot l'air qui la doivent rendre agréable, après quoy elle sera à vous à tout faire, comme je suis sans réserve, etc. n Chapelain ajoute ce petit mot qui dût èlre si doux pour le futur époux de Julie : «Je laisse à la Lionne à vous mander combien d'impatience vous causés dans les hostels que vous sçavés et que vous aymés."
' Peut-èlre un parent du religieux Augustin réformé André Boulenger, si célèbre sous le nom de Petit Père André, lequel dit le Moréri, t était
LETTRES DE JEAN CIIAPELAIiN.
Mil
res, à quoy je trouve d'autant moins d'inconvénient qu'il n'y en a pas un de ceux qu'ils ont emportés sur moy que je ne puisse avoir à aussy bon prix dans leurs boutiques quand vous me commanderés de les y aller prendre , outre que ce qui me les a fait relascber plus librement est l'impression, laquelle eu la pluspart n'estoit pas telle qu'elle vous peust satisfaire'.
Au reste, Monseigneur, dans le nouvel ordre que vous ave's eu du Roy d'aller deffendre la Bourgogne et la Bresse', je ne me suis pas seulement resjouy de ce qu'on vous a augmenté voslre armée au triple et qu'on vous a donné plus de moyen d'exercer ce que vous aviés d'expérience et de valeur, mais encore de ce que voslre gouvernement devant ressentir les effets de la colère de Sa Majesté ^, vostre employ éloigné vous a espargné le desplaisir qui vous fust sans doute venu de ne pouvoir contribuer au soulagement de ce peuple si vous eussiés esté à la Cour ou dans la province. Nous attendons des succès dignes de vous dans celles où vous allés fiiire la guerre, et n'.ipprébendons rien de sinistre, pour un lieu où vousserés, où vostre seule réputation combattra vos ennemis et où vostre conduitto suppléra au deffaut du nombre.
Cependant , Monseigneur, je ne me puis empescher de vous dire que la ville de Bourg
a un trésor de beau sçavoir en la personne de M' de Méziriac, -excellent en mille cbose (sic), et particulièrement aux mathématiques. R est l'honneur de son pais et mérite d'estre favorisé de vostre [irotection dans le petit bien qu'il a aux environs de ce lieu là. Après cela, ce seroit offenser vostre bonté que de la vouloir obliger par plus de paroles à l'avoir en considération.
M' de Vaugelas, son amy, qui a aussy ses intérests domestiques en ces quartiers là , vous en escrit dans les termes qu'il doit. N'ayant pas besoin de vous faire souvenir combien il vous est acquis, je me contenleray de vous protester icy la continuation de mon zèle et la passion que j'ay de me rendre digne de la qualité. Monseigneur, de vostre , etc.
De Paris, ce ao mars 111157.
À BALZAC
Monsiem', la nouvelle de vostre l'hume m'a allligé et d'autant plus que je l'ay receue au mesme tenqis que celuy qui m'a persécuté tout l'hyver, à diverses reprises, me tourmentoit avec plus de violence. Je veux dire que je vous ay d'autant plus plaint que par ma propre douleur je jugeois com-
de Paris, de la famille de Boulenger, considérable dans la rolie.n En 1661, M. le président Boulanger était prévôt des marchands. ((îiiv Patin, lettre du i5 avril iGlii.)
' On voit que Cliapelain n'était pas senlemenl le poète de la maison de Longueville , mais qu'il était encore chargé de présider aux achats destinés à enrichir la belle bibliothècpie de Henri d'Orléans, lequel, en ce qui regarde l'amoiu" des livres, était semblable à cet autre d'Orléans, le duc Charles, qui, au xv' siècle, fut à la fois un si gracieux poète et un si fervent bibliopliile.
- j\lontglal, énumf'rant {Mémoires, t.I, p. 17.3)
les six armées que Louis XIll mil en campagne au printemps de ]636, dit que la troisième de ces armées, commandée par le duc de Longueville, était «pour la Franche-Comté" , el il ajoute (p. 178) que ce prince entra dans la Franclic- Comté par la Bresse.
^ Le chancelier Séguier avait été obligé de se rendre en Normandie, avec plusieurs régiments d'infanterie el plusieurs compagnies de cavalerie, pour faire vérifier les édits et pour décider les habitanis à payer la contribution qui leur avait été imposée. Voir Histoire du règne de Louis XIll, par le P. (nilTet, t. II, p. 817.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
bien vous estiés à plaindre. Maintenant, je m'en trouve soulagé et, pour ma consolalion , je me persuade que vous le serés aussy, puisqu'il y a moins de raison que vous souffriés , et que si vous ne pouvés vous exempter des infirmite's humaines, du moins en deve's vous moins endurer à proportion que vostre vertu vous eslève au dessus de l'homme. Nous verrons par vos premières lettres si mon envie est aussi heureuse que raisonnable et cependant je jouiray de ma créance comme je ferois de la vérité.
Au reste le sieur Camusat m'est venu rendre grâces de celle qu'il vous a pieu luy faire en luy donnant un volume de vos œuvres à imprimer. Il s'imagine que vous m'avés considéré en luy faisant ce bien, comme une personne qui prendroit part à son obligation et que sans moy il ne l'auroit pas recen, ne croyant pas vous avoir jamais rendu de service qui vous engageast à luy faire cette libéralité. Mais je l'ay esclaircy de vous sur ce compliment, et luy ay fait connoistre que vous n'agissiés là dedans que par vostre générosité propre et primitive et que c'esloit à vostre seule bonté qu'il en estoit redevable, alîn qu'il sceusl estimer comme il devoit le bienfait, et qu'il ne le rendist pas moindre par le mouvement qu'il s'estoit figuré. Je laisse à son éloquence bibliopolaire' de vous en remercier comme il luy sera possible, et me contente icy de vous dire que vostre faveur est bien employée et que fimpression sera aussy bonne, belle et correcte que vous le scauriés désirer, car, outre le devoir qui l'y oblige et
son habileté en ces matières, je luy ay fait une exhortation sévère là dessus qui opérera . à mon avis, puissamment, et, de temps en temps, j'y auray l'œil afin que tout réussisse à vostre contentement et à vostre gloire.
Toutes ces nouvelles lettres sont rares et bien dignes de vous, surtout celles que vous supposés avoir escriftes à M' de Vaugelas où il est si bien parlé de M' de Saint-Nicolas et de M"° la marquise de Ramb[ouillet] '. En un seul endroit où vous nommés son cabinet un réduit où tant de rares esprits s'assemblent tous les jours, ou chose équivalente, M' de Ghaudebonne, M' de Vaugelas et moy nous avons trouvé à propos, avant que de luy faire voir la lettre, de mettre : et des excellentes personnes qui se rencontrent souvent ch.es elle, par le moyen de quoy, sans changer vostre sens, nous luy donnons la couleur que nous sçavons luy devoir estre plus agréable, secondant en cela mesme vostre intention, afin que son logis passe plustosl \)o\\t un abord de cette Cour choisie et du grand monde purifié, que vous dittes si bien, que pour une conférence réglée, qui en effet ne l'est point et qui est moins honnorable de cette façon que de l'autre. Néautmoins devant que cet endroit soit prest à tirer, nous pourrons avoir vostre sentiment là dessus, et ne ferons rien que de vostre ordre.
Dans cet ajustement, M' de Vaugelas a fait voir la lettre à cette rare personne qui en a esté transportée et touchée autant qm^ vous le sçauriés vouloir, mais avec une cer-
' Le mot bibliopolaire , tiré de ^i^ytondhii, libraire, n'est ni dans le Dictionnaire de Richelet, ni dans le Dictionnaire de Trévoux, ni dans le Dictionnaire de M. Litlré. Je trouve dans une lettre de Balzac qui roule presque entièrement sur le bon Camu.sal (lettre XXVII du livre XVII, p. 735 de l'in-f"), celte phrase :
ff Martial parle souvent d'un bibliopoln Triplion.'i
^ Balzac a souvent rendu iiommage à la vertu et à i'esprit de ia marquise de Rambouillet, soit dans sa correspondance, soil dans ses Dùsntatiom politiques. {Œuvres complètes, édition de iOGj, t. II. p. /-ii9-'i6o.)
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
lis
taine pudeur et contusion qui vous eust autant pieu que le reste, si vous eussiés esté pre'senl comme moy à cette lecture. Vous ne connoisti'és jamais bien cette vertu, et croyés moy seulement qu'il n'y a rien au monde de si estimable. Je suis marri que vous ayés employé ailleurs la qualité de divine ' qui luy appartenoit préalablement , et que vous ne luy pouvés plus donner sans offenser celle que vous en avés mis en possession ^.
Je demande pardon à M' de Ghives si je vous responds à sa lettre : il est assés bon pour me dispenser de complimens et ne m'en croira pas moins son estimateur' pour vous dire à vous mesme ce que dans l'ordre des cérémonies je devois luy dire j)our vous le raporler, mais que pour abbréger dans l'embarras continuel où je suis , j'ay trouvé à propos de faire d'autre sorte.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 25 mars 1G37 \
A M. DE BALZAC
À A?iGOLLKSME.
Monsieur, par les deux dernières leLlre.-; que M' de Ghives a escriptes de voslre part au sieur Gamusat, j'ay veu que vous désiriés que je leusse attentivement voslre coppie, et qu'il n'en commençast pas l'impression que je ne tombasse d'accord de tout, ce qui m'a obligé à faii-e celte lecture et à y marquer mes scrupules, avec peut estre plus de rigueur que de raison, de peur que vous ne m'accusassiés de négligence et (pie vous ne me creussiés moins passionné pour vos intérests, et pour ce qu'il se rencontre que dans les premières lettres j'ay trouvé des choses qui me semblent mériter que vous y l'assiés réflexion, j'ay suspendu pour quelques jours l'impression , suyvant vostre ordre, afin que nous puissions avoir vostre
' C'est à M""" Des Loges que Balzac avait jadis donné la qualité de divine. Peut-être, lui si prodigue de compliments excessifs, avait-il aussi appliqué l'épilbète à de moins dignes personnes.
- Balzac répond spirituellement (lettre II du hvre XYIII, p. 7/10 de l'in-f") à ce reproche de son ami : frPour le nom de divine, au lieu où il est, il ne peut offenser personne. Il est vray qu'il a esté si avili depuis quelque temps, que je faisois conscience de le donnera Artenice, autrement à Madame la marquise de Rambouillet. Elle considérera pourtant, s'il luy plaisl, que s'il y a de fausses divinités, il y en a aussi de véritables, et qu'elle est de celles-cy.n Cette lettre est datée du 1 5 janvier 1 CSy , quoique posté rieure à celle de Chapelain. Il faut probablement lire 1 5 mtU tG3-]. Tout le passage relatif à M°" de Rambouillet a été publié par M. Livet dans Précieux et Précieuses (p. 82 et 33).
^ Ce mot, que nous n'employons plus guère aujourd'hui, est dans Massillon et dans Rollin, comme dans Rabelais et dans Montaigne. A ces indications données par le Dictionnaire de M. LJtlré, joignons celte autre indication fournie
parle Dictionnaire de Trévoux : Un des plus purs écrivains du xvii" siècle, Bussy-Rabutin, s'est servi deux fois du mot estimateur. Rappelons aussi que Balzac a dit (lettre XI du livre XXII) : «Le peuple est un mauvais estimateur du mérite.'? '* Chapelain, en ce même mois de mars, écrivait (1° i85) au comte de Guiche : «11 y a quinze jours que je travaille sans discontinua lion au plan et disposition d'une tragi-comédie que M"" de Combalet m'a fait l'honneur de vouloir de moy . . . l'instance qui m'en a été faille de sa part ne souffre pas que j'y perde un moment, ni que je me destourne à aucune autre chose. . . Vous estes trop galant pour ne pas faire céder vostre intérest à celuy des dames, et en particulier vous vénérés trop la vertu de celle d'où m'est venu ce commandement pour ne pas conseiller mesme d'oublier quelque temps ce que je vous dois pour luy obéir.5) Le 29 mars (f 186) Chapelain entretenait son ancien élève, iM. de la Trousse, qui était à Rouen, d'une plainte de l'abbé de Boisrobert contre le heutenant de la compagnie commandée par le fils aîné du grand prévôt ; ce lieulenant avait autorisé la prise de
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
dernière intention sur mes remarques, et fflirciniprimer ensnitte sans discontinuation ' . Et parce que le titre est une des choses plus considérables dans un livre, et que ceiuy cv est diQérenl de ceux qui ont este veus de vous jusquicy. vous conside'rerës surtout si vous Youlés qu'il demeure comme il est avec celte qualité du S' de Bahac, parce quà vous en dire naïvement mon opinion, si pour modestie vous voulés retrancher celle de Monsieur qui a esté dans tous les autres, je tiendrois et plus noble et plus modeste de mettre simplement de Bahac, ce sieur estant bas en ce temps et pris par ceux mesme qui donnent au public des bagatelles les plus mesprisables. Vous vous résoudrés la dessus et nous règlerés de cela et des remarques que je vous envoyé sur les deux premiers cahiers seulement, n'ayant peu encores, dans l'accablement d'affaires différentes où je suis, voir le reste la plume à la main. Par le premier courier vous aurés le reste et il ne se perdra pour l'impression que le temps que nous serons sans avoir voslre première response. car tout est prest, et je suis
quelques moulons d'un troupeau appartenant à l'abbé et qui était enfermé dans la maison du père duditabbé, voisine du quartier occupé par la compagnie de M. de la Trousse. Comme le lieutenant a refusé de rendre les moutons. Chapelain insiste pour qu'on donne satisfaction à son ami qui est très-irrité.
' M. Littré n'a trouvé ce moi, pour le xvn* siècle, que dans Sorel, l'auteur du Francion, et dans La Quintinye, l'auteur des Jardins (il aurait pu citer encore d'Albancourt. Voir Dictionnaire de Trévoux). Antérieurement on rencontre discontiuuation dans Nicolas Oresme, dans I.a Noue, dans d'Aubigné, etc.
- Subarbei-in est inadmissible. Ce doit être un Inpaus pour subiirbicaire. Ce dernier mot (de nuhurbicanus , voisin de Rome) est applique par Cbapclain,dans une lettre à Balzac du i.") janvier 1689, à La Molhe-le-Vayer, qui habitait le
trompé si vous n'estes plus satisfait de cette impression que de toutes les autres en caractères , papier et correction.
Du reste je me resjouis avec vous de vostre guérison entière, laquelle je conjecture par la belle humeur oii vous estiés en m'escrivant et que je ne croy pas compatible avec la goutte, la sciatique et la fluxion sur le poulmon. Sans violer l'amitié, vous avés eu des méditations et des souvenirs du philosophe subarberin * qui m'ont espanouy la ratte,et qui m'ont fait connoislre que l'on peut quelquesfois se rire de son amy sans l'offenser. Pour la critique que vous avés faitte sur son nom , comme estant d'une leçon diverse à présent qu'il n'estoit autresfois . je croy que c'est un Mv)J(iovihov iiiip- Tyj(M(x' en vous, car il ne me revient point à l'esprit qu'on l'ait jamais veu escrit autrement qu'il ne l'a imprimé et quelques lettres que j'ay de luy me confirment en cette opinion. Vous pourrés voir celles qu'il vous a escrittes, si vous les avés gardées. Mais pour la peinture de son chappeau et la singularité de son colet et de sa mitaine*.
faubourg Saint-Michel et que Balzac, le li septembre i6'i3 {Mélan[ies historiqties. Lettre III. p. 6 1 a ), appelait le philosophe du faubourf; Saint- Michel. Est-ce encore de La Molhe-le-Vayer qu'il est ici question, ou les deux amis s'amusent-ils aux dépens d'un autre personnage qui, comme celui-là, aurait cultivé la philosophie et aurait bahité loin du centre de la grande ville?
^ C'est-à-dire erreur de mémoire. M. R. Dezeimeris me fait remarquer que ces deux mots sont souvent employés par Cicéron, notamment dans ses Lettres à Alticm.
' Il faut rapprocher ce passage des premières lignes d'une lettre de Balzac à Chapelain, du 2G février 1687 (n" VI du livre XVIII, p. 7.'i2) : r Quelque espais et quoique noir que soil mon chagrin , vos lettres le percent et l'esclaircissent. Je reçois par là de patils rayons de joie, comme les prisonniers un peu de lumière par les ouver-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
sans parler des autres assessoires\ de son port et de sa façon de parler, j'avoue qu'il n'y arien de si justement observe et que jamais il n'y eust de raillerie innocente plus raisonnable.
Je suis bien aise que M' le marquis de Montauzier est à vostre goust. Cela ne fait qu'augmenter la certitude quej'avois desja de son me'rite, et sans le flatter, en ve'rité, c'est un homme d'honneur. S'il nous vient voir, vous ne nous le devés pas envier, ayant si long temps jouy de sa vertu à nostre préjudice '. C'est luy sans doute qui vous a monstre' un rondeau de moy \ mais ne croye's pas que ces jeux là que l'on m'extorque soient estimés ni avoués de moy et moins encore envoyés. .M' Conrart sans doute m'a fait ce mauvais office pour divertir nostre aniy et n'a pas creu qu'il le deust présenter devant vostre tribunal sévère.
La Pucelle languit et est si mal ajustée qu'elle n'ose paroistre encore, et l'on ne la voit encore que par surprise . ou par force en son cabmet et en son deshabillé. Si vous tenés parole et que la Cour vous revoye bientost, elle sera des premières à vous aller faire des révérences et seroit bien marrie qu'un autre eust receu de vous, avant elle, le chaste baiser de salutation.
Je suis sans réserve, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 29 mars 1687.